‹ La Franc-maconnerie et la RevolutionChapitre 14 sur 36 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'athéisme et le positivisme dans LA Maçonnerie

Nous avons reproduit dans les chapitres précédents de longs extraits des auteurs maçonniques les plus autorisés, qui montrent la doctrine essentiellement panthéiste et naturaliste cachée comme sous un voile dans tous les rites de la Maçonnerie.

C'est là l'enseignement qui pendant plus d'un siècle a été donné par les vénérables et les orateurs à tous ceux qui ont traversé les loges. A ce titre seul la Maçonnerie a eu une action considérable, et elle doit être, avec l'enseignement donné dans un grand nombre des chaires de l'université, rendue responsable du vague des idées, de la désorganisation intellectuelle qui règne aujourd'hui dans la patrie de Descartes.

Mais la Maçonnerie ne s'en est pas tenue là : tout en ayant toujours la même haine pour l'Eglise, elle varie selon les temps les formules de l'erreur et elle reflète dans son enseignement intérieur tous les sophismes qui se succèdent avec le cours des âges.

Déiste à l'époque de Voltaire, éclectique et panthéiste au temps de Victor Cousin et d'Henri Martin, elle est aujourd'hui athée et positiviste. Actuellement

il n'est plus guère question dans les loges françaises d'Isis et d'Osiris : le F.*. Crémieux a été le dernier, croyons-nous, à en faire le thème de ses longs discours. Mais on y parle le jargon de la science positiviste, on y célèbre les mythes non moins grotesques du culte de l'humanité, ou l'on y adore la matière nue et brute. On commence même à remanier les rituels en ce sens dans les loges les plUs avancées de Paris.

Un coup d'œil rapide sur ces nouveaux développements de Terreur maçonnique est ici nécessaire.

En 1866, le Grand-Orient, qui ne voulait pas, comme institution officielle de l'empire, supprimer tout égard pour les croyances de l'immense majorité du peuple français, suspendit pour six mois laloge deV Avenir qui, sur la proposition du F.*. Eugène Pelletan, aujourd'hui sénateur, faisait une déclaration hostile à tout culte religieux et favorable à la secte des solidaires, conçue par l'athée Quinet. C'était l'époque où M. Duruy, alors ministre de l'instruction publique, venait de proclamer que l'homme retournait dans le sein de la nature, après avoir parcouru, sous la direction de la nature, tous les degrés du règne animal en commençant par le singe.

En 1869, un congrès des loges de Strasbourg, de Nancy, de Vesoul, de Metz, de Chàlons-sur-Marne, de Reims, de Mulhouse, de Sarreguemines, se réunit à Metz du 29 juillet au 1^"^ août 1869, juste un an avant la guerre et l'invasion qui allaient désoler ces villes. Il réclama la suppression deTarticle des statuts du Grand-Orient de France qui, depuis le convent du 26 octobre 1854, était ainsi conçu :

« L'ordre des Francs-maçons a pour objet la bienfaisance, l'étude de la morale et la pratique de toutes les vertus.

« Il a pour hase : V existence de Dieu, Vimmorta' lité de Vâme et V amour de V humanité. »

L'initiateur de ce mouvement fut le F.'. Macé,qui, à l'instigation de M. le ministre Duruy, venait de fonder la ligue de l'enseignement, destinée à éliminer toute religion des écoles et par là, comme il le disait, à mettre bien réellement en pratique les principes proclamés dans les loges. Le F.*. Macé est aujourd'hui sénateur opportuniste ; il n'est plus socialiste comme en 1851, mais il est l'un des plus persévérants adeptes de la devise empruntée par Gambetta à la Francmaçonnerie : Le cléricalisme (lisez le Catholicisme voilà l'ennemi !

En Belgique les hbres-penseurs ne rencontrèrent aucun obstacle. Sur la tombe d'un maçon on entendit à cette même époque retentir « le cri de suprême insurrection, un cri de victoire et de révolte intellectuelle cojiire le ciel et la terre.» L'orateur, comme conclusion de ses blasphèmes, dit que « la paix de l'àme se puise dans la négation de Dieu ! » La voix d'un poëte ajoutait :

(c Solidaires, celui dont la voix vous rappelle Les principes qu'on doit propager en tout lieu, Jusqu'à son dernier souffle y demeura fidèle Et brava préjugés, et culte, et prêtre, et Dieu ! »

Ce délire d'impiété enfanta l'anti-conciledeNaples, où le F.*. Andrieux, le futur préfet de police de la Répubhque, représentait le journal V Excommunié

de Lyon. Dans cette réunion des 700 délégués des groupes les plus avancés de la Franc-maçonnerie, présidée par Ricciardi, fat adoptée cette déclaration préliminaire qui a été publiée par le journal officiel de la Maçonnerie à Florence :

« Les soussignés, délégués des diverses nations du monde civilisé, réunis à Naples pour prendre part à l'anti-concile, affirment les principes ci-après : ils proclament la liberté de la raison contre l'autorité religieuse, l'indépendance de l'homme contre le despotisme de l'Eglise et de l'Etat, l'école libre conire l'enseignement du clergé ; ne reconnaissant pas d'autre base des croyances humaines que la science, ils proclament l'homme libre, et la nécessité d'abolir toute église officielle. La femme doit être affranchie des liens que l'Eglise et la législation opposent à son plein développement. La morale doit être complètement indépendante de toute intervention religieuse. »

Une autre déclaration, présentée par un délégué de la grande loge de la capitale d'un des plus grands empires d'Europe, adoptée par acclamation et contresignée par le Président, est plus explicite encore. Elle porte ce qui suit :

« Les libres-penseurs reconnaissent et proclament la liberté deconscienceet la libertéd'examen. Ils considèrent la sciencecorame l'unique basede toute croyance, et repoussent en conséquence tout dogme fondé sur une révélation quelconque. Ils réclament l'instruction à tous les degrés, gratuite, obligatoire, exclusivement laïque et matérialiste.

« En ce qui concerne la question philosophique et religieuse, considérant que l'idée de Dieu est la source et le soutien de tout despotisme et de toute iniquité, considérant que la religion catholique est la plus terrible personniflca-

lion de celte idée, que l'ensemble de ses dogmes esl la négation même de la sociélé, les libres-penseurs assument l'obligation de travailler à l'abolition prompte et radicale du catholicisme, à son anéantissement, par tous les moyens, y compris la force révolutionnaire. »

Un incident soulevé par Fimpudence d'un des sectaires de celte orgie força la police à dissoudre l'assemblée, hideuse parodie du concile du Vatican, après quelques jours de aéance. Une émeute populaire, provoquée par les horribles blasphèmes de ces impies contre Jésus-Christ et sa Mère Immaculée, contraignit les membres à se disperser. Toutefois les plans d'action ayant été arrêtés à l'avance, le président avait eu le temps de les communiquer aux délégués, tels que nous les voyons aujourd'hui se dérouler sous nos yeux, et défaire proclamer les déclarations de principes de la secte.

Les délégués à l'anti-concile de 18G9, ne formaient que l'avant-garde de l'armée révolutionnaire. Le Grand-Orient de France devait poursuivre la lutte au grand couvent de Paris, le 14 septembre 1877, et, après avoir pris l'avis de toutes les loges soumises à son obédience, décider l'aboUtion de l'article des statuts qui affirmait, comme bases de l'ordre, « l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme. »

Cet article fut remplacé par cette déclaration :

« La Franc-maçonnerie a pour principes : la liberté obsolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut personne pour ses croyances, -o

Cette décision fut l'objet de longues délibérations. Mais les dissentiments qui se produisirent portèrent

uniquement sur une question d'opportunité. Quelques frères craignaient de commettre une imprudence ; c'est ce que disait au couvent de 1876, quand la discussion s'y produisit pour la première fois, M. Massicault, l'orateur de V opportunisme maçonnique, aujourd'hui préfet dn Rhône.

« Il résulterait de l'abolition de cet article une perturbalion grave dans les loges, rien ne passionnant les esprits comme ces discussions stériles sur les causes premières, discussions qui se succèdent depuis deux mille ans, sans aboutir à aucun résultat.... Il fallait laisser faire le temps et attendre le jour prochain où la Maçonnerie pourrait, sans crainte de se désorganiser., supprimer la déclaration dogmatique contraire à la logique des amis de la liberté de conscience »

On répondit au frère opportuniste que depuis longtemps les francs-maçons étaient habitués à entendre traiter Dieu comme un hon petit vieux mot, sous lequel tout le monde entendait ce qu'il voulait ; que par conséquent on ne risquait rien en disant tout haut ce que chacun des frères pensent depuis longtemps. Il ne faut donc pas croire qu'à cette époque se soit produit un changement considérable en fait dans la doctrine maçonnique. Nous pourrions multipher à l'infini les citations qui justifieraient cette assertion. Nous donnerons seulement une idée de la tactique de la Maçonnerie, en reproduisant un discours de M. Félix Hément, inspecteur de l'enseignement, à une distribution des prix des écoles du VIP arrondissement, le 5 décembre 1880.

« J'ai prononcé le nom de Dieu, et je dois à ce propos deux mots d'explication, afin de ne point me séparer des personnes, qui dans l'auditoire ne partageraient pas mes idées. Supposons que je n'aie pas prononcé le mot, et que je me sois borné à dire que la justice, la vérité, la beauté humaines sont infirmes par quelque côté ; que nous concevons une justice, une vérité, une beauté parfaites ; que cet ensemble de toutes les perfections soit nommé l'idéal. Personne assurément ne peut nier ce que nous avançons, et, s'il est vrai de dire que la sensation de soif prouve l'existence d'un corps qui doit l'éteindre, nos aspirations vers Vidéal sont une preuve non moins certaine de son existence. Enfin, il n'est pas vrai que notre supériorité dépend des progrès que nous faisons vers l'idéal. Accordons-nous donc sur les points que tous peuvent admettre. Disons que le faisceau des perfections se nomme l'idéal, et que par nos efi'orts nous devons y tendre.

«Les uns lui donnent une forme et un corps pour le mieux saisir, et le nomment Dieu; les autres le conçoivent, mais renoncent à le représenter. »

On ne s'étonnera donc pas qu'en 1877, sauf deux ou trois individus, pas un seul franc-maçon français n'ait quitté les loges à la suite de l'abolition du nom de Dieu dans les statuts.

Par contre, une émotion très vive s'est produite dans les loges de l'Angleterre et des États-Unis. Depuis lors elles ont rompu leurs relations avec le Grand- Orient de France et les loges de son obédience.

Dans ces deux pays, grâce à la supériorité de l'organisation sociale et à la force des traditions politiques, la Maçonnerie a éprouvé une sorte de transformation. Elle s'est fusionnée avec les confessions protestantes, et a même donné une grande place à la Bible dans son rituel . Si la religion n'y a pas gagné,

les loges ont dû à ce rapprochemeut de perdre beaucoup du caractère impie qu'elles avaient à Torigine.

Mais l'attitude des loges anglaises et américaines est tout à fait isolée.

La Maçonnerie d'Allemagne , de Belgique , de Hollande, d'Italie, d'Espagne, de Hongrie en est absolument au même point que la Maçonnerie française. Si dans ces divers pays on n'a pas rayé encore le nom de Dieu des statuts officiels, c'est parce qu'on pense comme M. Félix Hément, l'inspecteur officiel des écoles de la République française.

La Franc-maçonnerie en France, en Italie, en Belgique a adopté d'une manière générale les doctrines du positivisme.

Le F.*. Ferry, actuellement président du conseil des ministres, alors député, dans un discours à la loge de la Clémente Amitié, à Paris, qui venait de recevoir Littré et WyroubofT, disait en 1877 :

« Si le positivisme a fait son entrée dans la Maçonnerie, c'est que la Maçonnerie était depuis longtemps positiviste sans le savoir.

« La fraternité est quelque chose de supérieur à tous les dogmes, à toutes les conceptions métaphysiques, non seulement â toutes les religions, mais à toutes philosophies. Cela veut dire que la sociabilité^ qui n'est pas autre chose que le nom scientifique de la moralité, est capable de se suffire à ellemême ; cela veut dire que la morale sociale a ses garanties, ses racines dans la conscience humaine, qu'elle peut vivre seule, qu'elle peut enfin jeter ses béquilles théologiques et marcher librement à la conquête du monde.

« Vous êtes un des plus précieux instruments pour cette « culture du sentiment social, pour ce développement de la « morale sociale et laïque à laquelle vous appartenez

« J'estime qu'il est de l'essence de noire institution de s dégager l'homme de la crainte de la mort, parce qu'à cette « terreur séculaire, à cette servitude la plus difficile à rejeter, « vous opposez le sentiment fortiliant et consolateur de la « continuité et de la perfectibilité de l'espèce humaine.

« Quand on est animé de cette conviction, quand l'hu- « manité nous apparaît, non plus comme une race déchue, « frappée de décadence originelle et se traînant péniblement » dans une vallée de larmes, mais comme un cortège sans « lin, qui marche en avant vers la lumière, alors on se sent " partie intégrante de ce grand Être qui ne peut périr, de « cette humanité incessamment grandie, améliorée, alors « on est affranchi de la crainte de la morl.» {Bravos redou- « blés).

Au sénat (séaûce du 4 juillet 1881), clans la discussion sur la loi de l'instruction primaire, le F.-. Ferry disait, en répétant en cela le langage des loges :« La conception de Dieu varie suivant les systèmes philosophiques. »

Le 29 août 1881,1e F.*. Gambetta, présidant à Paris une conférence faite par le F.*. P. Bert sur l'enseignement laïque, s'exprimait ainsi :

« Voilà notre religion^ mes amis^ la religion de la culture intellectuelle. Ce mot sublime de ce religion » ne teut pas

DIRE autre chose, EN EFFET, QUE LE LIEN QUI RATTACHE

l'homme a l'homme et qui fait que chacun, égal à celui qu'il rencontre en face, salue sa propre dignité dans la dignité d^ autrui et fonde le droitsur le respect réciproque de laliberté» « C'est pour un acte de cette religion que nous sommes ici tous rassemblés dans un esprit de solidarité commune. Nous venons apporter, vous, votre obole, nous, notre parole, à cette communion que l'on peut et doit nommer les Pâques républicaines de la démocratie. »

Jamais la terrible puissance du blasphème, qui a été permise à la créature révoltée contre Dieu, ne s'était produite d'une manière plus calculée et plus affirmative .

L'homme seul en face de Thomme ; toute la relegion étant dans ce lien de l'homme à l'homme; l'homme en un mot se faisant Dieu : — voilà ce que le f. *. Gambetta affirme comme le dogme de la société maçonnisée^ après que le F.-. Ferry a outrageusement nié le vrai Dieu !

A la suite des premiers rôles, les doublures répètent les mêmes blasphèmes d'un bout à l'autre des loges:

« Dans sa tenue du 25 septembre 1882, la L.*. Union et Persévérance (de Paris) a décidé, à Tunanimité, de nommer membre d'honneur le F.*. Bradlaugh, membre du parlement anglais, expulsé pour refus de serment religieux.

« Le F.-. Fontainas, vén/. de l'at/., raconte qu'introduit en Angleterre auprès du f.-. Bradlaugh, sur la recommandation des FF.-. Yves Guyot et Dreyfus, il a reçu un charmant accueil. Le libre-penseur anglais a déclaré ne plus aller aux \.\ anglaises à cause des allures religieuses de la Mac. . de son pays. C'est dans ces circonstances que le F.'. Fontainas, lui exposant les progrès faits en France, lui a offert de l'affiliation. »

Le F.-. Bradlaugh ne doit sa célébrité qu'à sa profession scandaleuse d'athéisme au parlement anglais et à la part qu'il a prise à la fondation de la ligue malthusienne.

Ecoutez maintenant le F.*, de Lanessan, député de Paris, inaugurant le temple de la loge V Etoile de la Haute^Marne^ à Chaumont, en octobre 1883 :

< Dans un discours fréquemment interrompu par des applaudissements, dit le compte rendu officiel, l'orateur esquisse à grands traits l'histoire du développement de l'idée religieuse dans l'humanité. Il la montre naissant du besoin qu'éprouveut les hommes d'expliquer les phénomènes de la nature dont l'enchaînement leur échappe, d'autant plus forte et plus généralement répandue que l'ignorance est plus grande, prenant une forme moins grosssière à mesure que la science progresse, et finissant par disparaître de l'esprit de tous les hommes qui sont suffisamment instruits pour n'avoir plus besoin de mettre au delà de la matière ce Dieu que Laplace considérait avec raison comme une hypothèse inutile. Le rôle de la Francmaçonnerie est de travailler d'abord à l'instruction mutuelle de ses membres et ensuite à la propagation des connaissances qui, en faisant disparaître les croyances et les superstitions, supprimeront la puissance du prêtre beaucoup plus sûrement que toutes les mesures de rigueur dont il pourrait être l'objet.

« Des applaudissements répétés saluent la fin de ce discours, dont l'éloquence et la rigoureuse logique [sic) ont produit sur tous les auditeurs une impression aussi vive que durable. »

Le positivisme a la prétention, comme la Maçonnerie, de fournir aux hommes une morale basée uniquement sur la nature et absolument indépendante de la loi de Dieu et des sanctions résultant de la vie future pour Tàme immortelle. Il faut donc examiner ce que deviennent les principaux devoirs de la morale, la famille, le droit de propriété, les libertés publiques dans renseignement pratique que la Maçonnerie donne journellement à ses initiés par ses rites, par leurs interprétations, parles livres de ses principaux initiés.

U égalité et la liberté primitives, ou le prétendu

^tat de nature à rétablir par la destruction de toute autorité spirituelle et temporelle, ce sont là les bases de la morale maçonnique. Cette morale-là ressort de tous les grades et de tous les rites. Ainsi l'entend le Grand-Orient ; ainsi le proclament le rite français, TEcossisme, le rite de Misraïmet leurs interprètes ; ainsi l'ont propagée et la propagent encore l'IUuminisme, la Carbonara, le rite templier, le Martinisme, Fourier, St-Simon, et leurs derniers-nés, l'Internationale et l'anarchisme. Et comme, en 1789, la Maçonnerie triomphante en fit la base des droits de V homme et du citoyen, arrêtons-nous quelques instants pour en extraire, à l'aide du bijou du compagnon maço7i, la logique, les évidentes et irréfragables conséquences.

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les premiers de ces droits essentiels, imprescriptibles, naturels, sontVégalité et la liberté.»

Donc, aucun homme, franc-maçon ou profane, Grand-Orient, Suprême-Conseil, ou puissance suprême, n'a le droit d'interpréter la nature en général et la nature de l'homme en particulier, et d'en tirer des lois ou des doctrines pour les imposer à d'autres hommes; et quiconque d'ailleurs, fût-il hiérophante, fait parler le dieu des francs-maçons, Isis, Pan, Feu ou tout autre, bon ou mauvais principe, est un imposteur, un tyran, un envahisseur des droits essentiels, imprescriptibles, naturels de l'homme et du citoyen. C'est un principe proclamé en chœur par la Franc-maçonnerie et, à sa tête ou à sa suite, par les philosophes.

Donc, puisqu'il est de la nature et de l'essence de

ATHEISME ET POSITIVISME 14^

rhomme d'être libre et égal aux autres hommes, et que ce droit est inaliénable et imprescriptible, aucun homme ne peut céder de son droit à un ou à d'autres hommes, sans aller contre la nature, sans qu'un pacte ou contrat ainsi fait ne soit radicalement nul.

Leur composé, Dieu ou la nature, qui se divise 671 trois règnes, les minéraux, les végétaux, les animaux, le tout ne faisant qu'un ou la trinité, a luimême pour attributs : Véternité, Vinfinité, la toutepuissance. Mais ce qui est nécessaire, éternel, infini ^ tout-puissant, est également immuable. Impossible d'y rien changer. Une inexorable fatalité pèse sur l'ensemble, aussi bien que dans les parties. Donc plus de hberté, plus de morale quelconque, et il n'y a, il ne peut pas plus y avoir de crimes ou de vertus, pour un principe que pour Tautre, pour une partie que pour le toul, pour un côté du triangle que pour l'autre, pour l'animal que pour le végétal ou le minéral, pour l'homme que pour la bête, la plante ou la pierre.

La morale en particulier se divise en devoirs envers Dieu, devoirs envers soi-même, devoirs envers les autres.

Or, la première conséquence des doctrines de la Maçonnerie est d'anéantir tous les devoirs envers Dieu en anéantissant, sous les noms de superstition et de fanatisme, toute religion, expression de ces devoirs.

Mais l'homme-maçon peut-il s'imposer des devoirs ? Peut-il en avoir lui-même ? Écoutons d'abord sur ce second chef de la morale les renseignements de l'interprète autorisé, Ragon, expliquant le rituel du grade d'apprenti :

« Je passe à la deuxième question : Qu'est que l'homme se doit à lui-même ? Ces paroles expriment-elles bien ce qu'on a voulu dire ? nous ne le pensons pas. On ne parle ici que de l'homme, c'est donc un homme seul ; or, qu'est-ce qu'un homme, qui serait seul, se devra? Rien. Cette réponse est la seule juste, puisqu'un individu ne peut se trouver en même temps, sous le même rapport, son débiteur et son créancier. »

Qu'est-ce que l'homme doit a ses semblables? C'est la troisième question donnée à résoudre à l'adepte admis à se présenter à l'initiation au grade d'apprenti.

« Cette question, ditRagon, est juste, exacte el d'un grand intérêt social. L'homme doit à ses semblables tout ce qu'il se croit dû à lui-même par ses semblables; les droits de l'un sont les devoirs de l'autre; chacun se dira : Ce que j'attends de mon frère, il l'attend de moi : j'attends de lui, quand il me parlei franchise et sincérité ; j'userai envers lui de franchise et de sincérité.

« Cette réciprocité de droits et de devoirs ou de services rendus est le lien de toute société: brisez -la, je vois bien encore des hommes placés les uns à côté des autres, mais je ne vois plus de rapports, je ne vois plus de société. »

Ainsi, toute la morale, selon renseignement maçonnique, consiste dans les devoirs de l'homme envers ses semblables, et ces devoirs eux-mêmes sont uniquement ce que l'homme se croit diX à lui-même par ses semblables, en sorte que, s'il ne se croit rien dû par les autres ou qu'il n'en reçoive rien, il ne leur doit rien non plus, et ces prétendus devoirs s'allongent ou •se «"étrécissent au gré ou au goût de chacun dans le

plus vague, le plus universel arbitraire. Qu'est-ce qu'un tel lien social et que peut-il lier ?

Mais si moi-même je ne dois rien et ne peux rien me devoir à moi-même, rien, absolument rien, quelle sera la base logique de mes devoirs vis-à-vis de mes semblables ?

Du reste les chefs des sociétés secrètes ont toujours fait bon marché de cet article. Weishaupt écrivait aux premiers supérieurs de Tllluminisme :

« Pour rester maîtres de nos discours, faisons observer aux élèves que les supérieurs jouissent d'une grande liberté sur cet article ; que nous parlons tantôt d'une manière, tantôt d'une autre; que nous faisons souvent une question avec assurance pour sonder l'opinion des élèves etleur fournir l'occasion de la manifester par leurs réponses. Ce subterfuge, ou cet échappatoire, répare bien des fautes. Disons toujours que la tin montrera quel est de nos discours celui qu'il faut prendre pour la vérité.

« On parle ainsi tantôt d'une façon tantôt d'une autre, pour n'être pas embarrassé, et pour laisser notre véritable pensée impénétrable aux inférieurs. Que cet avis soit inséré dans l'instruction, eiiam hoc inseratur instructioni (il est devenu la troisième loi des aréopagistes). Il serait encore mieux, et l'expédient aurait plus de succès, si vous avertissiez, si vous chargiez nos illuminés majeurs de varier de même leurs discours avec leurs inférieurs, et cela pour les raisons susdites, ex rationibus supra dictis. »

Le silence et le secret, disent les Statuts de Uordrn, sont lame de l'ordre ; et vous l'observerez, est-il dit aux novices, auprès de ceux mêmes que vous pourriez soupçonner aujourd'hui être vos frères, et auprès de ceux qui seront connus dans la suite. Vous regarderez commet un principe constant parmi nous que la franchise n'est une vertu qu'auprès des supérieurs ,- la méfiance et la réserve sont la pierre fondamentale* »

En somme, quand oq examiae de près l'enseigne"' ment moral pratique de la Maçonnerie, on voit quetous les devoirs envers les hommes se réduisent à l'obéissance aux chefs, à l'observation du secret, à l'assistance des «frères» préférablement aux profanes; en un mot à la dissolution de l'ordre social.

Partout le dévouement à l'ordre^ c'est-à-dire à la Maçonnerie, est rappelé et impérieusement prescrit . Au grade d'écossais, on place une hache sur le cou du récipiendaire ; un des signes est celui du ventre coupé \ le sacrifice d'Abraham sert d'allégorie; le tout pour montrer jusqu'où doit aller le dévouement et l'obéissance d'un maçon.

« Si on voulait former des assassins, dit l'auteur du Voile levé, s'y prendrait-on autrement pour les accoutumer aux horreurs de la mort, et leur faire étouffer les remords d'une conscience qui serait susceptible de s'alarmer ? Si ce n'est pas là l'école où ont été instruits les meurtriers des Foulon et des Berthier, des Belsunce et de tant d'autres victimes malheureuses d'une fureur fanatique, on conviendra au moins qu'avant la Franc-maçonnerie, on n'avait jamais vu chose semblable. »

On comprend, après ces essais et ces doctrines, le patet exitus de Weishaupt, ou cette liberté du suicide qui est comme un axiome de toutes les philosophies maçonniques, dont l'Illuminisme et la haute Maçonnerie font un devoir et une secrète volupté à ses adeptes plutôt que de trahir leurs secrets, ou ua refuge quand la nature impose un fardeau trop pesant: que Voltaire fait passer à Rome pour férocité bar---

bare, à Paris pour folie, mais à Londres, pays de la vraie philosophie, pour grandeur d'àme ; que Ragon présente comme un moyen tout puissant de liberté, et le plus propre, en bannissant la crainte de la mort, à rendre le maçon maître de sa vie et de celle des autres ; que M. Cousin, le haut maçon, grandmaître de l'université, déclare n'être jamais ni un crime, ni une injure, et ne renfermer quelque mal que lorsque, sans raison et par caprice, il nous fait détruire un corps qui fait partie du monde ; que son ami le grand-maître et pontife de la Carbonara, Jean Witt, exalte sans cesse dans ses mémoires comme l'œuvre du courage et de la liberté, à laquelle il est toujours prêt.

N'est-ce pas à bon droit que Lamennais, alors devenu lui-même un des démolisseurs de l'ordre social, et associé avec Eugène Sue et Georges Sand, s'écriait comme effrayé de son œuvre :

« En vertu de la souveraineté de la raison bumaine, on se soulève contre Dieu et on se déclare libre et égal à lui; au nom de la liberté on renverse toutes les institutions politiques et religieuses ; au nom de l'égalité, on abolit toute hiérarchie, toute distinction religieuse et politique... Alors, sur les ossements du prêtre et du souverain, commence de règne de la haine et de la terreur. Effroyable accomplissement de cette prophétie : Un peuple entier se ruera homme contre homme, voisin contre voisin, et avec un grand tumulte, l'enfant se lèvera contre le vieillard, la populace contre les grands. »

Le Père Descharaps, dans le chapitre 10 du livre premier de Touvrage Les Sociétés secrètes, a montré

comment les doctrines maçonniques, en ne reconnaissant que les besoins de la nature physique pour base de la morale, amenaient la destruction de la famille. Nous renvoyons à cette magistrale démonstration, ainsi qu'aux faits si nombreux que nous avons cités dans le tome III et qui montrent les loges actuelles, arrivées aux conséquences logiques de leur doctrine, se faisant les propagatrices du divorce, de l'union libre du Malthusianisme.

Dans leurs professions de foi et discours publiés les francs-maçons parlent toujours de patriotisme : à les entendre ils en auraient le monopole. Mais leur doctrine le détruit radicalement en supprimant tous les devoirs basés sur le respect de la loi de Dieu et en faisant sans cesse miroiter aux yeux des adeptes l'humanité cosmopoUte, les États-Unis universels.

Il est impossible d'exprimer plus clairement la subordination du patriotisme au but maçonnique. Il faut surprendre dans leurs publications secrètes leur pensée véritable, pour savoir avec quel dédain ils traitent « la vertu appelée patriotisme. »

« Diminuez, retranchez l'amour de la patrie, disait au siècle dernier un de leurs docteurs, les princes et les nations disparaîtront sans violence de dessus la terre. »

Leur doctrine n'a pas changé de nos jours :

« La France régénérée, écrivait naguère un des secrétaires du Grand-Orient, n'a pas encore atteint le degré de perfection que commandent les doctrines de la Franc-Maçonnerie... La patrie de tous les hommes, c'est l'univers ! »

Le degré de perfection qu'il faut atteindre n'est autre chose qu'une indifférence absolue pour les destinées de la patrie, lorsqu'elles doivent être sacrifiées aux intérêts de la secte.

« La Maçonnerie n'est d'aucun pays, écrit Ragon, un de ses historiens les plus autorisés. Elle n'est ni française, ni écossaise, ni américaine. Elle ne peut pas être suédoise à Stockholm, prussienne à Berlin, turque à Gonstantinople, si elle y existe : elle est une et universelle. Elle a plusieurs centres d'action, mais elle n'a qu'un centre d'unité qui est le plus grand bienfait de la société antique. Si elle perdait ce caractère d'universalité et d'unité, elle cesserait d'être la Maçonnerie. »

Un de leurs principaux adeptes, le F.-. Frédéric Marin, n'a pas craint d'écrire que « le patriotisme n'est « que l'esprit de corps considéré dans l'une de ses « applications les plus imposantes, — qu'il est un « produit de notre vanité personnelle, bien plus con- « forme à la médiocrité de notre nature, — le lot du « vulgaire », et il exalte la supériorité du sentiment politique^ de cet amour « du droit idéal qui nous porte « à le réaliser le plus longuement possible dans toutes « les sociétés, quelles qu'elles soient. »

Ce n'est pas là la conception isolée d'un esprit chagrin. Les mêmes déclarations nous parviennent des pays étrangers.

En Suisse, Bluntschli développe la thèse que l'État moderne doit embrasser l'humanité entière:

« L'humanité progressive ne trouve pas sa pleine satisfaction dans les Etats particuliers et elle les consume. » — « La liberté que réclame la génération actuelle, s'écriait

récemment un orateur de Gœttingue, c'est la suppression de toutes les barrières devenues superflues lorsque les hommes sont réunis en un seul État. »

Le patriotisme est un obstacle à ce beau plan. Aussi la Bauhutte^ organe maçonnique allemand, a-t-elle soin de dire :

« L'Union maçonnique ne doit pas différer à marquer le point exact où le patriotisme cesse d'être une vertu. »

La propriété privée ne résiste pas davantage au travail disolvant de la doctrine maçonnique, fondée sur le retour à Tégalité et à la liberté native.

La liberté^ au point du vue humain des loges, signifie l'indépendance complète et de tous les côtés de rhomme vis-à-vis de tous les législateurs et de toute loi en dehors de l'homme lui-même, non seulement dans Tordre dogmatique, mais encore dans Tordre moral, et conséqiiemment dans Tordre politique et social. Le Décalogue vaut, tout au plus encore, comme satisfaction privée, concédée à Tétre individuel qui veut l'observer, mais jamais comme loi générale de l'humanité, car se serait là une barrière pour le moi humain. L'homme et Thumanité se font d'eux-mêmes des lois avec une pleine indépendance vis-à-vis de tout, et ne s'adressent pour cela à aucune autorité. Ils l'ont au contraire en horreur comme une usurpation. Par là tombe le septième commandement de Dieu, et avec lui la propriété. Comme toute autre chose, la propriété devient une institution qui, selon la libre et indépendante volonté de Thomme, est soit

établie, soit renversée par la loi. Et la pure raison de l'homme athée trouvera beaucoup plos convenable de placer le patrimoine commun de TEtat sous la direction du peuple et d'assigner à chaque individu d'après son travail sa quote-part dans les acquêts communs, pour égaliser par là le prétendu amoncellement de Tor entre les mains du petit nombre, et la pauvreté de l'énorme grand nombre, en d'autres termes, on introduira Vétat du peuple socialiste.

îl y a dix ans, Mgr de Ketteler tirait déjà cette conséquence des prémisses du Hbéralisme, quand il écrivait : « Si les principes de l'État moderne, qui fait abstraction de toute religion et considère la négation de Dieu comme un droit de la culture intellectuelle, sont vrais, alors ce que la majorité des Chambres décide est le droit, et il ne peut plus être question d'une entreprise illégitime de cette volonté du peuple à rencontre du droit de propriété. »

« La conséquence de tout le systênie libéral (c'està-dire humanitaire) est: Une Chambre, et ce que cette seule Chambre ordonne est la loi, et quiconque, pour lui résister, s'appuie sur sa conscience, sur sa foi, sur le droit transmis, sur le Christ et Dieu, est coupable de haute trahison, il pèche contre la majesté de la volonté populaire. Pourquoi donc, au nom du ciel, cette majesté devrait-elle s'arrêter devant la bourse des riches libéraux ? Si elle a le droit de fouler aux pieds notre conscience,,., il serait bien extraordinairement risible de prétendre qu'une fois devant la bourse pleine d'or des millionnaires, cette nouvelle force ordonnatrice du monde dût rester immobile comme par enchantement. »

Mais la Maçonnerie, qui déchaîne la démocratie et la République, quand elle y a un intérêt actuel, n'entend pas se faire la sujette du suffrage universel. Il y a dans sa doctrine un principe emprunté au Gnosticisme où se trouvent en germe tous les despotismes.

(c C'est la connaissance des lois immuables de la nature, dit Ragon, qui élève le maçon au plus haut degré de l'échelle sociale. Toute religion, toute asociation politique, qui s'éloigne de ces lois est informe, contre nature, et n'a point de durée. Si l'homme initié à cette science connaît le bien et le mal, il connaît l'année, et si par des études profondes, il pouvait apprécier et savoir tout ce que la nature prépare et accomplit dans une année, il connaîtrait Dieu. »

Ces derniers mots touchent aux hallucinations de la Kabale. Elles n'ont pas cessé de hanter l'esprit des maçons les plus avancés, et c'est l'essence de la science politique formulée par l'école positiviste. Ici encore nous surprenons le positivisme comme étant depuis longtemps dans la Maçonnerie.

Avec de tels principes moraux, les faits que nous allons raconter dans les chapitres suivants sur V action des sociétés secrètes n'ont rien que de logique.

Page 1