CHAPITRE IX
LA PROPAGATION DE LA FbANG-MAÇONNERIE AU XVIIl® SIÈCLE
La naissance et ledéveloppement , au sein de lasociété chrétienne, de sociétés secrètes telles que la Francmaçonnerie, dont ridée mère est la négation du Christianisme et de tout l'ordre social élevé sur ses principes, est un des phénomènes les plus dignes d'attirer l'attention du philosophe et de l'historien.
Jusqu'à ces dernières années, la plupart des écrivains francs-maçons, pour donnera leur secte, par une prétendue antiquité, une autorité qu'elle ne peut tirer ni de l'histoire, ni de la raison, cherchaient à lui assigner pour origine les pagodes de l'Inde, les temples de Memphis ou d'Héliopohs, les mystères d'Eleusis en Grèce ou le culte de la « bonne déesse » chez les Romains, la construction enfin du temple de Salomon, sans réfléchir que toutes ces institutions, en posant à leur base le sacerdoce et la théocratie ou l'aristocratie, étaient la contradiction même du but et de la base de la Maçonnerie, à savoir l'égalité et la négation de toute supériorité, de celle de Dieu même. Mais on y trouvait le panthéisme et l'immonde lingam, Osiris et Typhon ou les deux principes, Isis, Cérès ou la na-
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ture, rexplication des Doms des masques et des peaux de bétes dont les maçons se servent pour mieux leur ressembler, un prétexte enfin à la fable de maître Hiram et aux loges d'adoption, sans se soucier ni de l'histoire, ni de la vérité. Cette revendication, d'une descendance des plus honteux mystères de l'antiquité par tous les écrivains maçonniques prouve seulement que la Franc-maçonnerie tend, par ses doctrines et ses pratiques, à la restauration du paganisme antique dans sa plus grande perversion. Au point de vue historique il est certain qu'aucune organisation, qu'aucune secte formant corps, ne s'est perpétuée depuis les temps anciens jusqu'à l'époque moderne. Il faut donc avouer, et cet aveu les habiles l'ont fait eux-mêmes, que tout ce fatras de fausse érudition n'était qu'une amorce pour les libertins et les sots. Aussi nous laisserons ces farces grossières, pour en venir de suite aux origines réelles et démontrées.
L'organisation extérieure de la Maçonnerie est celle des grandes guildes de maçons libres^ qui, comme celle des merciers^ celle des Lombards pour les marchands et les banquiers, groupaient les ouvriers de l'art de bâtir dans les différentes contrées de l'Europe, grâce à la large et féconde communauté que le Catholicisme avait créée entre tous les membres de la république chrétienne. Une secte déterminé à combattre à fond le Christianisme a pris les formes de ce compagnonnage au XVIP siècle, peut-être même dès le XVP siècle.
La légende d'Hiram et du temple de Salomon est vraisemblablement contemporaine de la corporation des
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maçons libres, très répandue en Angleterre et en Allemagne à ces époques. Mais à côté d'elle, nous en trouvons d'autres non moins considérables, qui se rattachent à la destruction du fameux ordre des chevaliers du Temple et sont comme un cri prolongé de vengeance contre les pouvoirs ecclésiastiques et civils qui ont dû les détruire. Mêlés à ces souvenirs et à ces rites, d'autres signes, d'autres cérémonies nous ramènent jusqu'à la grande hérésie du moyen âge. à celles des albigeois, des catarrhes, des patarins, et à leurs ancêtres les manichéens et lesgnostiques.
La Gnose, le Manichéisme, les Albigeois, les Templiers, telles sont les sources de libertinage sacrilège d'où la Franc-maçonnerie est doctrinalement sortie. Et l'on peut voir dans la Kabale judaïque, dans Socin, dans Spiuoza les précurseurs de la secte dont la confrérie des Rose-Croix doit être considérée comme la sœur aîûée.
Il y a identité entre les doctrines de la Francmaçonnerie moderne et celle de toutes ces hérésies. L'historien se rend compte des formes diverses qu'a revêtues l'antagonisme organisé contre Toeuvre de Jésus-Christ, V église de Satan, pour l'appeler de son nom, dès le commencement des âges chrétiens. Vaincu à plusieurs reprises par la foi des peuples catholiques, le même ennemi rassemble ses forces à la faveur des désordres du grand schisme d'Occident, et de la séparation du monde chrétien en deux par le protestantisme ; et il engage contre l'Église une nouvelle lutte universelle dans son principe, el ayant le monde entier pour théâtre, sous la forme
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d'une association secrète qui lui sert de masque. Ce masque, il le soulève peu à peu de lui-même, au fur et à mesure que ses succès, dans les temps modernes, enhardissent son audace.
Nous n'entrerons pas plus avant dans les questions des origines et des précurseurs de la Franc- maçonnerie» Le lecteur curieux d'étudier ce grave problème historique en trouvera tous les éléments dans l'ouvrage du Père Deschamps (tome I, liv. P'", chapitres I et II). Avec le commencement du XVIIP siècle, nous sommes sur un terrain historique parfaitement sûr ; c*esl par l'Angletene et rAllemagne du Nord qu'à cette époque s'organise d'une façon active la propagation de la Maçonnerie. C'est à cette époque qu'elle commence à jouer un rôle décisif dans la marche des grands événements de l'histoire moderne.
Bolingbroke, Coolins, Tindall, Wolston, David Hume étaient les principaux membres d'une société dont Toland était l'âme. Ce dernier a précisément laissé sous le titre de Pantheisticon, dédié lectori philomatho et philalethi — (notez cette appellation de philalètes, qui sera celle d'une des loges les plus avancées de Paris au moment de la Révolution), — un livre où est exposée la tenue des réunions de ce qu'il appelle des sodalités socratiques . Elle se réunissent particulièrement aux solstices et et aux équmoxes pour célébrer des banquets, d'où les profanes, même les serviteurs, étaient rigoureusement exclus. Le rituel de ces réunions est presque mot pour mot semblable à celui des tenues de table actuelles. Les discours que l'auteur met dans la bouche du roi du festin et de
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Fassistance sont empreints du panthéisme le plus avoué et célèbrent la mort comme la réunion de la personnalité dans le grand tout.
La Franc- maçonnerie en Angleterre, grâce à la forte constitution sociale du pays, avait pris dès cette époque le caractère relativement modéré qu'elle a conservé depuis, et elle remplissait déjà peut-être le rôle de société de secours mutuels, que bien des circonstances économiques rendaient dès lors nécessaire.
Cependant Tantagonisme de ses doctrines à toute révélation et à toute religion positive se révèle très nettement dans des statuts arrêtés en 1717, dans une loge dont faisaient partie le médecin Désaguliers, le théologien James Anderson et George Payne. En 1723, ils furent publiés à Londres, comme les constitua lions générales de la Maçonnerie^ et ils sont restés la bases des statuts de la Maçonnerie dans tous les pays.
Comme le fait très-bien remarquer le P. Pachtler, la quintessence de la doctrine maçonnique se trouve dans ce passage :
« Le maçon est, en tant que vrai noachile, obligé de se conformer à la règle des mœurs. Celui qui connaît et pratique bien l'art ne sera ni un athée insensé, ni un libertin sans religion. Contrairement à ce qui avait lieu dans les temps anciens, il est jugé convenable dans le temps présent d'obliger seulement les maçons à cette religion de laquelle tous les hommes conviennent, c'est-à-dire à cette ancienne religion catholique, de les obligera être des hommes d'honneur et de probité et à observer les prescriptions morales universellement reconnues. Après cela, il est permis à chaque membre en particulier de demeurer dans sa confession et persuasion religieuse ; toutes les controverses et disputes
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politiques et religieuses doivent être écartées, et les maçons doivent demeurer paisiblement soumis aux autorités civiles. Cependant un frère qui s'est engagé dans une révolte contre l'État et n'a pas d'ailleurs commis d'autre faute, doit rester attaché à la loge. La loi essentielle entre tous les membres de Tordre, c'est l'amour fraternel, l'assistance, la fidélité. Ils doivent tous se considérer comme égaux et frères. La société entière doit être une fraternisation de l'humanité et procurer l'amour des hommes, la tolérance et la sociabilité. »
Plus de morale révélée ; Noé ou l'homme seul substitué à Jésus-Christ et à son Église, comme source de toute règle de moeurs ; toutes les religions également indifférentes et n'étant plus qu'une affaire de police locale ; l'Humanité absorbant toutes les nations ; et les membres de l'ordre assurés de la protection de leurs frères dans toutes les entreprises qu'ils pourraient faire contre les gouvernements: la Maçonnerie est là tout entière.
Si les constitutions maçonniques de 1717 s'en tieniient à un déisme vague, qui fait de Dieu un monarque constitutionnel, régnant sans gouverner et sans se mêler des actions humaines, n'oublions pas qu'il s'agit là d'un document public destiné au monde profane. D'arrière-sanctuaires reconnaissaient déjà, en effet, les hauts grades, et quand il s'agit de ces époques, on ne peut méconnaître leur importance pratique.
C'est dans une des sodalités décrites par le Pantheisticon que Voltaire fut reçu franc-maçon, lors de son premier voyage en Angleterre, où il mena pen-
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dant trois ans « la vie d'an Rose-Croix toujours ambulant et toujours caché (1). »
Nous voici arrivés au point décisif de l'histoire. A partir de la régence du duc d'Orléans, l'Église ne rencontre plus seulement l'opposition que sa morale soulèvera toujours dans les cœurs livrés aux passions, elle ne voit plus seulement tel ou tel de ses dogmes attaqué par une hérésie déterminée, les monarchies ne sont plus exposées seulement à des complots ou à des n'îvoltes, fruits des ambitions des grands ou des souffrances populaires ; un vaste mouvement d'ensemble, contraire à tous les dogmes rehgieux et à tous les principes de la société civile, se produit dans les intelligences, se traduit dans la littérature comme dans la vie politique, et prépare l'explosion révolutionnairede la fm du siècle.
Ce grand mouvement, cet avènement d'une puissance sans précédent, insaisissable et irresponsable, qu'on appelle d'un nom nouveau, l'opinion publique, et qui attaque avec la religion tous les principes de Tordre civil, l'assaut acharné livré aux institutions dans lesquelles la religion et la société se réalisent pratiquement. Église catholique, Papauté, ordres religieux, monarchies légitimes, tout cela n'est pas un. mouvement spontané, c'est le résultat du travail sou-, terrain accompli par les sectes.
C'est d'Angleterre que Maçonnerie et Philosophie
fl) Plus tard, lors de son dernier voyage à Paris, il fut affilié solennellement à la loge des Neuf-Sœurs, et reçut solennellement le tablier d'Helvétius ; mais l'affiliation n'est pas la même chose que, l'initiation.
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étaient sorties TuQe et l'autre et qu'ensemble, pour ainsi dire, elles avaient envahi les deux continents , avec leur haine commune pour toutes les institution^ catholiques.
« Il est certain, dit Robison, un franc-maçon, qu'avan*- 1743 il existait une association ayant pour but unique de détruire jusque dans leurs fondements les établissements religieux, et de renverser tous les gouvernements existant en Europe, que le système de cette [association était devenu universel^ et que les loges de francs-maçons lui servaient d'école.
Les premières loges qui furent étabUes en France et en Belgique le furent toutes par des anglais et dans des villes où les relations avec eux étaient fréquentes. Telles furent celles de Dunkerque et de Mons en 1721, de Paris en 1725, de Bordeaux en 1732, de Valenciennes en 1733, du Havre en 1739. Quand les loges furent assez nombreuses pour avoir un centre régulier d'administration, la première loge centrale prit le nom de Grande-Loge anglaise de France, et ce ne fut qu'en 1743, quoique la demande eu eût été faite en 1735 par une députation des loges de Paris, que le diplôme d'autorisation en fut délivré par la Grande-Loge d'' Angleterre. Les deux premiers grands maîtres furent deux Anglais, lord Dervent-Waters et lord d'Harnouester. Ils eurent pour successeurs le duc d'Antin en 1738, et en 1743 le comte de Clermont, prince du sang, dont les concurrents furent le prince de Conti et le maréchal de Saxe.
A côté de la Maçonnerie de l'ancien rite, émanée
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de la Grande-Loge de Londres, nous voyons apparaître à cette époque un nouvel ordre du Temple, étroitement apparenté à la Maçonnerie et destiné à s'unir à elle. Clavel raconte que le régent Philippe d'Orléans fut l'auteur de cette reconstitution et qu'il fit des démarches auprès de l'ordre du Christ de Portugal pour avoir les anciennes constitutions du Temple. Quoi qu'il en soit, Tordre eut pour grand maître successivement le duc du Maine, le comte de Clermont, le prince de Conti, puis le duc de Cossé-Brissac, qui, au moment de la Révolution, en avait le titre (1). Tous les historiens sont unanimes pour signaler l'étroite liaison des loges avec l'ordre du Temple et le rôle prépondérant de ce dernier.
La Franc-maçonnerie eut d'étranges propagateurs. Frédéric de Prusse s'occupa activement, pendant son règne, de l'organisation de la Maçonnerie, dont il avait été reçu membre à Brunswick dans la nuit du 14 au 15 août 1758. Son père avait été très opposé à la secte, qui fat assez habile pour s'assurer du concours du fils, alors prince héritier, et depuis complice des turpitudes philosophiques. Pour mettre en rapports plus directs l'ordre maçonnique qu'on appelait en Allemagne de Sl-Jean, et qui ne comptait que quatre grades, avec les systèmes templiers, qui reparaissaient alors, il organisa le Maçonnerie écossaise
(1) c'est ici le cas de rappeler que dans l'ordre du Temple, comme dans les divers rites maçonniques, les grands-maîtres sont la plupart du temps complètement étrangers aux secrets de l'ordre. Choisis à cause de leur position sociale, ils servent simplement de paravent aux babiles qui manœuvrent derrière eux.
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avec vingt-cinq degrés, se superposant à la Maçonnerie Johaniste. Le rite créé par lui s'appela le rite des princes du royal secret, du nom de son dernier grade : avec divers remaniements datant de la fin du XVIII® siècle, c'est là le rite écossais ancien accepté, que gouverne de nos jours le Suprême- Conseil en France et qui est pratiqué dans la plupart des Grands-Orients.
Parmi les propagateurs les plus zélés de la Francmaçonnerie, à cette époque, se trouve le chevalier de Ramsay, le premier au leur du rite écossais. Il ne put le faire accepter par la Grande-Loge de Londres, qui avait dès lors rompu avec les Stuarts ; mais il le propagea rapidement en France sous le nom de rite de perfection ou d'Heredom, grâce aux grades nombreux qu'il oifrait à la frivolité des adeptes. Il lé présentait comme une continuation de l'ordre du Temple, soit que réellement il en eût trouvé quelques traditions dans sa patrie , soit que ce fût un pur subterfuge pour ses desseins politiques.
Ramsay agissait, en effet, dans l'intérêt de l'héritier légitime des Stuarts, et il espérait se servir de cette organisation pour le faire remonter sur le trône d'An» gleterre. Ce n'est pas la seule fois que des partis honnêtes ont essayé de se servir des associations occultes pour réaliser un dessein légitime. Toujours cette arme s'est retournée contre eux, et le génie du mal, caché dans la Maçonnerie, a pris le dessus. Ce fut là l'issue de cette tentative. Le malheureux Charles-Edouard, livré à des illuminés et à des kabalistes, parfois même à de vulgaires chevaliers d'industrie, passa les der~
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nières années de sa vie à constituer des systèmes maçonniques nouveaux, à délivrer des chartes à des mères-loges, dont les vénérables étaient perpétuels, propriétaires en quelque sorte de ces ateliers, comme les colonels l'étaient de leurs régiments à cette époque, et percevaient les droits de collation aux grades.
C'est ainsi que les rites maçonniques de toute sorte se propageaient, avec une étrange confusion débuts, de personnes et de moyens. De tels patronages expliquent comment tant d'hommes honorables s'y trouvèrent engagés; mais Tinfluence des Stuartistes dans les loges qu'ils avaient fondées fut éphémère, et nous dirons plus tard comment, à la veille de la Révolution, les chefs du mouvement s'y prirent pour éUminer les éléments honnêtes qui s'y trouvaient. Le nom de Robespierre, père du célèbre conventionnel, qu'on trouve dans les loges d'Arras de 1747, indique assez quels éléments dangereux s'y glissaient aussi dès lors.
Ce furent également des anglais qui établirent les premières loges d'Allemagne, d'après Clavel, à Cologne en 1716, selon Robison, à Hambourg en 1734.
En 1740, la Loge an^Za/^e fonda elle-même la loge Absalon, qui réunit toutes les autres.
La Maçonnerie se propagea à la même époque par les anglais dans les pays du midi de l'Europe.
« C'est de 1726, dit Clavel, que date l'introduction de la Franc- maçonnerie en Espagne. En cette année des constitutions lurent accordées par la Grande-Loge d'Angleterre à une loge qui s'était formée à Gibraltar ; en 1727 une autre loge fut ondée à Madrid. Jusqu'en 1779, celle-ci reconnut a juridiction de laGrande-Loge d'Angleterre, de laquelle elle
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tenait ses pouvoirs ; mais à celte époque elle secoua le joug et constitua des ateliers tant à Cadix qu'à Barcelone, qu'à Valladolid et dans d'autres villes.
« Les premières loges, en Portugal, furent érigées en 1727 par des délégués de sociétés de Paris; la Grande-Loge d'Anglelerre fonda aussi, à partir de 1735, plusieurs ateliers à Lisbonne et dans les provinces. Depuis lors, les travaux maçonniques ne furent jamais entièrement suspendus dans ce royaume, mais ils y furent constamment entourés du mystère le plus profond. »
Il existait à Rome, en 1742, plusieurs loges de francs- maçons. La Maçonnerie s'y maintint dans le secret jusqu'à 1789. Une loge notamment, les Amis sincères, y était alors en vigueur, et sa fondation remontait à plus de vingt ans. D'abord indépendante, elle s'était fait depuis régulariser par le Grand-Orient de France, dont les commissaires l'avaient installée au mois de décembre 1787. Elle avait contracté successivement des affiliations avec les loges Parfaite égalité de Liège, Patriotisme de Lyon, Secret et harmonie de Malte, Concorde de Milan, Parfaite union de Naples, et avec plusieurs autres corps maçonniques de Varsovie, de Paris, etc. Son diplôme était une louve allaitant deux enfants au milieu d'un triangle placé dans un cercle.
Dans la première moitié du XVIIP siècle, la société paraît avoir eu un certain nombre d'ateliers dans le royaume de Naples. En 1756 ils y avaient formé une Grande-Loge nationale, en correspondance avec la Grande-Loge de la Haye, et qui subsistait encore en 1789, malgré une interdiction temporaire en 1777.
A Venise, dès la même époque, la Franc-maçonnerie
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était très répandue et les rites les plus avancés y avaient des adeptes.
Vers 1760 les premières loges s'introduisirent en Suisse, et nous les retrouverons bientôt affiliées à riUuminisme français, qui avait son siège à Lyon.
Dans les Pays-Bas autrichiens, de nombreuses loges furent fondées dans le courant du siècle. La Maçonnerie commença, comme partout, par de grands seigneurs légers. « A Liège, dit Robison, j'avais été admis dans une loge magnifique, dont le princeévèque, ses tréfonciers et la principale noblesse du pays étaient membres. » Les plus grandes dames du pays figuraient dans les loges d'adoption, en attendant que les éléments agissants de la secte en fissent, en 1791, les loges de la Révolution et le centre de la trahison.
La rapidité avec laquelle la Franc-maçonnerie se répandit en France, depuis Paris jusque dans les plus petites villes de province, Tengouement qui portait les membres de la haute noblesse à prendre part à des réunions où ils se rencontraient non seulement avec des lettrés et des auteurs, mais même avec des hommes des plus basses classes, est un des traits les plus curieux de l'histoire.
La frivolité du temps était telle qu'en 1730 des loges de femmes furent créées et détruisirent, dans le foyer de beaucoup de grandes familles, les vertus chrétiennes et les traditions domestiques.
Ce fut une invention française, et pas une des moins utiles pour la propagation de la Maçonnerie.
Assurément, plus encore que de nos jours, la plus
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grande partie des hommes et des femmes qui se faisaient affilier obéissaient à l'entraînement de la mode, au goût du plaisir si vif à cette époque dans les hautes classes, et ne se rendaient pas compte du dessein impie et antisocial qui était caché dans les loges.
Ce dessein n'échappait pas cependant aux hommesclairvoyants et aux autorités, entre les mains desquelles des renseignements arrivaient en grand nombre.
Le procureur général au parlement de Paris, Joly de Fleury, et le garde des sceaux Daguesseau eurent à s'occuper à cette époque du développement de la nouvelle société ; plusieurs des magistrats avec lesquels ils correspondent, à ce sujet, signalent la profonde irréligion, l'esprit de révolte contre l'autorité royale qui s'est propagé. Dès 1729 le chevalier de Folard, cédant à la voix du remords, de disciple zélé de la Francmaçonnerie devint son dénonciateur courageux ; il la signala comme une secte d'autant plus digne de fixer l'attention des souverains que, dans l'ombre du mystère, elle couvait une révolution qui devait frapper du même coup toutes les puissances légitimes. On ne prit d'abord pas garde à ses révélations, tant la conspiration paraissait invraisemblable. Cependant les symptômes se multiplièrent, et le cardinal de Fleury, le sage ministre de Louis XV , interdit formellement la Franc-maçonnerie. L'année d'après, par la bulle In eminenti, du 28 avril 1738, le pape Clément XII lança un arrêt d'excommunication contre les francs-maçons, après avoir pris les longues et consciencieuses informations qui précèdent les actes de ce genre. Successivement tous les gouvernements de l'Europe, même;
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protestants, défendirent leurs réunions ( 1) , à l'exception de l'Angleterre, où les classes dirigeantes étaient généralement affiliées à l'ordre, et pensaient en faire un instrument pour la politique nationale sur le continent. Malheureusement la légèreté des hautes classes était telle à cette époque, l'immoralité développée par le Régent, puis parles exemples de Louis XV, débordait à tel point, qu'aucune mesure répressive sérieuse ne put être prise, à cause de la complicité même de ceux qui auraient dû appliquer cette mesure.
La correspondance du procureur général Joly de Fleury nous montre qu'à partir du milieu du siècle la magistrature parlementaire comptait un grand nom-
(1) Dès 1735, les états généraux de Hollande rendent un édit qui interdit pour toujours la Franc-maçonnerie dans les provinces unies. En 1737, édits semblables de l'élecleur palatin de Bavière et du grand duc de Toscane ; en 1738, du magistrat de Hambourg. La même année, Frédéric P"", roi de Suède, interdit toutes les reunions maçonniques sous peine de mort, et l'empereur Charles VI les défend dans les Pays-Bas autrichiens. Dans les années suivantes, les rois de iS'aples, de Portugal, de Pologne, d'Espa2ne, le gouvernement du canton de Berne, la Porte Ottomane, prennent des mesures contre les loges. En 17G3, le magistrat de Dantzick prohibe les loges maçonniques par un édit où on lit le passage suivant : « Vu que noua avons appris que ces soi-disant francs-maçons, en recommandant certaines vertus, cherchent à miner les fondements du Christianisme, à introduire l'esprit d'indifférence contre cette doctrine, et ce, pour la remplacer par la religion naturelle; qu'ils ont établi, pour parvenir à ce but pernicieux , des statuts cachés qu'ils communiquent sous un serment qu'ils font prêtera leurs candidats, serment plus terrible qu'aucun autre exigé par un souverain à l'égard de ses sujets ; qu'ils ont une caisse expressément destinée au but pernicieux de leurs intentions dangereuses, laquelle ils augmentent continuellement par des cotisations qu'ils exigent de leurs membres ; qu'ils entretiennent une correspondance intime et suspecte avec les sociétés étrangères de la même espèce... » Les nombreuses prohibitions des autorités civiles montrent bien que les tendances subversives de la Franc-maçonnerie étaient déjà parfaitement constatées»
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bre de francs- maçons. Vers 1770 même on voit dans les loges de province beaucoup de chanoines, de cordeliers, de bénédictins se faire affilier dans les loges. Tous n'étaient pas des hommes pervertis, mais le gallicanisme et le jansénisme avaient tellement faussé les idées, que pratiquement beaucoup d'ecclésiastiques n'attachaient plus d'importance aux censures du St-Siège. Seuls un certain nombre d'évêques courageux et perspicaces continuaient à signaler les périls de ces entraînements. Mais leur action était paralysée par la tyrannie des parlements.
A partir du ministère de Choiseul et sous sa protection le mouvement s'accentua davantage encore. 282 villes érigeaient ces prétendus temples. Paris en comptait 81 reconnaissant un grand-maître, et une égale quantité à peu près de loges indépendantes. Philosophes, conseillers, hommes de lettres, avocats, bourgeois, abbés de nom et de bénéfice y affluaient; on signalait même quelques prélats courtisans, sans fanatisme ou sans foi, à qui on faisait écrire, comme à celui de Strasbourg, des lettres de flatterie par Voltaire. « Ces loges, dit Robison, n'étaient plus que des écoles de scepticisme et de licence effrénée, où rehgion. Église, sacerdoce, rois et autorités civiles étaient l'objet perpétuel de sarcasmes et de dérisions de tout genre, et l'égalité universelle saluée comme l'ère future de la liberté et de la félicité sans nuages. » Les jansénistes par les parlements venaient s'y unir aux philosophes. On refusait hautement d'enregistrer les bulles de Clément XII et de BenoîtXIV contre la Francmaçonnerie ; on résistait ouvertement aux édits du roi
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en faveur de la religion ; on persécutait audacieusement les évèques et les prêtres fidèles à l'Église ; on foulait aux pieds les droits les plus saints et les plus incontestables du clergé en matière spirituelle ; Voltaire pouvait écrire aux frères et au premier d'entre eux :
« L'église de la sagesse commence à s'étendre dans nos quartiers, où régnait, il y a douze ans, le plus sombre fanatisme. Les provinces s'éclairent, les jeunes magistrats pensent hautement ; il y a des avocats généraux qui sont des anti-omer ; il y a beaucoup de confesseurs, et j'espère qu'il n'y aura point de martyrs. »