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CHAPITRE XI

Les écrivains révolutionnaires ont dit, et les conservateurs ont répété aveuglément que la révolution de 1789 fut la conséquence fatale des abus de Tancien régime, conséquence inévitablement provoquée par le désordre des finances. A la fois plus franc et plus avancé dans la science des révolutions, M. Louis Blanc a nettement établi le rôle prépondérant joué par la Franc-maçonnerie dans le mouvement de 1789. La franchise de Thistorien radical est, du reste, motivée par le désir de montrer que les classes ouvrières sont en droit de réclamer une nouvelle organisation sociale et que les manœuvres de la bourgeoisie révolutionnaire en 1789 leur ont tracé la voie à suivre.

Pour que la Franc-maçonnerie passât de la propagande doctrinale et de l'influence morale à l'action politique, un travail de concentration et d'organisation était nécessaire. Il s'accomplit en ayant pour pivot le duc^de Chartres, qu'une funeste ambition entraînait, dès lors, à se faire le jouet des sectes. Il réunit la grande-maîtrise de la plupart des rites, et sous sa direction en 1776 le Grand-Orient se constitua avec une vigoureuse organisation centrale. L'inamovibilité des

vénérables des loges fut supprimée et leur renouvellement annuel permit à un esprit nouveau de pénétrer les ateliers maçonniques, dont un bon nombre étaient à cette époque fort inoffensifs, à cause de leur composition. Il est au moins fort curieux de constater en Allemagne un travail de concentration semblable sous la grande-maîtrise du duc de Brunswick, l'un des généraux de Frédéric IL

Mais cette concentration des loges n'était que la moindre partie du travail opéré par les sectes.

John Quincy Adams, le président des États-Unis, a fait remarquer que toute l'organisation intérieure de la Maçonnerie est combinée pour être une école de conspiration.

Suivant Robison, dont nous avons cité plus haut le témoignage, dès le second tiers du XVIIP siècle, il Y aurait eu pardessus les loges ordinaires une sorte d'oro^re intérieur qui préparait une explosion révolutionnaire. Vers 1760, nous voyons un juif, Martinez Paschalis, propager dans les loges maçonniques des rites particuliers, où les théories les plus avancées étaient 'enseignées. C'est l'origine de la secte des Illuminés français ou Martinistes, qui fit assez de bruit de 1789 à 1794 et sur laquelle on trouve beaucoup de détails dans le grand ouvrage du Père Deschamps.

En 1776, Mirabeau, qui se trouvait alors en Hollande, se préoccupait de faire servir la Francmaçonnerie à la grande Révolution, dès lors en voie de préparation. M. Lucas de Montigny a publié, en 1834, dans les Mémoires biographiques j litté^ r aires et politiques de Mirabeau, un mémoire de

lui jusque là inédit et intitulé ainsi : Mémoire concernant une association intime à établir dans V ordre des F '. Mr. pour le ramener à ses vrais principes et le faire tendre véritablement au bien

de l'humanité^ rédigé par le F.'. Mi nommé

présentement Arcésilas en 1776,

Cette association doit être absolument entée sur l'ordre des francs-maçons pour pouvoir faire manœuvrer les loges à sa volonté : elle se compose elle-même de deux degrés subordonnés l'un à l'autre. Les frères du premier degré doivent principalement s'occuper à procurer rétablissement de bons instructeurs^ surtout pour le peuple^ et à encourager tous les établissements d'^éducation publique fondés sur de bons principes et no7i sur la façon pédantesque et pleine de préjugés dont on a élevé jusquHci la jeunesse !!!

Les frères du grade supérieur, liés entre eux par les serments les plus redoutables, s'obligent à préparer la réforme politique de l'Europe, à renfermer le despotisme dans les bornes les plus étroites, à amener la liberté de la presse, à répandre les écrits qui donneront ombrage au despotisme. « Si un frère est membre ou souverain d'un Etat, s'il devient ministre ou favori d'un prince, il emploiera tout son crédit aux buts de l'association et il rendra compte de ce quHl aura fait à ce sujet à ses frères.., »

D'après le mémoire, «ce n'est là que l'esquisse du plan d'un édifice, dont on pourrait ensuite déterminer les détails dès qu'on l'aurait fondé. »

Le même complot se nouait en Allemagne à cette

époque, et Mirabeau allait en être rinstrument en. France.

C'est une étrange figure que celle d'Adam Weishaupt. Né en Bavière en 1748, il comptait à peine vingt- huit ans, quand on lui confia une chaire de droit canon à l'université d'Ingoldstadt. Grâce à l'apparence extérieure de moralité qu'il sut toujours conserver, grâce au but humanitaire qu'il sut donner à rilluminisme, il put en imposer aux hommes les plus instruits de l'Allemagne. Initié depuis plusieurs années déjà aux loges maçonniques, il réunit, le premier mai 1776, ses amis et élèves en une association secrète, qu'il nomma VOrdre des illuminés. D'après leur doctrine, le gouvernement de la société appartenait à rilluminé ; or, cette illumination consistait à ramener l'homme à la liberté et à l'égalité primitives en détruisant la religion, tout Tordre de la société civile et la propriété.

L'organisation que Weishaupt donna à l'ordre est peut-être le chef-d'œuvre du génie des conspirations : sa souveraine habileté consistait dans la liaison qu'il lui donnait avec la Franc-maçonnerie.

Il divisait tout son système en trois grandes catégories ou classes. La première classe, ou celle des préparations, contenait deux grades : ceux de novice et de minerval.

Les minervals formaient le gros de l'ordre, et ils

étaient placés d'une façon absolue sous la direction

des chefs, Epoptes et Régents, qui formaient peu à peu

leur esprit.

Les instructions que Weishaupt rédigeait pour le

petit groupe des adeptes supérieurs contieDoent le plan le plus vaste et la conception la plus profonde de celte guerre que l'esprit du mal inspire aux siens contre l'œuvre de Dieu, aussi bien contre l'œuvre naturelle basée sur les rapports de créature à créature, que contre l'œuvre surnaturelle qui a pour expression vivante sur la terre l'Église deJésus-Christ. Weishaupt ne faisait d'ailleurs que développer les principes cachés dans la Maçonnerie depuis son origine, et parfaitement indiqués pour qui savait voir et comprendre dans les Constitutions d'Anderson de 17*23, dans les rites pratiqués depuis lors par les loges, dans les rites anglais, écossais, templier, de la stricte observance (1).

Ce fut là la cause des succès de ses émissaires au grand couvent de tous les rites maçonniques, convoqué en 1781, à Wilhemsbad, dans le Hanau.

(l) Voici à quelle circonslance on doit la publicité de ces écrits :

Uq ministre protestant, nommé Lanze, fut frappé de la foudre en juillet 1785. On trouva sur lui des instructions par lesquelles il constait qu'il était chargé, en qualité d'illuminé, de voyager eu Silésie, de visiter les loges et de s'enquérir entre autres de leur opinion sur la persécution des francs-maçons en Bavière.

Mis sur la trace, le gouvernement procéda à une enquête sévère. Les abbés Cosandey et Renner, le conseiller aulique Utschneider et l'académicien Griinberger, qui s'étaient retirés de l'ordre dès qu'ils eu avaient connu toute l'horreur, firent une déposition juridique. Le 11 octobre 1876, la justice fit une visite domiciliaire dans la maison de Z.wach, à Landshut, ainsi que dans le château de Sanderdor, appartenant à l'adepte baron de Bassus. On y découvrit tous les papiers et loules les archives des conjurés, que la cour de Bavière publia sous le litre à! Écrits originaux de L'ordre et de la secte des illuminés.

Étrange aveuglement des princes 1 l'appel de l'électeur de Bavière ne fut pas entendu; l'interdiction de l'ordre des illuminés dans l'éleclorat et dans l'empire d'Autriche fut sans portée, car tous les chefs de la secte trouvèrent une protection déclarée dans les autres Étals allemands.

On décréta dans cette réunion :

« i» Une espèce de réunion de tous les systèmes maçonniques dans les trois premiers grades, de manière qu'un francmaçon admis à ces trois grades fût reconnu pour frère légitime dans toutes les loges, de quelque classe et dans quelque système qu'il fût d'ailleurs ; 2° que dans la Franc-maçonnerie ordinaire, il ne fût jamais fait mention ni des liauts grades, ni des chefs inconnus ; 3° que tout envoi aux supérieurs maçonniques fùl interdit ; 4*' qu'il fût travaillé à un nouveau code pour les frères ; o"* que toutes les loges eussent le choix de leurs maîtres et de leur directoire, c'est-à-dire de la principale logea laquelle la leur serait soumise. »

xMais surtout la direction effective des loges de France passa aux mains des illuminés allemands et de leurs affiliés français.

Un des membres des plus distingués de la noblesse du Dauphiné, le comte de Viriea, qui avait été trompé par les apparences mystiques du système de St-Martin, faisait partie de la loge des chevaliers bienfaisants de Lyon et avait été en celte qualité délégué au congrès de Wilhemsbad.

De retour à Paris, félicité sur les admirables secrets qu'il était censé apporter de sa députation, pressé par les saillies de M. le comte de Gilliers, qui, dans les francs-maçons, n'avait vu que des hommes dont l'esprit et le bon sens ont droit de se jouer : « Je ne vous dirai pas les secrets que f apporte, répondit enfin le comte de Virieu, mais ce que je crois ^^ouvoir vous dire, c^est qu'il se trame une conspiration si bien ourdie et si profonde qu'il sera bien difficile et à la religion et aux gouvernements de ne jjas succomber ! »

Mirabeau, qui, nous l'avons vu, s'était rencontré avec Weishaupt dans ses projets, fut le grand instrument de la propagation de rilluminisme dans notre pays.

Il commença par en introduire les mystères dans la loges des Philalèthes de Paris, où il avait pour collègue le fameux Talleyrand. Puis, pour répandre l'esprit de la nouvelle secte dans la Maçounerie française, on convoqua à Paris, le 15 février 1785, un couvent de toutes les loges sous prétexte de traiter la question des rites et des hauts grades.

C'est dans cette réunion que les derniers mots d'ordre furent échangés.

Mounier, Bonneville et Mirabeau lui-même, pour tromper l'opinion, publièrent divers écrits, où ils prétendaient que lesjésuites avaient pénétré dans la Francmaçonnerie et la dirigeaient sous main ! Un grand émoi s'empara des loges devant ces prétendues révélations et les habiles en profitèrent pour en exclure les hommes sincèrement attachés à la religion et à la monarchie.

Les faits que nous venons de rapporter dans les chapitres précédents et qui sont exposés avec beaucoup plus de particularités dans le grand ouvrage du Père Deschamps, montrent assez que la Révolution ne s'est pas faite toute seule, comme le prétend Tocqueville.

La direction fatale que devaient prendre les Etatsgénéraux et le mouvement réformiste, provoqué par Louis XVI lui-même, était l'œuvre proposée de loin parles sectes. On va retrouver les mains de celles-ci dans la plupart des crimes de cette époque.

L'anarchie ne fut spontanée ni dans l'armée, ni dans le peuple ; la pénétration maçonnique avait fait son œuvre quand éclata, sous le prétexte de généreuses réformes, la conspiration qui, depuis plusieurs années, minait sourdement le trône et l'autel. Les loges avaient semé la corruption partout : au sein d'une aristocratie inconsciente ou pervertie, dans une bourgeaisie envieuse de l'immoralité autant que de la richesse des nobles, dans un clergé qui allait être purifié par le sang, dans l'armée où les affiliés étaient assez nombreux pour déterminer une passive inertie en face de l'émeute, de honteuses désertions en présence du devoir militaire.

. Nous allons analyser ici quelques-uns des tragiques événements d'une époque de massacres et de deuil, et nous aurons soin de les rapprocher des plans arrêtés dans les loges.

Dans les assemblées primaires, le tiers-état avait rivalisé avec la noblesse et le clergé, pour affirmer sa foi catholique et son attachement au gouvernement monarchique ; il en avait consigné l'expression authentique dans les cahiers, véritables mandats impératifs, en dehors desquels les députés étaient absolument sans pouvoirs. D'où vient donc que ces députés aient déchiré les cahiers et trahi avec leurs serments la confiance des mandants ?

Le voici : les loges n'avaient pas osé affronter une discussion publique lors de la rédaction des cahiers ; mais elles avaient pris leur revanche durant les opérations électorales, et fait nommer beaucoup de leurs membres, qui avaient eu grand soin de dissi-

muler leur affiliation. Ces membres, une fois élus, furent placés entre les engagements vis-à-vis de la nation mandataire et la soumission aux ordres de la Franc-maçonnerie, ordres dont on retrouve la trace dans la circulaire envoyée en juin 1788, par le comité central du Grand-Orient, aux vénérables des loges de province :

« Aussitôt que vous aurez reçu le paquet ci-joint, vous en accuserez la réception. Vous y joindrez le serment d'exécuter fidèlement et ponctuellement tous les ordres qui vous arriveront sous la même forme, sans vous mettre en peine de savoir de quelle main ils parlent, ni comment ils vous arrivent. Si vous refusez ce serment ou si vous y manquez» vous serez regardé comme ayant violé celui que vous avez fait à votre entrée dans l'ordre des frères, riouvenez-vous de VAqua Tophana ; souvenez-vous des poignards qui attendent les traîtres ! »

A l'ouverture des États-généraux, l'organisation maçonnique se développa considérablement. Les couvents généraux, convoqués à Paris par le comité directeur des Philalèthes, s'y étaient réunis, leurs comités secrets y avaient traité et des articles spécifiés dans la circulaire de convocation, et de ceux qui étaient indiqués sous le nom de travaux plus importants^ que la prudence défendait de confier au papier et encore moins encore à Vimpression. Un club ou loge de propagande se forma pour l'exécution, ainsi qu'il résulte de cette note copiée sur les papiers trouvés, chez le cardinal de Bernis :

« Listes des honorables membres qui composent le club de /a Propagande, lequel s'assemble rue de Richelieu, 26, à Paris.

« Ce club a pour but, comme chacun sait, non seulement de consolider la Révolution en France, mais de l'introduire chez tous les autres peuples de l'Europe et de culbuter tous les gouvernements actuellement établis. Ses statuts ont été. imprimés séparément. Le 23 mars 1790, il y avait en caisse 1,500,000 fr., dont M. le duc d'Orléans avait fourni 400,000; le surplus avait été donné par les honorables membres à leur réception. Ces fonds sont destinés à payer les voyages des missionnaires qu'on nomme apôtres, et les brochures incendiaires que Von compose pour parvenir à un but salutaire. Toutes les affaires, tant internes qu'étrangères, sont préparées et proposées au club par un comité de quinze person-i nés, présidé par M. l'abbé Sieyès.»

La loge des Amis réunis, ou Philalèthes, et celle des Amis des noirs comptaient, à côté de vieux et. beaux noms de France fourvoyés dans cet antre de perdition, ceux des hommes qui allaient acquérir la, plus hideuse notoriété.

Voici les principaux noms de cette liste :

L'abbé Sieyès, l'abbé Pérochet, le duc de Biron, l'abbé d'Espagnac, d'Espagnac, conseiller au parlement, le comte de Praslin, le comte de Castellane, le prince de Broglie, le vicomte de Rochambeau fils, le duc d'Aumonl, Lacretelle, avocat, Garât l'aîné, Garât le cadet, le marquis de Condorcet, Clavières, genevois, du Roveray, id., le comte de Mira^ beau, Barnave, Chapelier, Duport, Target, Pétion de Villeneuve, Charles de Lamelh, Alexandre de Lamelh, Théodore de Lameth, le comte de Tessé, le marquis de Latour-Maubourg, l'abbé de Pampelonne, Boissy-d'Anglas, d'Annonay, Freteau, Poulain de Bellancour, baron de Giliey, à Valence, le comte de Grillon, d'André, de ToulongeoAj 1^

vicomte de Beauharnais, le vicomte des Androuins, le marquis de Blaçon, Deprès de Crassier, le vicomte de Lusignan, le marquis d'Harambure, Lancosme, Salomon, de Montélimar, Garnon fils, du Vivarais, Lord Stanhope, de Fontenay, gendre de M. de Cabarrus, Martel et Dinocham, Journalistes, Hérault de Séchelles, avocat général du parlement.

Après ces noms, il y a un long intervalle en blanc. — Ces noms étaient-ils ceux des membres des comités ordinaires ? — Puis à la tête d'un autre page la liste continue :

Le duc de Larochefoucauld, Dupont de Nemours, Robespierre, le vicomte de Noailles, Fournier l'américain, Pigre de Monlalinge, Boyle, irlandais, Okard, id., 0' Konnor, id., de Saint-Severanda, espagnol, le vicomte de Narbonne, le docteur Price, Benarvides, espagnol, d'Aguilar, le marquis de Satilieu, Fontana, deLangeron fils, le vicomte de Damas, Guillaume, avocat, l'abbé Grégoire, le duc de Liancourt, le comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères, AVilfiams Howard, le baron d'Oyoso, Barrère de Vieuzac, Verne, ministre genevois, Germain et Julien, trésoriers du club, l'abbé de la Roche, Cabanis, médecin à Paris, Garau-Coulon, Laborde père, Laborde de Méreville, Grétry, musicien, Dugazon, comédien, le marquis de Montalembert, Garneri, imprimeur du club, Volland (ou Voulland), libraire pour les envois, le comte de Kersaint, Chatenai-Lanti, Volncy, le curé de Souppe, Dillon, curé du vieux Poussange, Pascal, prieur de Colombiers, comte de Croixle marquis de la Coste, Chamfort (secrétaire de Talleyrand, rédacteur du Mercure). Bureau de Puzzi, baron d'Allarde, Thouret, avocat, comte de la Marck, Anson, l'abbé de Saint- Nom, Viotti, musicien, Gorsas, Valdec Dellessart, Nompère de Champagny, Rabaud, à Uzès, Beaumarchais, Chambon fils, à Montpellier. Morveaux, à Dijon, Ernout, à

Lons-le-Saulnier, Rœderer, Jurinne Duluc,à Lyon, libraire et imprimeur chargé de l'envoi des livres en pays étrangers, Delly d'Agier, à Romans, Grimm, Lachenaye, à Montélimar, chargé des envois en Espagne, Lachapelle, aide de camp de M. de Lafayette, Gouvion, major-général de la garde-nationale, Salle, médecin, Lecoulteulx, Lecoulteux de la Noraye, Populus, Martineau, Goupil de Préfeln, Vandermonde, de l'Académie, Genton, en Vivarais l'abbé Noël, l'abbé Fauchet, le comte d'Aubusson, le comte Choiseul-Gouffier, Nérac, à Bordeaux, chargé des colonies et du Mexique, Regnaud de Saint- Jean-d'Angely....

M. Lecoulteux de Canteleu ajoute à ces noms des premiers affiliés de la loge des Amis réunis des noms qui ne marquèrent pas moins dans les fastes les plus sanglants de la Révolution :

Babœuf, Bonne, Ceruty, Chapelier, Chénier, le marquis de Lacoste, Château-Randon, Courtois, Dolomieux, Dupont, Fourcroy, Gudin, Gramont, Hébert, Laclos, Lamettrie. Lasalle, Lebon, Marat, Melin, Mercier, Rabaut, Saint-.Tust, Sillery, etc.

Dans la loge des Philalèthes ou Chevaliers bienfaisants, ou disciples de Pasqualès, de Jacob Bœhmet de St-Martin, dominaient, après les membres du Grand-Orient, le prince de Hesse, le viconte de Tavannes, d'Amar, de Saint-Jammes, Tassin, de Bondy, Mesmer, Duchanteau, Cagliostro, etc., Grimm et le reste du club d'Holbach.

Dans la loge de la Candeur étaient, outre les députés au Grand-Orient, les Lameth, Lafayette, le marquis de Montesquieu, Moreton de Chabrillan, Custine, Laclos, Latouche, Sillery, d'Aiguillon, le marquis de Lusignan, le prince de Broglie, et généralement les maçons dévoués au duc d'Orléans.

Dans la loge des Neuf Sœurs, sous le vénérable Paslorel, on distinguait le duc delà Rochefoucauld, et, outre les dé-

pûtes du Grand-Orient, le commandeur Delomieu, Lacépède,. Bailly, Cerutti, Fourcroy, Millin, Bonne, Ghateau-Randon, Chénier, Mercier, Gudin, Lametterie, le marquis de la Salle, l'apostat Noël, dom Gerles, Rabaud St-Etienne, Petion> Fauchet et Goupil de Préfeln, qui passèrent bientôt après h \3i.'BoucIie de fer. On y voyait encore Francklin, La Dixmerie, Cordot de St-Firmin, Meslay, Delort, Bignon, Rémy, Mercier, Lalande, Dufresne, qui y avaient reçu* Voltaire.

L'anniversaire de la prise ou plutôt de la surprise de la Bastille a été choisie par la République actuelle comme la daie de la fête oiationale. C'est un scandale contre lequel a protesté la conscience française. Mais si l'indignation qui rappelle une journée de dé~ fections et d'assassinats est générale, peu de gens savent peut-être que Vélan irrésistible du 14 juillet avait été préparé de longue main, ainsi que les émeutes, et les incendies qui éclataient de toutes parts, au milieu de la panique universelle.

Un témoignage indiscutable, celui de Bertrand de Molleville, le ministre de Louis XVI, montre que tous ces crimes avaient été prémédités dans le comité de propagande de la loge des Amis réunis ^ à l'époque de la réunion des ordres, soit la fm de juin 1789 :

« Mirabeau, qui, même avant l'ouverture des Etats-généraux, avait marqué sa place à la tête des factions les plus violentes, était aussi initié dans le secret des factions secondaires qui, avec des plans moins vastes et une marche plus, timide, n'en concouraient pas moins à affermir et accélérer celle de la Révolution. Tous ces mystères, dont la connaissance donnait la clef de -plusieurs événements importants, qu'on avait jusqu'alors attribués au hasard, furent

LA RÉVOLUTiON DE 1789 203

dévoilés non-seulement à M. de Montmorin, mais au roi et à la reine dans plusieurs entretiens secrets que Leurs Majestés eurent avec Mirabeau ; il leur apprit, entre autres choses, que le système de la Terreur, qui a réellement opéré la révolution et qui n'a pas été abandonné depuis, avait pris naissance dans l'a faction pfiila?ilfiropique. Ces comités se tenaient tantôt chez le duc de Lachefoucauld. tantôt dans la petite maison du ducd'Aumont près de Versailles.. • Adrien Duport,qui était peut-être celui des membres de l'assemblée qui avait le plus étudié l'histoire et la tactique de toutes les révolutions anciennes et modernes, était admis dans les conciliabules les plus secrets de cette faction philosophique et s'était chargé de la rédaction des plans. Il y lut, dans cette circonstance, un mémoire dans lequel il dépeignit le caractère et discuta les intérêts de tous les souverains de l'Europe, de manière à en conclure qu'aucun d'eux ne prendrait la moindre part à la révolution qui allait s'opérer en France et dont il était aussi nécessaire que pressant de régler la marche et de déterminer le but par un plan sagement combiné ; il proposa alors celui qui, depuis longtemps, dit-il, était l'objet de ses méditations. Ses principales bases étaient les mêmes que celles qui furent adoptées dans la Constitution de 1791. Après de longues discussions sur ce mémoire, Lafayelte, qui se trouvait aussi à ce comité, s'il faut en croire Mirabeau, prit la parole et dit à Adrien Duport ; Voilà sans doute un très grand plan; mais quels sont les moyens d'exécution ? En connaissez-vous qui soient capables de vaincre toutes les résistances auxquelles il faut s'attendre ? Vous n^en indiquez aucun. — 11 est vrai que je n'en ai point encore parlé, répondit Adrien Duport en poussant un profond soupir; j'y ai beaucoup réfléchi..., j'en connais de sûrs... ; mais ils sont d'une nature telle que /e frémis moi-même d'y penser, et que je ne pourrais me déterminer à vous les faire connaître, qu'autant que vous approuverez tout mon plan, que vous serez bien convaincus qu'il est indispensable de l'adopter, et qu'il n'y en a pas d'autres à suivre pour assurer, non-seulement le succès de la révolution, mais aussi le salut de

l'Etat.... Après avoir ainsi excité la curiosité de ses auditeurs, il ajouta : Ce n'est que par les moyens de terreur qu'on parvient à se mettre à la tête d'une révolution et à la gouverner. Il n'y en a pas une seule, dans quelque pays que ce soit, que je ne puisse citer à l'appui de cette vérité. Il faut donc, quelque répugnance que nous y ayons tous, se résigner au sacrifice de quelques personnes marquantes. Il fit pressentir que Foulon devait naturellement être la première victime, parce que depuis quelques temps, disait-il, on parlait de lui pour le ministère des finances et que tout le monde était convaincu que sa première opération serait la banqueroute. Il désigna ensuite l'intendant de Paris. It n'y a qiiun cri, dit-il, contre les intendants ; ils pourraient mettre de grandes entraves à la révolution dans les provinces. M. Berthier est généralement détesté : on ne peut pas empêcher qu'il ne soit massacré^ son sort intimidera ses confrères : ils seront souples comme des gants...

«Le duc de La Rochefoucauld fut très-frappé des réflexions d'Adrien Duport et finit, comme tous les autres membres du comité, par adopter le plan et les moyens d'exécution qu'il proposait. Des instructions conformes à ce plan furent données aux principaux agents du comité des insurrections, qui était déjà organisé et auquel Ad. Duport n'était rien moins qu'étranger ; l'exécution suivit de près : le massacre de MM. de Launay, de Flesselles, Foulon et Berthier, et leurs lêtes promenées au bout d'une pique furent les premiers effets de cette conspiration philanthropique. Ses succès rallièrent bientôt, et pour longtemps, les différents partis révolutionnaires qui commençaient à se défier les uns des autres, mais qui, voyant tous les obstacles aplanis par cette mesure, se réunirent pour en recueillir le fruit. »

Dès 1789, Mirabeau avait communiqué ce plan à Chamfort,quien fit part à Marmontel. Les indications que donne ce dernier dans ses Mémoires sont absolument identiques à celles de M. de MoUeville :

'( L'argent surtout et l'espoir du pillage sont tout puissants parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au faubourg Saint- Antoine, et l'on ne saurait croire combie?ipeu il en a coûté au duc d'Orléans pour faire saccager la manufacture de cet honnête Réveillon qui, dans ce même peU' pie, fait subsister cent familles. Mirabeau soutient plaisamment qu'avec un millier de louis on peut faire une jolie sédition.

« Avons-nous à craindre l'opposition de la grande partie de la nation, qui ne connaît pas nos projets et qui ne serait pas disposée à nous prêter son concours ? Sans doute, dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses bureaux, à ses ateliers d'industrie, la plupart de ces citadins casaniers trouveront peutêtre hardis des projets qui pourraient troubler leur repos et leurs jouissances. Mais, s'ils les désapprouvent, ce ne sera que timidement et sans bruit. Du reste, la nation sait-elle ce qu'elle veut? On lui fera vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé. Si elle en doute, on lui répondra comme Grispin au légataire : C'est voire létliargie. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à paître, et qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré. Après tout, c'est son bien que l'on veut faire, à son insu. Ni son vieux régiment son culte, ni ses mœurs, ni toutes ses antiquailles de préjugés ne méritent qu'on les ménage. Tout cela fait honte et pitié à un siècle comme le nôtre, et pour tracer un nouveau plan il faut faire place nette.

« On aura, s'il est nécessaire, pour imposer à la bourgeoisie cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au changement et croit avoir tout à gagner. Pour l'ameuter, on a les plus puissants mobiles : la disette, la faim, l'argent, les bruits d'alarme et d'épouvante et le délire de terreur et de rage dont on frappera les esprits. La bourgeoisie ne produit que d'élégants parleurs ; tous ces orateurs de tribune ne sont rien en comparaison de ces Démosthènes à un écu par tête qui, dans les cabarets, dans les places publiques, dans les jardins et sur les quais, annoncent des ravages, dts incendies, des villages saccagés, inondés de

sang, des complots d'assiéger et d'affamer Paris. Ainsi le veut le mouvement social. Que ferait-on de tout ce peuple en le muselant aux principes de l'honnêteté et du juste? Les gens de bien sont faibles et timides ; it n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple dans les révolutions est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des hommes à qui tou.s les moyens sont bons ? Il n'y a pas une seule de nos vieilles vertus qui puissent nous servir ; il n'en faut point au peuple, ou il lui en faut d'une ■autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la Révolution, tout ce qui lui est utile est juste: c'est là le grand principe. »

Louis Blanc attribue aussi à Duport rorganisatioii des massacres de Paris et des paniques répandues dans les provinces ; le Journal des voyages en France^ d'Arthur Young-. confirme bien l'épouvantable révélation de Bertrand de Molleville, et de Bezenval dit qu'on «voyait des gens exciter le tumulte et même distribuer de l'argent. »

La garde nationale fut un des actifs instruments de la Révolution en 1789 et depuis.

Sait-on qu'elle eut pour créateur Savalette de Lange, le directeur de la chambre de correspondance du Grand-Orient? Lui-même vint présenter à la Commune de Paris un certain nombre d'affiliés, équipés en. soldats, et tint ce langage qui ne laisse place à aucune équivoque :

ce Messieurs., voici des citoyens que fai exercés à manier les armes pour la défense de la patrie ; je ne me suis point fait leur major ou leur général; nous sommes tous égaux; je suis simplement caporal, mais j'ai donné V exemple ; ordonnez que tous les citoijens le suivent., que la iiation prenne les armes^ et la liberté est invincible. »

Quoi d'étonnant, après de telles origines, qne la garde nationale ait toujours été si chère à la Francmaçonnerie el qu'elle Tait partout introduite ? c'est l'instrument né de toutes les révolutions.

Comme pour bien marquer la part que la Francmaçonnerie avait dans les événements, lorsque, après la prise de la Bastille, Louis XVI, obéissant à l'Assemblée, vint sanctionner l'émeute par une visite solennelle à l'Hùtel-de-ville, tous les chefs du mouvement se rangèrent sur son passage et, joignant leurs épées au-dessus de sa tète, formèrent la voûte cV acier, qui est le signe d'honneur maçonnique, et Moncau de St-Méry, le harangant au nom de tous, lui dit dans le langage des loges : « Vous deviez votre couronne à la naissance, vous ne la devez maintenant qu'à vos vertus. »

Déjà, à l'ouverture des États-généraux, on avait fait passer les députés sous la voûte cVacier.

La fête de la déesse Raison se produisit le 20 brumaire 1793, sur l'autel profané de Notre-Dame de Paris. Or, dès 1751, un ouvrage impie, dédié à Frédéric II, de Prusse, publiait comme figurine du titre la scène d'adoration d'une prostituée. Les saturnales d'Ermenonville, auprès du tombeau de J. -J. Rousseau, avaient offert l'ignominieux spectacle de la femme commune à tous les frères et livrée au hasard ou au choix de ces vrais admirateurs de l'âge de la nature. Pour avoir rompu avec une loge semblable, M. de Lescure, le frère du héros vendéen, fut empoisonné par une « infâme horde d'illuminés. » Et dans beaucoup de familles, on retrouve le souvenir de crimes semblables.

Turgot, franc-maçon, avait poursuivi la destruction des corporations chrétiennes, dans l'espoir fondé de mieux asservir le peuple ; Necker avait violenté Louis XVI pour obtenir le doublement du tiers ; ce ministre genevois était aussi un affilié, et sa fille. M™® de Staël, avait été reçue dans une loge d'adoption.

Barruel raconte que Germain, beau-frère de Necker, recevait, la veille des massacres des gardes du corps, le 6 octobre, à Versailles, une lettre de sa sœur qui lui mandait: « Soyez tranquille^ tout ira bien ; nous ne pouvons ni parler^ ni écrire » ; et pendant que son digne époux se tenait caché, elle, tranquille spectatrice des fureurs des brigands dans les galeries mêmes du château, disait : « Laissez donc faire ce bon peuple; il n^y a pas de danger ! ».

On le voit, l'infortuné souverain était enserré dans le réseau maçonnique.

La Constituante fit de Louis XVI et après lui de tous les rois constitutionnels les mandataires du peuple et les premiers fonctionnaires de la nation, abolit les titres héréditaires, décréta la Constitution civile du clergé, déclara ses biens : biens de la nation, fit également des prêtres et des évêques des fonctionnaires de la nation ou des jureurs schismatiques et des intrus, au nom de la liberté de conscience et s'arrogea le droit de diriger et d'opprimer toutes les consciences, décréta enfin une statue, ou l'apothéose de Voltaire et de J.-J. Rousseau, et une tombe au premier dans l'église même de Ste-Geneviève, transformée en Panthéon. La majorité de la Législative fit ou laissa faire, le 10 août, les massacres des Suisses, des

gardes du corps et des prisons, le 2 et 3 septembre, organisés par le franc-maçon Danton, Tun des premiers électeurs jacobins de Paris, prononça la déchéance du roi et décréta l'envoi à tous les citoyens de la déclaration du F.*. Condorcet contenant le serment de combattre les rois et la royauté; la Convention enfm jugea Louis XVI, le condamna à l'échafaud et couvrit la France de sang et de ruines, au nom et en conséquence des trois grands principes maçonniques : l'égalité, la liberté, la fraternité.

« Voilà la victime, » s'était écrié Mirabeau, l'un des complices de la conspiration, en désignant Louis XVI, le jour de l'ouverture des États-généraux.

Ce n'était point là un mot en l'air de démagogue ; c'était une indication maçonnique. Depuis 1760, il est facile de suivre la préparation du complot ; voici maintenant deux contemporains qui vont nous révéler comment les sociétés secrètes sont les véritables auteurs de la révolution.

Le premier est un franc- maçon anglais, John Robison, secrétaire de l'Académie d'Edimbourg, qui publia en 1797 un livré intitulé : Preuves des cons^ pirations contre toutes les religions et tous les gou^ verments de VEurope, ourdies dans les assemblées secrètes des illuminés et des francs-maçons.

« J'ai eu, dit-il, les moyens de suivre toutes les tentatives faites pendant cinquante ans^ sous le prétexte spécieux d'éclairer le monde avec le flambeau de la philosophie et de dissiper les nuages dont la superstition religieuse et civile se servait pour retenir tout le peuple de l'Europe dans les

ténèbres et l'esclavage. J'ai observé les progrès de ces doctrines se mêlant et se liant de plus en plus étroitement aux différents systèmes de la Maçonnerie. Enfin j'ai vu se former une association ayant pour but unique de détruire jusque dans leur fondement tous les établissements religieux et de renverser tous les gouvernements existant en Europe. J'ai vu cette association répandre ses systèmes avec un zèle si soutenu qu'elle est devenue presque irrésistible, et j'ai remarqué que les personnages qui ont le plus de part à la révolution française étaient membres de cette association \ que leurs plans ont été conçus d'après ses principes et exécutés avec son assistance. »

Un personnage plus autorisé encore, le comte de Haugwilz ministre de Prusse, va fournir un témoignage plus précis, s'il est possible.

C'était en 182*2, les sociétés secrètes venaient de faire explosion en Espagne, à Naples, dans le Piémont, par autant de mouvements révolutionnaires ; les souverains, pour garantir et leurs couronnes et la vraie liberté parmi leurs peuples, s'étaient réunis en Xîongrès dans la ville de Vérone. Ce fut alors que le comte de Haugwitz, qui y avait accompagné le roi de Prusse, fit part à l'auguste assemblée d'un mémoire sur les sociétés. M. de Haugwitz avait occupé une place distinguée au chapitre des hauts grades, et il fit la déclaration suivante :

« J'acquis alors la ferme conviction que le drame cornmencé en 1788 et 1789, la révolution française, le régit:;iDE AVEC TOUTES SES HORREURS, uon Seulement y avaient été résolus alors, mais encore étaient le résultat des assO" dations et des serments, etc.. Que ceux qui connaissent mon cœur et mon intelligence jugent de l'impression que ces découvertes produisirent sur moi !

« De tous les contemporains de celte époque, il ne me reste qu'un seul. .. Mon premier soin fut de communiquer au prince royal (depuis le roi Guillaume) toutes mes découvertes. Nous acquîmes la conviction que toutes les associations MAÇONNIQUES, dcpuis la plus modeste jusqu'aux grades les plus élevés, ne peuvent se proposer que d'exploiter les sentiments religieux, d'exécuter les plans les plus criminels, et de se servir des premiers comme manteaux pour couvrir les seconds. Cette conviction, que le prince partagea avec moi, me fil prendre la ferme résolution de renoncer absolument à la Maçonnerie. Mais il parut plus sage au prince de pas rompre tout lien avec elle »

L'allégation si précise de M. de Haugwitz, que le régicide avait été longtemps à l'avance décrété par les sociétés secrètes, a reçu depuis une confirmation inattendue : nous savons maintenant que la première pensée du crime de l'assassinat de Gustave ni remonte jusqu'en 1786, à l'époque où rilluminismealiemand'et l'Illuminisme français avaient opéré leur fusion, comme on l'a vu dans le chapitre précédent. C'est le cardinal Mathieu, homme an jugement froid entre tous, qui le premier l'a révélé dans une lettre adressée à M. Robinet de Cléry le 7 avril 1875 :

« Il y a, dans nos pays, un détail que je puis vous donner comme certain. Il y eut à Francfort, en 1786, une assemblée de francs-maçons où furent convoqués deux hommes considérables de Besançon qui faisaient partie de la société : M. de Raymond, inspecteur des postes, et M. Maire de Bouligney, président du parlement. Dans celle réunion, le meurtre du roi du Suède et celui de Louis XVI furent résolus. MM. de Raymond et de Bouligney revinrent consternés, en se promettant de ne jamais remettre les pieds dans une loge, et de se garder le secret. Le dernier survi-

vant l'a dit à M. Bourgon, qui esl mort à près de quatrevingt-dix ans, possédant toutes ses facultés. Vous avez pu en entendre parier, car il a laissé une grande réputation de probité, de droiture et de fermeté, parmi nous ; je l'ai beaucoup connu, et pendant bien longtemps, car je suis à Besançon depuis quarante-deux ans, et il est mort assez récemment. Il a raconté souvent le fait, et à moi, et à d'autres. Vous voyez que la secte sait, à l'avance, monter ses coups: c'est là, en deux mots, son histoire. »

Quelques temps après, Mgr Besson,aQcieQ vicairegénéral de Besançon, aujourd'hui évéque de Nîmes, complétait ainsi cette révélation :

« Je puis confirmer sa lettre par des détails qui ne sont pas sans intér(H,etqui m'ont été racontés souvent à Besançon, non seulement par M. le président Bourgon, mais par M. Weiss, bibliothécaire de la ville, membre de l'institut, et le principal auteur de la Biographie universelle^ publiée sous le nom de Michaud. M. Bourgon et M. Weiss étaient des gens de bien, dans toute la force du mot. L'un avait plus de courage dans ses opinions, l'autre plus d'indulgence pour les fautes de l'humanité. Tous deux avaient connu les francs-maçons et les conventionnels du dernier siècle ; ils pensaient tous deux sur l'attentat du 21 janvier comme doit le faire tout honnête homme ; ils moururent tous deux en chrétiens.

« La Franc-maçonnerie avait été introduite à Besançon vers le milieu du dix-huitième siècle par l'intendant de la province, M. de Lacoré. Il s'établit trois loges qui se recrutèrent dans le meilleur monde. La noblesse, le parlement, le barreau, plusieurs membres du chapitre métropolitain laissèrent leur nom sur les listes de ces loges primitives où l'on célébrait la nature, sans se douter que l'on marchait à grands pas vers la ruine, l'exil et l'échafaud.Il n'est pas douteux que la bonne foi de la plupart de ces honnêtes gens n'ait été surprise. Témoin l'aventure de trois délégués à

l'Assemblée de 1785. Ces trois délégués étaient M. de Bouligney, président du parlement de Franche-Comté, M, Bourgon, médecin éminent, professeur à l'Université, et M. de Raymond employé des postes.

« Après avoir entendu jurer la mort de Louis XVI et de Gustave III, les francs-maçons bisontins jurèrent entre eux de ne plus remettre le pied dans une loge. Ils tinrent parole. M. de Bouligney mourut en émigration: M.Bourgon, dans sa ville natale; et M. de Raymond, beaucoup plus jeune que les deux autres, leur survécut jusqu'en 1837. Il était membre de l'académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, tournait facilement les vers, et vivait dans une agréable intimité avec les magistrats et les littérateurs de la province. Ce fut lui qui leur révéla le secret des loges sur la condamnation de Louis XVI, à un âge où l'on ne doit plus au monde que la vérité.

« M. Weiss et M. le président Bourgon citaient encore sur ce sujet les aveux du baron Jean Debry, préfet du Doubs. Franç-maçon, conventionnel et régicide, ce personnage, que les événements avaient éclairé, joua à Besançon un rôle honorable, et dans les douze années qu'il y passa, de 1802 à 1814, aida puissamment à la réorganisation de tous les services publics. [1 défendit même, non sans habileté ni énergie, le clergé fidèle contre le clergé assermenté qui était en petit nombre, mais pour lequel Claude Lecoz, archevêque de Besançon, avait des préférences marquées. On l'amena plusieurs fois, dans l'intimité de la conversation, à parler du jugement et de la condamnation de Louis XVI. Son vole pesait à sa conscience, il ne l'excusait pas, il se bornait à l'expliquer.

« J'étais parti de chez moi, disait-il, avec l'intention for- « melle de voter le bannissement du roi et non pas sa mort; « je l'avais promis à ma femme. Arrivé à l'Assemblée, on « me rappela d'un signe le serment des loges. Les menaces « des tribunes achevèrent de me troubler :je votai la mort.»

Jean Debry ajoutait d'un air mystérieux :

« On ne saura jamais si Louis XVI a été réellement con- « damné à la majorité de cinq voix.

« Plusieurs croient que le bureau a pu modifier quelques a votes, avec la complicité silencieuse de ceux qui les^ « avaient donnés. On avait arrangé en conséquence le récit « des séances du Moniteur. Q\i3ind môme le vote fût public, « personne, excepté les membres du bureau, n'en avait le « relevé absolument exact. La séance avait duré deux jours « et une nuit, et cette longueur contribua à rendre incer- « tain le résultat suprême. Mais on voulait en finir, et la « fameuse majorité de cinq voix a été peut-être constatée « à la dernière heure pour s'épargner l'ennui d'un nouveau « scrutin (1).»

Le chef de cette conspiration, ou au moins celui au nom de qui le mot d'ordre était donné partout, était le duc d'Orléans, le grand-maître de la plupart des rites maçonniques, comme nous l'avons vu dans un des chapitres précédents. C'est lui que Mirabeau désignait dans la conservation avec GhamFort que nous venons de rapporter. Une lettre de lui à Laclos, en date du 10 mars 1790, raconte la part qu'il a prise dans les émeutes de Marseille et celles de Paris. Il y prononce déjà le mot de régicide am milieu de ses menaces contre Louis XVI et la reine !!!

Une phrase est particulièrement significative : « Georges (le roi d'Angleterre) n'est pas loin d'avoir des rechutes ; s'il tombe tout à fait, vous savez ce que Fox et Grenville m'ont promis, tout irait bien alors. »

(1) Eq réalité la majorité dans la Convention ne fut pas acquise au vote de condamnation à mort dd Louis XVI : Voir une étude sur ce point publiée dans le n° de février 1884 de la Revue de la Révolution par M. Gustave Bord. Les sectaires qui occupaient le bureau proclamèrent un résultat du vote qui n'était pas réel pour accomplir le dessein arrêté depuis si longtemps dans les hautes loges.

Mais les Girondins et les Jacobins, qui s'étaient servis du grand-maître du Grand-Orient pour renverser Louis XVI, n'entendaient pas servir son ambition et les loges n'oubliaient pas leur serment contre un Bourbon, eût-il été complice jusqu'à l'assassinat. La République fut proclamée, et le 22 février 1793 Philippe-Égalité, déçu et déjà menacé, adressait sa démission de grand-maître, disant « qu'il pensait qu'il ne devait plus y avoir aucun mystère, aucune assem-. blée secrète dans une république. »

Aussi bien la plupart des loges avaient suspendu, leurs travaux et s'étaient transformées sur toute la. surface de la France en clubs de jacobins avec la coiffure de Vépopte illuminé, le bonnet phrygien. Nous sommes tous francs- maçons, disait avec exalta-, tion un révolutionnaire de cette époque, il aurait pu. dire avec plus de justesse encore : Nous sommes tous, illuminés, selon la remarque d'un écrivain anglais, grand admirateur de toutes les sectes révolution-. naires

On a vu d'ailleurs que la grande majorité du club des Jacobins, où dominait Robespierre, et des Cordeliers, où dominait Danton, était composée de francs-maçons : on ne peut donc nier que la Révolution, avec tous ses crimes, ne fût leur œuvre. Le lan-.. gage odieux qui retentissait partout à cette époque, à la tribune, dans les journaux, dans les clubs, n'était,, que l'écho du cri de haine contre la religion; et la monarchie que depuis un siècle poussaient les, Ipges.

Ne reconnaît-on pas les serments de l'apprenti et du chevalier Kadosch dans le serment suivant, pro-.

nonce publiquement en 1792 au club des Jacobins de Caen, par le conventionnel Fauchet, évêque du Calvados ? Qu'on en juge :

« Je jure haine implacable au trône et au sacer- « doce, et je consens, si je viole ce serment, que mille « poignards soient plongés dans mon sein parjure, « que mes entrailles soient déchirées et brûlées, et « que mes cendres, portées aux quatre côtés de l'u- « nivers, soient un monument de mon infidéUté. »

Nous ne pouvons raconter en détail les contre-coups de l'action maçonnique en Europe. Nous devons cependant rappeler les négociations secrètes à la suite desquelles, après Valmy, un armistice fut proclamé et dura jusqu'après le régicide du 21 janvier. Dumouriez et Danton étaient d'un côté, et le duc de Brunswick, de l'autre. On constata en Allemagne que ce dernier, jusque-là criblé de dettes, en avait acquitté pour huit millions dans l'année 1792. Notons aussi l'empoisonnement par le bouillon de Naples de l'empereur d'Allemagne, Léopold, et l'assassinat de Gustave III, roi de Suède, décidé, comme celui de Louis XVI, dès i786, et préparé par les loges de Stockholm et eu particulier par le duc de Sudermanie, frère de la victime et membre de l'ordre du Temple. Léopold avait d'abord été hostile à l'ÉgUse et favorable aux maçons, dont plus tard, éclairé par les événements, il interdit les réunions. Quant à Gustave III, voici quelle était sa généalogie philosophico-maçonnique d'après Barruel :

« Voltaire avait initié la reine Ulrique de Brandebourg, et Ulrique avait initié son fils Gustave. Mais,

d'un autre côté, Voltaire initiait Cordorcet, et Condorcet, siégeant au club des Jacobins, initia Ankastroëm. Élève de Voltaire, Ulrique apprenait à son fils à se jouer des mystères et des autels du Christ ; élève de Voltaire, Condorcet apprit à Ankastroëm à se jouer du trône et de la vie des rois . Au moment où les nouvelles publiques annoncèrent que Gustave III devait commander en chef les armées liguées contre la Révolution française, Condorcet et Ankastroëm appartenaient au club, et ce grand club retentissait du vœu de délivrer la terre de ses rois. Gustave fut marqué pour être la première victime, et Ankastroëm s'offrit pour être le premier bourreau. Il part de Paris et Gustave tombe sous ses coups. » Swedenborg, dont les adeptes assassinaient le roi de Suède, était mage (grade supérieur) des illuminés.

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