‹ La Franc-maconnerie et la RevolutionChapitre 18 sur 36 · MAÇONNIQUE · texte numérisé non relu

MAÇONNIQUE

Pendant la période de la Terreur, la plupart des loges maçonniques françaises cessèrent de se réunir. Après que Philippe-Égalité eut en 1 793 donné sa démission de grand-maître, le Grand-Orient et les diverses puissances maçonniques cessèrent de fonctionner, au moins ostensiblement : les clubs de Jacobins remplaçaient à ce moment les loges et ils se défiaient toujours des éléments aristocratiques qui existaient dans^ la Maçonnerie. Les anciennes dissensions entre membres de loges sur la manière de conduire la Révolution, furent pour beaucoup dans la division des partis à cette époque, et bien des indices nous font penser que là fut l'origine de la lutte sanglante des Jacobins et des Girondins, plus tard des Dantoniens et des partisans de Robespierre.

La fête de la Raison, célébrée à Notre-Dame en novembre 1793, avait été une manifestation solennelle d'athéisme faite par les Hébertistes. Après les avoir envoyés à l'échafaud, Robespierre voulut célébrer son triomphe par la fête de l'Être suprême,. 1*' mai 1794, et l'on sait quelle part les haines des.

Héberlistes survivants eurent à la journée du 9 thermidor.

Dès que la dictature de Robespierre fut finie, la Maçonnerie reprit son activité : guidée par un de ses anciens adeptes Laréveillère-Lepeaux, c'est elle qui organisa la théophilanthropie. Ce système avait la prétention de remplacer par ses cérémonies le culte catholique et correspondait à la fois aux fêtes de l'Être suprême et à ce que l'on appelle aujourd'hui les tenues de Maçonnerie blanche.

Quand la secte avait cru avoir réalisé définitivement la liberté et Végalité, telles que les entendait Weishaupt dans Van-archie absolue, les voiles de la Maçonnerie avaient été rejetés comme un symbolisme inutile, la loge n'avait plus eu besoin d'être couverte, et on p'avait remplacée par le club. Une réaction s'étant faite dans les esprits, il fallut en revenir aux travaux intérieurs, au symbolisme, et les loges se rouvrirent sous diverses formes. C'est avec une grande connaissance de l'esprit de la Maçonnerie que le F.-. André Rousselle a rappelé ce souvenir à l'assemblée du Grand-Orient de 1879, pour faire maintenir le symbolisme et les rituels.

Cependant cet abominable régime s'effondrait dans le désordre et l'incapacité, et les turpitudes de la politique avaient pour conséquences les revers militaires. L'opinion pubhque en France se prononçait avec énergie contre une désastreuse et ignominieuse tyrannie.

Les habiles des sociétés secrètes, voyant qu'ils ne pouvaient s'opposer à la marche des événements, em-

ployaient toute cette habileté à se mêler à la restauration monarchique, de façon à pouvoir imposer à Louis XVIII un gouvernement constitutionnel qui rendît illusoire le pouvoir de la royauté et leur permît de continuer leur guerre à l'Église, à l'abri des mécanismes parlementaires. Tel était notamment l'objet de l'association des Philadelphes, formée à Besançon dans les derniers temps du Directoire, avec le concours du général Moreau, et continuée, après l'exil de celuici, par les généraux Malet et Oudet, deux francsmaçons avancés, et d'où sortit plus tard la Charbonnerie.

Les coups d'État du 13 vendémiaire et du 18 fructidor n'avaient fait que retarder la restauration royaliste, qui en 1799 devenait de plus en plus imminente. La fin prochaine de la République était publiquement discutée et l'on savait partout que les Jacobins s'apprêtaient à remplacer la République par une dictature, par une monarchie révolutionnaire qui fermât la porte aux Bourbons.

Le Mercure britannique du 25 juillet 1799 publiait une lettre de Malouet, où ces éventualités étaient discutées :

« Vous avez annoncé, disait-il, dans un de vos derniers numéros, une intrigue qui a lieu en France et dans un pays étranger pour accréditer la nécessité d'un changement de dyuaslie. Ce projet, abandonné pendant la grande fortune du Directoire, se réveille, dit-on, dans sa détresse. On assure que, les Jacobins, ea déployant tous leurs efforts pour soutenir la République chancelante^ se disposent, s'ils ne peuvent y réussir^ à créer un roi et une monarchie dont

ils formeraient le premier ordre : on renouvelle en conséquence les libelles sur le caractère de nos princes, sur ce que la nation aurait à en craindre »

Et Malouet discutait ces projets révolutioanaires, qui consistaient à implanter en France soit un prince étranger, soit un Bourbon en dehors de Vordre de succession au trône, c'est-à-dire le duc d'Orléans. Les intrigues de la Révolution sont anciennes, on le voit. Sieyès, cherchant partout un dictateur, avait songé un instant à confier ce rôle, dit Lanfrey, à un prince de la maison de Brunswick, comptant évidemment sur l'appui qu'il trouvei-ait dans la Maçonnerie.

Mais le dictateur était plus proche et dans les rangs de ces mêmes Jacobins. Bonaparte, qui avait envoyé Augereau au Directoire pour faire contre les royalistes et les élus de la nation le coup du 18 fructidor, était déjà, aux yeux des plus perspicaces, la sauvegarde future de la Révolution. Talleyrand, le grand artisan des sociétés secrètes, s'était depuis longtemps attaché à sa fortune, et lors de la fête célébrée en son honneur après le traité de Campo-Formio, il lui avait adressé ces paroles significatives :

« Loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre. Peut-être lui ne le sera jamais ! telle est sa destinée »

Dans ces conjonctures, Napoléon Bonaparte revint brusquement d'Egypte, et, de concert avec Sieyès et quelques révolutionnaires émérites et francs- maçons

avancés, il fit le coup d'État du 18 brumaire, destiné dans leur pensée à sauver la Révolution menacée par tant d'excès et d'impéritie.

Napoléon dépassa de beaucoup, au profit de son ambition personnelle, les visées de ses complices. Cependant il ne désavoua jamais ses antécédents jacobins, et il se donna toujours lui-même comme le chef de la Révolution. Au milieu de la réaction qui ramenait le pays à l'ordre, il se fit le défenseur de tous les intérêts révolutionnaires et solidarisa sa cause avec celle des acquéreurs de biens nationaux.

On aurait bien mal compris l'idée-mère des sociétés secrètes si l'on croyait qu'elles attachent quelque intérêt aux Hbertés publiques et au régime constitutionnel. Leur but est tout autre, c'est la destruction de l'Église, c'est l'exaltation de tous les appétits désordonnés de l'homme, la déification de sa révolte contre Dieu. Quant aux moyens, le choix leur en est dicté par les circonstances. La liberté de la presse, le parlementarisme leur sont des instruments précieux sous un gouvernement légitime et chrétien par son origine, comme la monarchie des Bourbons ou la dynastie des Habsbourg ; mais le bras d'un despote ne leur inspire aucune répugnance, s'il veut accomplir leur œuvre et s'il n'abuse pas contre elles du pouvoir mis entre ses mains pour poursuivre exclusivement des buts personnels.

Napoléon Bonaparte, au moment du 18 brumaire, offrait par tous ses antécédents aux révolutionnaires et aux francs-maçons des garanties qui expliquent le concours actif qu'ils lui donnèrent.

Homme de confiance de Robespierre, il lui avait dû le commencement de sa fortune en recevant, avec le commandement en chef de l'artillerie, la direction effective de l'armée qui faisait le siège de Toulon. Après la prise de la ville, il écrivait à la Convention :

« Citoyens représentants, c'est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exéculés et que la France est vengée. Ni l'âge, ni le sexe n*ont été épargnés. Ceux qui n'avaient été blessés que par le canon républicain ont été dépecés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de /'égalité. Salut et admiration !

« Brutus Bonaparte, citoyen sans-culotte (1). »

Placé ensuite à la tête de l'armée d'Italie avec Robespierre le jeune, il avait avec lui des liaisons si étroites, que ce conventionel lui avait offert le commandement de l'armée de Paris, à la place d'Henriot, et qu'après le 9 thermidor il fut emprisonné pendant dix jours. C'est lui qu'au 13 vendémiaire les régicides de la Convention appelèrent à leur secours pour perpétuer au pouvoir par la force et noyer dans le sang les sections parisiennes.

En 1794, après le traité de Campo-Formio il avait été lancé par Barras contre le gouvernement inoffensif de Pie VI. Il avait présidé à la première destruction

(1) La Biographie universelle, de Michaud, pense que cette lettre n'est pas de Napoléon Bonaparte, et elle ajoute que lui-même (il ne l'a pas désavoué alors) a donné à entendre, plus tard, que cette liorrible lettre pourrait bien avoir été écrite par son frère Lucien...

du pouvoir temporel de la papauté, en se servant des loges maçonniques établies à Rome, pour organiser des insurrections factices et jouer, à l'abri des baïonnettes de l'étranger, la comédie d'une prétendue manifestation populaire, le peuple romain rentrant dans sa souveraineté ! Après avoir affaibli, humilié le St-Siège par le traité de Tolentino, Bonaparte s'était retiré, laissant à son lieutenant Berthier, de concert avec Duphot, ambassadeur du Directoire à Rome, le soin de jouer le dernier acte de cette odieuse comédie, qui devait aboutir à l'emprisonnement et à la mort dans l'exil de Pie VI. Les sectes croyaient avoir enterré avec le vénérable confesseur la papauté elle-même ; mais la réunion des cardinaux à Venise donna sur le siège de Pierre un successeur au Vicaire de Jésus-Christ.

Pendant ce temps Bonaparte était en Egypte.

Sa conduite pendant cette expédition fut essentiellement conforme au plan de la Maçonnerie, qui tend à mettre au même niveau toutes les religions.

« Il avait préparé de longue main par des trames^ secrètes ^ù.\\, M. Thiers, la reddition de l'île de Malte. » Des francs-maçons comme le chevalier Dolomieu et Bosredon, disent d'autres historiens, y étaient renfermés et le lâche grand-maître Hompesch lui en fit les honneurs, ainsi que des îles adjacentes, moyennant une principauté en Allemagne, ou, à son défaut, 300,000 francs de pension viagère, 600,000 francs d'indemnité, 700 francs de pension pour les chevaliers, de la langue de France ; et Cafarelli Dufalga, un des^

officiers supérieurs à la suite de Bonaparte, en parcourant la place dont il admirait les fortifications, dit ce mot : (c Nous sommes bienheureux quHl y ait eu quelqu'un dans la ploxe paur nous ouvrir les portes. »

L'ordre de Malte, ce vieux boulevard de la chrétienté, fut ainsi détruit.

Arrivé en Egypte après ce facile exploit, Bonaparte reniait odieusement le Christianisme dans sa première proclamation adressée aux habitants du pays. Voici dans son entier ce chef d'œuvre d'hypocrisie maçonnique :

Cadis. Cheiks, Imans, dites au peuple que nous sommes amis des vrais musulmans, que nous respeclons plus que les mamelucks Dieu, son prophèle et l'Alcoran. N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui disait qu'il fallait taire la guerre aux musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que les insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils lissent la guérie aux musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons été dans tous les siècles les amis du Grand Seigneur — que Dieu accomplisse ses désirs ! — et l'ennemi de ses ennemis ? Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète ! » — Et encore : a Ne craignez rien surtout pour la religion du prophète, que f aime.

Déjà dans sa proclamation à l'armée déterre, à son débarquement, il avait dit :

« Soldats, les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : il n'y a pas d'autre dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme nous avons agi avec les juifs, avec les italiens : ayez des égards pour leurs muftis et leurs imans, comme vous en avez

eu pour les rabbins elles évêques. Ayez pour les cérémonie que prescrit l'Alcoran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ.

Mais écoutons-le lui-même, jugeant plus tard à Sainte-Hélène, ces proclamations :

« C'était, disait-il, du charlatanisme, mais du plus haut.. Mes Français ne fesaient qu'en rire, et leurs dispositions à cet égard étaient telles en Italie et en Egypte que, pour pouvoir les ramener à entendre ciler la religion, j'étais obligé d'en parler fort légèrement moi-même, de placer les juifs à côté des chrétiens, les rabbins à côté des évêques.

« Après tout, ce n'est pas qu'il eût été impossible que les circonstances m'eussent amené à embrasser IHslamisme . Croit-on que l'empire d'Orient et peut-être la sujétion de toute l'Asie n'eussent pas valu un turban et des pantalons? Car c'est au vrai uniquement à quoi cela se fût réduit. Nous ne perdions que nos culottes et un chapeau. Je dis nous, car l'armée, disposée comme elle l'était, s'y fût prêtée indubitablement et n'y eût vu que du rire et des plaisanteries. Cependant, voyez les conséquences. Je prenais l'Europe à revers ; le vieille civilisation demeurait cernée, et qui eût songé alors à inquiéter le cours des destinées de notre France et de la régénération du siècle ? Qui eût osé l'entreprendre ? qui eût pu y parvenir ?

C'était bien là la façon dont la Franc-maçonnerie entend réunir sous sa suprématie toutes les religions, et cela suppose le plus complet scepticisme. Les conversations de Saint-Hélène prouvent que les croyances de Napoléon ne dépassaient pas le vague déisme ou le panthéisme de la Maçonnerie. Avec Voltaire, il se comparait « à une montre qui existe et

DICTATURE NAPOLEONIENNE 227

qui ne se connaît pas » et disait : « Tout proclame « l'existence d'un Dieu. C'est indubitable ! Mais toutes « nos religions sont évidemment les enfants des hom^ « mes... Les prêtres ont toujours glissé partout la « fraude et le mensonge, toutefois, dès que j'ai eu le « pouvoir, je me suis empressé de rétablir la religion, « je m'en servais comme de base et de racine ; elle était « à mes yeux l'appui de la morale, des vrais principes, « des bonnes mœurs... Dire d'où je viens, ce que je « suis, où je vais et au-dessus de mes idées. » Il ajoutait :

« Nul doute, du reste, que mon esprit d'incrédulité ne fût, en ma qualité d'empereur^ un bienfait pour les peuples; et autrement comment aurais-je pu favoriser également des sectes aussi contraires, si j'avais été dominé par une seule? Gomment aurais-je conservé l'indépendance de ma pensée et de mes mouvements, sous la suggestion d'un confesseur qui m'eût gouverné par les craintes de l'enfer ?

« J'étais tellement pénétré de ces vérités que je me promettais bien de faire en sorte, autant qu'il eût été en moi, d'élever mon fils dans la même ligne religieuse où je me trouve. »

Deux mois plus tard, l'empereur tenait le même langage et assurait qu'à part la croyance en Dieu, avec laquelle ses nerfs étaient en syinpathie^ il avait perdu toute foi religieuse dès qu'il avait su et raisonné, et cela dès Tâge de treize ans.

Ces opinions intimes aident à comprendre la politique suivie par l'empereur et où il y a plus d'unité que ne le croient ceux qui se bornent à suivre les faits extérieurs.

Au moment où il allait se proclamer empereur, ÎNapoléon voulut donner un gage décisif aux hommes de la Révolution, en assassinant le duc d'Enghien.

« On veut détruire la Révolution, disait-il à ses familiers îe soir du crime, en s'attaquant à ma personne. Je la défendrai, car JE SOIS la révolution, moi, moi ! On y regarilera à partir d'aujourd'hui, car on saura de quoi nous sommes capables. »

Quelques années plus tard, revenant sur ce sujet, il disait à son frère Joseph :

« Je ne puis me repentir du parti que j'ai pris à l'égard du duc d'Enghien ; je n'avais que ce moyen de ne laisser aucun doute sur mes véritables projets et de renverser toutes les espérances des partisans des Bourbons. Enfin, je ne puis me le dissimuler, je ne serai tranquille sur le trône que lorsqu'il n'existera plus un seul Bourbon, et celui-ci en est un de moins. C'est le reste du grand Condé, c'est le dernier héritier du beau nom de cette maison. Il était jeune, brillant, Valeureux, et par conséquent mon plus redoutable ennemi. 'C'était le sacrifice le plus nécessaire à ma sûreté et à ma grandeur. Que reste-t-il actuellement? deux fils du comte d'Artois sans enfants... J'ai donc réduit autant que possible le nombre des chances qui étaient contre moi. Non seulement, si ce que j'ai fait était à faire, je le ferais encore, mais demain même, si le hasard m'offrait pour les deux derniers rejetons de cette famille une occasion favorable, je ne la laisserais pas échapper. »

Louis-Napoléon interprétait donc fidèlement sa pensée et avec elle la raison d'être des Bonaparte, en écrivant dans les Idées napoléoniennes :

« La Révolution mourante, mais non vaincue, avait légué à Napoléon l'accomplissement de ses dernières volontés.

Eclaire les nations, dut-elle lui dire ; affermis sur des bases solides les principaux résultats de nos efforts : exécute en

ÉTENDUE CE QUE J'aI DU FAIRE EN PROFONDEUR ; SOIS POU»

l'Europe ce que j'ai été pour la frange. Cette grande mission, Napoléon l'accomplit jusqu'au bout. »

NapoléoQ Bonaparte était en effet franc-maçoa avancé ; son affiliation remontait aux premiers temps de la Révolution, et son règne a été l'époque du plus grand épanouissement de la Maçonnerie.

On a vu comment pendant la Terreur le Grand- Orient avait cessé son activité. Dès qu'il se fut emparé du pouvoir, les loges se réunirent de toutes parts. C'est ce que constate en ces termes Bazot, le secrétaire du Grand-Orient :

« Ce fut l'époque la plus brillante de la Maçonnerie : près de douze cents existaient dans l'empire français ; à Paris, dans les départements, dans les colonies, dans les pays réunis, dans les armées, les plus hauts fonctionnaires publics, les maréchaux, les généraux, une foule d'officiers de tous grades, les magistrats, les savants, les artistes, le commerce, l'industrie, presque toute la France, dans ses notabilités, fraternisait maçonniquement avec les maçons simples citoyens ; c'était comme une initiation générale. »

Gambacérès réunit sur sa tête la dignité suprême de tous les rites; il était : l"* grand-maître adjoint du Grand-Orient ; T souverain grand maître commandeur du Suprême-Conseil; 3" grand-maître d'honneur du rite de Hérédom de Kilwining; 4^ chef suprême du rite français; 5^ grand-maître national des chevaliers bienfaisants de la Cité sainte.

C'est à cette époque que Vordre du Temple, qui

exerçait alors une influence supérieure sur toutes les loges maçonniques, prit à Paris une sorte d'existence officielle. En 1808 ses membres traversèrent la ville en proc3Ssion et en grand costume et se réunirent à l'église St-Antoine, où l'on prononça solennellement l'oraison funèbre de Jacques Molay. Une pareille manifestation n'était possible qu'avec l'approbation de Napoléon I", qui s'était fait affilier, dit-on, à Tordre. M. de Maistre signalait peu après une manifestation semblable :

a Un phénomène très remarquable est celui de la résurreclion de la Franc- maçonnerie, au point qu'un frère vient d'être enterré solennellement à Paris avec les attributs et les cérémonies de l'ordre. Le maître qui règne en France ne laisse pas seulement soupçonner que rien de semblable puisse SG faire sans son congé ; jugez par son caractère connu de ses idées sur les sociétés secrètes. Comment donc expliquer la chose? est-il chef ou dupe on peut-être l'un et l'autre d'une société qu'il croit connaître et qui se moque de lui ? »

Le merveilleux génie de Joseph de Maistre éclairait ainsi d'un trait de lumière le délicat problème des relations de Napoléon avec la Franc-maçonnerie.

Chef et instrument, voilà ce qu'il était pour les sociétés secrètes, et les sociétés secrètes devaient finir par le briser, le jour où il ne serait plus instrument docile.

C'est à peu près la même chose que dit Bazot, le secrétaire du Grand-Orient, qui, écrivant à une époque très rapprochée des événements, a une autorité toute particulière :

« Le gouvernement impérial se servit de son omnipotence, à laquelle tant d'institutions, tant d'hommes cédèrent si complaisamment, pour dominer la Maçonnerie. Elle

ne s'effraya ni ne se révolta Que désirait-elle en effet ?

Étendre son empire.

« Elle se laissa faire sujette du despotisme pour DEVENIR souveraine. » (Codô dcs francs-maçous, p. 183.)

Omnia serviliter joro dominatione ^ comme dit Tacite ! Elle alla dans sa bassesse jusqu'à l'adoration du divus imperator.

Napoléon I^^ instrument de la Franc-maçonnerie^ voilà deux mots qui heurtent singulièrement la légende que beaucoup de catholiques crédules se sont faite sur son rôle de restaurateur de la religion et de dompteur de la Révolution.

Un examen attentif des faits suffit cependant à la détruire.

En 1799, les société secrètes, nous l'avons dit, étaient sous le coup delà restauration de Louis XVIII, rentrant dans le pays non pas au milieu d'un cataclysme national et gêné, comme il le fut en 1814, par l'intervention étrangère, mais en vertu d'un mouvement exclusivement national. C'était le rétablissement de la vraie monarchie, de l'antique constitution nationale dépouillée de ses abus ; c'était la religion catholique, épurée par le martyre et débarrassée des souillures du Jansénisme, reprenant la direction delà nation chrétienne.

La dictature de Napoléon, avec le gage d'antécédents jacobins ineffaçables, c'était le maintien des confiscations révolutionnaires, les droits de V homme

restant la base des institutions et des lois, l'État indépendant de la loi de Dieu et se posant comme le seul arbitre de la morale, c'était l'égalité de tous les cuites devant la loi ; une sorte de déisme officiel, semblable à celui de la constitution maçonnique, pour véritable religion d'Etat, et en réalité toute licence acquise aux attaques contre le Christianisme : voilà ce que Bonaparte offrait à la Maçonnerie comme rançon de la dictature.

Aussi ne s'étonnera-t-on pas d'entendre d'Haugwitz dire au congrès de Vérone que Napoléon était initié aux desseins de bouleversement des sectes et qu'il trouva en elles un puissant appui.

Le Concordat, qui fut l'œuvre vraiment féconde et réparatrice de son règne, ne lui fut pas inspiré par un sentiment religieux, nous en avons la preuve dans ses conversations de Sainte-Hélène. Mais, éclairé par sa remarquable pénétration d'esprit, il sentit la nécessité indispensable de donner, sur ce point essentiel, une satisfaction à la majorité catholique de la nation, qui partout déjà rouvrait les églises et ramenait les prêtres fidèles. Toutefois, en négociant le Concordat, il avait toujours la pensée d'asservir l'Éghse catholique et la papauté. Quelques jours après sa signature, comme Volney, l'impie auteur des Ruines, dont il avait fait un de ses sénateurs, lui demandait : Est-ce là ce que vous aviez promis ? — « Calmez-vous, lui répondit le premier consul, la religion en France a la mort dans le ventre : vous en jugerez dans dix ans ! » A la même époque, le tribun Ganilh lui disait qu'avec le Concordat il donnait du pouvoir en

France à un prince étranger. — «Pensez-vous, répondit-il, que pour cela je me sois mis dans la dépendance du pape ? J'en ai agi à son égard comme avec les royalistes, qui, lorsque je suis arrivé au pouvoir, étaient partout les maîtres. C'étaient les vendéens, les chouans, qui gouvernaient la France. Eh bien ! je leur ai fait croire que je voulais ce qu'ils voulaient eux-mêmes, et leurs chefs sont venus à Paris. Au bout d'un mois, ils étaient arrêtés ! » Et, faisant une pirouette sur lui-même, il ajoutait en forme de conclusion : « Voilà comment on gouverne ! »

Vingt ans après, à Sainte-Hélène, repassant son règne dans la solitude, il s'excusait ainsi de ne pas avoir introduit le Protestantisme en France :

« Il est si\T qu'au milieu du désordre auquel je succédais, que sur les ruines où je me trouvais placé, je pouvais choisir entre le Catholicisme et le Protestantisme, et il est vrai de dire encore que les dispositions du moment (les dispositions des révolutionnaires qui l'avaient aidé au 18 brumaire et dont il avait rempli le sénat, le tribunal et le conseil d'Etal) poussaient toutes à celui-ci ; mais outre que je tenais réellement à ma religion natale (?), j'avais les plus hauts motifs pour me décider. En proclamant le Protestantisme qu'eussé-je obtenu ? J'aurais créé en France deux grands partis à peu près égaux^ lorsque je voulais qu'il y en eût plus du tout ; j'aurais ramené la fureur des querelles de religion, lorsque les lumières du siècle et ma volonté avaient pour but de les faire disparaître tout à fait. Ces deux partis en se déchirant eussent annihilé la France, et l'eussent rendue l'esclave de l'Europe, lorsque j'avais l'ambition de l'en rendre la maîtresse.

« Avec le Catholicisme j'arrivais bien plus sûrement à tous mes résultats ; dans l'intérieur, chez nous le grand nombre absorbait le petit, et je me promettais de traiter

celui-ci avec une telle égalité qu'il n'y aurait bientôt plus heu à connaître la différence.

« Au dehors, la Catholicisme me conservait le pape, et avec mon inp.uence et mes forces en Italie., je ne désespérais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre,

DE FINIR PAR AVOIR A MOI LA DIRECTION DE CE PAPE, ET DÈS LORS QUELLE INFLUENCE, QUEL LEVIER d'OPINION SUR LE RESTE DU MONDE !... etc. »

Et il terminait en disant :

« François P"^ était placé véritablement pour adopter le Protestantisme à sa naissance et s'en déclarer le chef en Europe, Charles-Quint, son rival, prit vivement le parti de Rome ; c'est qu'il croyait voir là pour lui un moyen de plus d'obtenir l'asservissement de l'Europe. Gela seul ne suflisaitil pas pour indiquer à François l""" la nécessité de se charger de défendre l'indépendance de cette même Europe ?

« Si François l^" eût embrassé le Luthéranisme, si favorable à sa suprématie royale, il eût épargné à la France les terribles convulsions religieuses amenées plus tard par les calvinistes, dont l'atteinte toute républicaine fut sur le point de renverser le trône et de dissoudre notre belle monarchie. Malheureusement François P"" ne comprit rien de tout cela, car il ne saurait donner des scrupules pour excuse. Tout bonnement, c'est qu'il n'y voyait pas si loin: bêtise du temps, inintelligence féodale ! François P'^, après tout, n'était qu'un héros de tournois, un beau de salon, uq de ces grands hommes pygmées ! »

Mais c'est assez élucider Vidée napoléonienne ; elle est sans ambages, quelque impie qu'elle apparaisse. On va donc voir les cultes rétablis, avec un principe qui aurait été, quoi qu'en ait dit l'adulation contemporaine, qui serait, quoi qu'en pense la niaiserie ca- Iholico-libérale, l'inévitable et radicale destruction du

Catholicisme en France, si la puissance miséricordieuse de Dieu qui change souvent les obstacles en moyens, si le zèle éclairé des pasteurs fidèles, si la foi de la nation française, quoiqu'on eût déjà fait pour la lui arracher, n'en eussent paralysé en partie les désastreuses conséquences .

Ce principe, un des fondements de Vidée napoléonienne^ qui ressort de toutes les conversations de Bonaparte à Sainte-Hélène, de toutes ses lois, de tous ses discours, de tous ses actes, de toute sa vie, ce principe adopté par loute la Maçonnerie dite conservatrice pour détruire plus efficacement toutes les religions, c'est l'État ou les gouvernementsprotecteurs,

Page 1