CHAPITRE XIII
Pour posséder l'intelligence historique de cette période, il faut toujours avoir deux considérations présentes à l'esprit :
1° Quelque importante que soit l'action des sociétés secrètes, elles ont à compter avec les idées qui se répandent dans les peuples à la suite de certaines situations. Leur grand art consiste à ne pas aller contre ces courants d'opinion, mais au contraire à s'y mêler et à les exploiter en y introduisant leurs principes destructeurs.
Ainsi, après la longue oppression des peuples par la Révolution française et par Napoléon, la restauration des Bourbons s'imposait comme une nécessité absolue. Les sectes renoncèrent à l'entraver ; on vit même Talleyrand se faire, en 1814 et en 1815, le champion du principe de la légitimité, sauf à commencer dès le lendemain un travail de mine souterraine pour renverser les Bourbons. Les peuples partout voulaient reprendre leur indépendance. Le sentiment de la nationalité, après avoir été odieusement violé pendant vingt-cinq ans, reprit, par une réaction inévitable, un empire beaucoup plus grand qu'il ne Tavait jamais eu. La domination de l'Autriche en
Vénétie, de la Russie schismatique en Pologne, de la Hollande protestante en Belgique, constituaient, delà part du Congrès de Vienne, des faits de violence, des injustices, dont les sociétés secrètes allaient habilement profiter. L'expulsion des jésuites, arrachée en 1817 à Alexandre I", montre aussi que, contrairement à la fausse idée répandue par des historiens inattentifs à saisir le mobile des actions humaines, la Sainte -Alliance n'était nullement dirigée contre la Révolution .
2'' L'unité absolue n'existe pas au sein des sectes ; il y a toujours parmi elles des courants divers et des rivaUtés de personnes. A certains moments elles s'unissent pour détruire ; un instinct secret, à défaut d'un centre directeur, les rapproche pour combattre l'Église et les dynasties vraiment chrétiennes ; mais souvent leurs diverses couches sont fortement divisées sur les moyens à employer. On ne devra donc pas s'étonner que les sociétés secrètes, après avoir favorisé pendant les premières années du siècle les conquêtes françaises , se soient retournées violemment contre le despotisme napoléonien à partir de 1808 et aient pris pour mot d'ordre l'établissement du gouvernement constitutionnel. Plus tard elles y ajoutèrent le principe des nationalités.
Une anecdote, qui serait grotesque si elle n'était mêlée à des événements très sérieux, montre bien comment le gouvernement constitutionnel était devenu à cette époque leur mot de passe.
C'était en 1825, au lendemain de la mort d'Ale-
xandre P"" ; une révolte militaire avait éclaté aux cris de : Vive la constitution ! Les officiers qui y prenaient part savaient parfaitement la signification de ce cri. Quant aux soldats, on leur avait fait accroire que c'était le nom de la femme du grand duc Constantin, dont les révoltés prétendaient faire valoir les droits au trône, malgré son abdication en faveur de son frère Nicolas !
En poursuivant l'établissement dans toute l'Europe de la forme du gouvernement anglais, sans tenir compte d'aucune des conditions particulières à chaque peuple, les sociétés secrètes n'avaient aucun souci du développement réel et régulier des libertés populaires. Elles l'ont prouvé en contrecarrant, pendant toute la Restauration, les projets de décentralisation et de reconstitution descorporations professionnelles. Ce qu'elles voulaient, c'était l'affaiblissement de l'autorité des gouvernements légitimes et surtout la liberté d'attaquer la religion par la littérature impie et la mauvaise presse. Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue pour apprécier les luttes dont le récit va suivre.
Dès le 4 janvier 1818, le cardinal Consalvi, sur l'ordre du St-Père, sentinelle toujours avancée de l'ordre social, écrivait au prince de Metternich :
« Les choses ne vont bien nulle part, et je trouve, cher prince, que nous nous croyons beaucoup trop dispensés de la plus simple précaution. Ici j'entretiens chaque jour les ambassadeurs de l'Europe des dangers futurs que les sociétés secrètes préparent à l'ordre à peine reconstitué, et je m'aperçois qu'on ne me répond que par la plus belle de toutes les indifférences. On s'imagine que le Saint-Siège est trop
prompt à prendre frayeur ; Von s'étonne des avis que la prudence nous suggère. Ces' une erreur manifeste que je serais bien heureux de ne pas voir partager par V. A. Vous avez trop d'expérience pour ne pas vouloir mettre en pratique le conseil qu'il vaut mieux prévenir que réprimer ; or, le moment est venu de prévenir : il faut en profiler, à moins de se résoudre d'avance à une répression qui ne fera qu'augme7iter le mal. Les éléments qui composent les sociétés secrètes, ceux surtout qui servent à former le noyau du Carbonarisme, sont encore dispersés, mal fondus ou m ova; mais nous vivons dans un temps si facile aux conspirations et si rebelle au sentiment du devoir, que la circonstance la plus vulgaire peut très aisément faire une redoutable agrégation de ces conciliabules épars...
« Un jour les plus vieilles monarchies, abandonnées de leurs défenseurs, se trouveront à la merci de quelques intrigants de bas étage, auxquels personne ne daigne accorder un regard d'attention préventive. Vous semblez penser que dans ces craintes manifestées par moi, — mais toujours, d'ordre verbal du Saint-Père, — il y a système préconçu et des idées qui ne peuvent naître qu'à Rome. Je jure à V. A. qu'en lui écrivant et qu'en m'adressant aux hautes puissances, je me dépouille complètement de tout intérêt personnel, et que c'est d'un point beaucoup plus élevé que j'envisage la question. Ne pas s'y arrêter maintenant parce qu'elle n'est pas entrée, pour ainsi dire, dans le domaine public, c'est se condamner à de tardifs regrets. »
Vains averlissements ! La Franc-maçonnerie, malgré ses défaites apparentes, était tellement restée maîtresse de toutes les avenues des cours que, loin de leur laisser accepter des avis du Saint-Siège, elle les poussait à lui donner elles-mêmes des memoran^ dum et à établir dans toutes les constitutions politiques soit Végale protection soit la liberté de tous les cultes, afin de détruire partout la foi et le sentiment
chrétien, et à faire ensuite prévaloir, par Tindifïérentisme devenu général, la subordination de tous les €ultes à l'État.
De là en France un accès nouveau de gallicanisme et de voltairianisme, marchant ensemble à la destruction des institutions catholiques : missions, ordres religieux, séminaires et écoles. De là l'aliénation, malgré le texte du Concordat, des biens du clergé qui n'étaient pas encore vendus ; de là le maintien des articles organiques et l'annulation du concordat de 1817 ; delà les ordonnances de 1828 arrachées à Charles X, le maintien et l'aggravation du monopole universitaire. De là la progagande anticatholique, s'étendant comme un torrent de Berlin en Suisse, en Belgique et en Italie, de Paris en Espagne et en Portugal, de Madrid à Naples et au Mexique, de Lisbonne au Brésil, vomissant partout les insurrections comme la lave des volcans. De là, en Italie et dans les États du pape, la Carbonara, minant tous les trônes de la péninsule, pour arriver à détruire la papauté, en l'isolant d'abord.
En Russie, ce sont les adeptes de la Société biblique^ que l'on retrouve plus tard jusqu'ea Orient formant la société dite Vhétairie^ et qui, comme laCharbonnerie, a une origine maçonnique.
En Prusse, le piétisme vient, par sa naissance, rapprocher les francs-maçons et les protestants. Le pouvoir ne combat point les sectes, car il a su leur imprimer une direction dans le sens de l'unitarisme allemand sous le sceptre d'un Hohenzollern, et à Texclusion de toute autre famille régnante. Le mot
d'ordre était de détrôner tous les princes allemands, à l'exception du roi de Prusse, de décerner à celuici la couronne impériale de rAllemagne et de donner à rÉtat une constitution démocratique. Mandsdorf, un des membres des hautes loges, qui nous fournit ces renseignements, ajoute qu'on voulait, après avoir refoulé la France dans ses anciennes limites^ doter l'Allemagne d'une république sociale. L'orateur, qui avait proposé de détrôner les princes allemands au profit du roi de Prusse, modifia sa motion et se contenta de demander la médiatisation. M. de Bismarck devait retenir les deux projets. Il y en a un troisième qu'il travaille à réaliser : l'unification de la Suisse sous le protectorat berlinois. Dès l'époque dont nous parlons, les ambassadeurs prussiens l'essayaient.
Au Congrès de Vérone, comme gage du pacte conclu, le roi Guillaume III refusait de s'associer aux mesures conseillées par M. de Metternich contre la Franc-maçonnerie, tandis qu'Alexandre, enfin revenu de son aveuglement, fermait les loges de Russie.
Nous ne pouvons songer à retracer ici le tableau du travail maçonnique dans le monde de 1815 à 1830. Nous nous sommes borné à indiquer sommairement îe trouble jeté dans les États divers par un travail très intense qui à la fois les minait par la base au moyen de sociétés secrètes actives et multipliées, et qui quelquefois introduisait la trahison jusque dans les régions gouvernementales les plus élevées. Les Mémoires de M. de Metternich ont jeté la plus vive lumière sur l'action des sectes à cette époque et pleinement confirmé tous les faits que le P. Deschamps avait déjà groupés dans ses deux volumes.
En ce qui concerne la France, nous devons entrer dans quelque détails :
Nous avons mentionné déjà l'existence des Philadelphes à l'époque du Directoire et leur reconstitution sous l'Empire avec Moreau, Oudet et Mallet. Il y eut entre eux et Pichegru et Cadoudal des négociations sur les garanties à exiger de Louis XVIII relativement à l'établissement du régime constitutionnel. La police impériale mit la main sur ces plans ; mais, pour n'avoir pas abouti, ceux-ci ne doivent pas moins être étudiés au point de vue historique.
Bien d'autres personnes, qui paraissent avoir été étrangères aux sociétés secrètes, préparaient, de leur côté, dans le silence du cabinet et dans le cercle des relations privées, l'établissement du gouvernement parlementaire sous la monarchie des Bourbons ; car sa restauration apparaissait dès lors imminente à tous les hommes clairvoyants. Des œuvres comme celles de Montesquieu ont sur la direction de Tesprit hu~ main une influence qui se traduit plus tard dans les événements . Royer-Collard est le représentant le plus éminent de ce groupe d'hommes qui, en suivant leurs propres pensées, sans tenir compte du travail souterrain des sectes, ont inconsciemment, mais très puissamment, favorisé l'œuvre de la Révolution.
Il est certain que sa longue correspondance avec Royer-Collard et ses relations avec les philosophes du XVIIP siècle avaient préparé Louis XVIII à l'acceptation du gouvernement parlementaire. Cependant l'énergie avec laquelle il repoussa la charte élaboréepar les vieux révolutionnaires du Sénat impérial^
est un indice qu'il eût persisté dans cette voie et fût revenu au véritable gouvernement traditionnel du pays, sans la pression exercée sur lui par l'empereur Alexandre, poussé lui-même par Talleyrand et d'Alberg, deux illuminés.
« Ce principe nous protège. Louis XVIII permet que la Maçonnerie prenne son essor ordinaire », écrivait Bazot, secrétaire du G.'. 0.-., à propos du gouvernement constitutionnel. Et Bazot avait raison, car parmi les principes admis était d'abord V égale protection de tous les cultes qui mettait sur le même pied, et avec les mêmes droits, le juste et l'injuste, la vérité et l'erreur, la religion divine et toutes les sectes humaines.
C'était ensuite la royauté limitée au pouvoir exécutif, dépouillée de ses attributs essentiels, réduite, dans ce qu'on lui laissait, à un vain nom, dont la réalité devait appartenir à des ministres responsables, commis éphémères des majorités des Chambres.
Telle fut la constitution de 1814, disait M. Thiers dans un grand discours au Corps législatif, sur l'adresse de 1866 : elle était sortie des entrailles mêmes de la Révolution française.
Le ministère Talleyrand et Fouché, qu'avait imposé à Louis XVIII la diplomatie maçonnique qui entourait les rois coalisés, avait tout mis en œuvre pour appeler autour d'eux, en 1815, une assemblée qui leur ressemblât ; mais la France avait déjoué tous ces efforts. L'élite de ses citoyens et de ses propriétaires avait été choisie par elle pour la représenter auprès de son roi Louis XVIII, aussi indépendants, dans
leur grande majorité, de caractère, qu'indépeûdants de fortune et de position, aussi dévoués à la monarchie, qu'adversaires éclairés de la centralisation et de l'omnipotence ministérielle. A sa seule vue, les vieux roués maçons du ministère avaient pris la fuite : ils avaient compris qu'avec une telle Chambre la religion, l'autorité, toutes les libertés publiques, la patrie en un mot, rendues à elle-mémes, allaient se rasseoir sur leurs bases, et que c'en était fait, si elle durait quelques années seulement, des plans maçonniques et des triomphes révolutionnaires. Ils s'étaient donc, en se retirant, choisi, pour sauver la Révolution, un successeur éprouvé dans les bas- fonds des loges, moins connu qu'eux, et à qui il était plus facile de se déguiser et de prendre toutes les formes, et que les loges de tous les rites devaient bientôt établir leur grandmaître ou suprême puissance, Decazes, pour le nommer par son nom (1). Sa souplesse, ses flatteries, son
(1) Le duc Decazes fuf, depuis son ministère de la police jusqu'à sa mort, lieutenant, puis grand commandeur du Suprême-Conseil du 33' degré de l'Écossisme, un des rites les plus répandus dans l'un et l'autre hémisphère ; il eut pour successeur à sa mort le frère Viennet, devenu lieutenant du grand commandeur à la mort du comte de Fernig, puis grand commandeur jusqu'à sa mort, 1868. {Histoire pittoresque, p. 258, 269, et Almanach de la Franc-maçonnerie, par Clavel.)
Le Globe, journal des initiations anciennes et modernes, année 1839, p. 40 et suiv., rapporte ainsi le discours prononcé pour l'installation du F.', duc Decazes, comme souverain grand commandeur du rite écossais en 1835 : « L'illustre F.-, duc Decazes était, en 1808, membre de la loge d'Anacréon... Naturellement nos regards se sont portés sur le maçon courageux qui, dans un temps difficile, accepta le titre et les fonctions de souverain grand commandeur ad vitam au Suprôme-Gonseil d'Amérique. En cette qualité, le comte Decazes, alors ministre de la police générale, plaida la cause
hypocrisie, les manœuvres des hauts adeptes, eu France et dans toutes les cours en firent un favori, et, après de longues résistances, le roi lui-même prononça la dissolution, comme ultra royaliste, de cette Chambre qu'il avait surnommée Vintrouvable !
A partir de ce moment, les sociétés secrètes recommencèrent leurs attaques contre la monarchie des Bourbons. Comprimées un instant par l'universelle horreur causée par l'attentat du 13 février 1820, où le pied du favori glissa dans le sang, elles reprirent leur conjuration avec plus de suite.
Le bonapartisme était derrière les essais d'insurrection militaire et les conspirations de la Haute- Vente. Le poète Casimir De'avigne, comme on le verra plus loin . recevait des commandes de poésies des mains de francs- maçons, tout en chantant Napoléon ; il devançait Déranger dans Téclectisme qui inspirait le chansonnier célébrant à la fois César et la populace, et
de l'Écossisme et de la Maçonnerie auprèsde Louis XVIII, nous soutint contre les attaques de la malveillance, tant intérieure qu'extérieure, et conserva le feu sacré. Ce double fardeau, il le supporta jus-qu'à l'époque où ses demandes eurent réuni les membres épars du Suprême-Conseil de France, et opéré une fusion aussi sincère que
généreuse entre les deux fractions séparées du rite Arrivé au
pouvoir à une époque de réaction et appelé à prendre une part active à la naissance du gouvernement constitutionnel, il a travaillé à dissiper de hautes préventions contre cette forme salutaire et à la faire accepter dans des régions où elle ne trouvait que des répulsions, li a fait beaucoup de bien e! il voulait en faire davantage...- Le jour où il tomba du pouvoir, le temple de la liberté fut investi par ses adversaires. » (Discours du F.-. Dupin ) V. dans le môme journal, année 1840, p. 161, une notice maçonnique sur le duc de Decazes. où ses titres sont rappelés. En 1805, il avait épousé la fille du comte Muraire, un des membres les plus influents de la Maçonnerie sous l'Empire.
changeant de refrain dans les guinguettes d'opposition, selon que les auditeurs avaient porté Thabit bleu usé par la victoire ou h carmagnole de la Révolution. Enitalie, Lucien Bonaparte ét3.\t grande lumière àe, la Charbonnerie, et les fils de Louis, Tex-roi de Hollande, allaient se mêler à des complots contre la papauté.
Les sectes qui attaquaient à cette époque l'Église et les monarchies légitimes, surtout celle des Bourbons, se partageaient en plusieurs divisions, quoiqu 'unies quant au but essentiel.
Les loges maçonniques ordinaires s'étaient en grande partie dissoutes après 1814, pour pouvoir éliminer plus facilement les éléments peu actifs qui s'y étaient glissés sous l'Empire, alors qu'elles étaient comme des institutions administratives. Mais à partir de 1821, les loges épurées qui s'étaient maintenues devinrent le foyer de l'opposition libérale. Elles servirent de point d'appui à la fameuse société Aide-toi, le ciel t'aidera, formée par le F.*. Guizot, elles organisèrent en 1829 le voyage triomphal de Lafayette.
Le groupe le plus agissant était la Charbonnerie. Cette société secrète, issue de la Maçonnerie et se recrutant dans son sein, s'était formée dans les montagnes de la Franche-Comté, au commencement du siècle, en même temps que la société des Philadelphes. Transportée par des militaires en Italie, elle se développa dans ce pays à la suite des événements de 1815. Elle prit le caractère systématique et les formes compliquées sous lesquelles elle s'est fait connaître. C'est de là qu'elle revint en France en 1821.
Quelques membres de la loge les Amis de la vérité ^ (lisent Louis Blanc, Vaulabelle, de Witt, Bazard, Flottard, Bûchez et Joubert, en formèrent le premier noyau. Les chefs de l'opposition libérale, Jacques Kœchlin, de Corcelles, Mérilhou, de Schonen, Lafayette, tous francs-maçons de vieille date, se joignirent à eux. Le Fr.*. Spuller, le compagnon de Gambelta, racontant cette histoire dans ses conférences populaires, s'exprime ainsi :
« On comprend, diL-il. qu'il était nécessaire de s'adjoindre des hommes en crédit, en possession d'une action efficace sur l'opinion publique, qui pourraient au besoin se nommer et couvrir de leur autorité les actes de l'association. Quant aux organisateurs, ils devaient continuera rester dans l'om. hre, afin de manier plus librement les éléments dont ils disposaient . , . •
(( il avait été dit, du temps de la Charbonnerie, que chaque membre de l'association devait avoir un fusil de munilion et vingt-cinq cartouches. Lorsque parurent au Moniteur les ordonnances de juillet, Paris se trouva debout, et la France aussi derrière Paris : la royauté était perdue. »
« Les devoirs du charbonnier, dit Vaulabelle, dans son Hisloire des deux Beslauralîoas, étaient d'avoir un fusil, 50 cartouches, d'être prêt à se dévouer, û'obéir aveufjlèment aux ordres de chefs inconnus. Considérée dans ses relations avec les départements, la Haute-Vente de Paris reçut le nom de Vente suprême, et la Charbonnerie fut organisée partout comme elle l'était dans la capitale. L'entraînement fut général, irrésistible ; sur presque toute la surface de la France, \\ y eut des complots et des conspirateurs. Les choses en vinrent au point que, dans les derniers jours de 1821, tout était prêt pour un soulèvement à la Rochelle, à Poitiers, à Niort, à Colmar, à Neuf-Brisach, à Nantes, à
Béfort, à Bordeaux, à Toulouse. Des Ventes avaient été créées dans un grand nombre de régiments, et les ciiangemenls mêmes de garnison étaient pour la Charbonnerie un rapide moyen de propagande . »
C'est dans une de ces Ventes, répandues surtout dans la jeunesse des écoles et dans les ateliers de Paris, qu'eut lieu le fait suivant rappelé en 1849, à M. Thiers, dans le 15^ bureau de l'Assemblée nationale, par M. Michel, de Bourges.
« Tous deux élèves en droit, nous jurâmes, M. Thiers et moi, HAINE A LA MONARCHIE, avcc Cette circonstance assez piquante: M. Thiers tenait le crucifix quand j'ai prêté serment, et je tenais le même crucifix quand M. Thiers a. juré haine à la monarchie. C'éiaii une Vente de car boîiari, si lapolice n'intervenait pas, et, si elle intervenait, c'était une réunion d'amis pour fêter un lauréat, »
C'est à. des faits de cette nature que faisait allusion le National, le 5 juin 1839, lorsqu'il disait en voyant ses amis et complices traduits devant la Chambre des pairs :
(( Lorsque le Carbonarisme s'établit en France, suivant les formes que des hommes., à cette heure pairs de France et fonctionnaires publics, allaient chercher en Italie et en Allemagne, il eut pour but le renversement de tout pouvoir irresponsable et héréditaire. On ne put y être affilié sans prêter serment de haine aux Bourbons et à la royauté. En quelques lieux même, ce serment était prononcé sur un crucifix et sur un poignard,, Il i/ a des députés et des pairs qui s' en souviennent ; or, nous le demandons à M, Frank-Carré et à M. Martin., du Nord, ont-ils trouvé dans les dossiers des prévenus d'avril et de mai, dans celui même d'Alibaud, rien qui mérite mieux., suivant eux, Vépithète d^ anarchique , que ce serment tout brû' lant de fanatisme ? »
Et ce témoignage irréfragable, retentissant comme un tonnerre, n'était que l'écho affaibli d'un des accusés, de Trélat, se défendant lui-même en face de ces mômes juges devant la Chambre des pairs, dans le pro^ ces dit d'avril :
« Il y a ici tel juge qui a consacré dix ans de sa vie à développer les sentiments républicains dans l'âme des jeunes gens. Je l'ai vu, moi, brandir un couteau en faisant l'éloge de Brûlas. Ne sent-il donc pas qu'il a une part de respon-» sabilité dans nos actes? Qui lui dit que nous serions tous ici sans son éloquence républicaine? J'ai là, devant moi, d'anciens complices de Charbonnerie ; je tiens à la main le serment de l'un d'eux, serment à la république, et ils vont me condamner pour être resté tldèle au mien !.,.. »
En même temps que la Charbonnerie répandait sa propagande populaire et militaire en Italie, en France, en Espagne (où elle prenait le nom de Communeros)^ et poussait aux insurrections avec le mot d'ordre d'une Constitution^ dans les plus hautes régions sociales, dans la diplomatie notamment, une association secrète, héritière de rilluminisme de Weishaupt, s'était formée dans le but de semer la corruption dans l'Église, d'entraîner les gouvernements légitimes, en prétendant les servir, dans les voies qui devaient leur être fatales. L'idée première de cette organisation paraît remonter à des juifs et dater des premières années du XIX^ siècle, suivant un document très important que nous avons publié comme annexe au tome III de l'ouvrage du Père Deschamps. Ce qui est certain, c'est que dès 1817, l'on saisit la trace de l'activité de cette Haute^. Vente,
Son siège principal est à Rome, de là le nom de Haute- Vente Romaine, sous lequel elle est connue dans l'histoire. De Rome, comme d'un point central, elle rayonne sur toute l'Europe, employant comme agent de propagande des financiers juifs et ayant un pied dans tous les cabinets européens. La correspondance secrète de ces sectaires, saisie à la mort d'un des initiés, à la fiQ du Pontificat de Grégoire XVI, a permis de suivre la trace de leurs menées. Les Mémoires de Melternich, récemment publiés, achèvent de montrer la place qu'ils occupaient dans la haute administration russe et prussienne.
Le voile qui couvre les noms de guerre des membres de la Haute- Vente est en partie levé aujourd'hui. En voici quelques-uns, qu'a publiés récemment la Civiltà cattolica :
« Le nombre des lettres que Nubio, ancien vice-regente tje Rome, écrivait chaque jour pour les affaires de la secte ^st prodigieux. Il correspondait particulièrement en France avec Buonarotti, avec Charles Teste, Voyer d'Argenson, Bujard, le géaéral Lafayelle, Saint-Simon, Schonen, Mérilhou et autres ; en Allemagne, avec Tscharner, Hegmann, Jacobi, Ghodsko, Lieven, Pestel, Mourawief, Slrauss, Pallaviccini, Bem, Bathyani, Oppenheim, Klaus etCarolus, tous chefs de Ventes et de loges. Il se servait aussi pour secrétaire, spécialement quand il s'agissait de correspomlre avec des juifs et pour traiter des afTaires financières, d'un jeune Israélite, tjui avait pour nom maçonnique Piccolo Tigre. »
Un simple fait indiquera comment les loges faisaient écho à la Haute- Vente. Le 4 juin 1825, Rome était épouvantée par un assassinat, commis en plein jour
sur les marches de l'église de St- André délia Valle, La viclime était un ancien carbonaro et franc-maçon, Joseph Pontini, que ses frères avaient voulu punir de son repentir. Ses meurtriers furent saisis par la police et leur culpabilité reconnue après un long procès. Les deux plus coupables, Targhini et Monlanari, furent condamnés et exécutés ; ils moururent en repoussant les secours de la religion. Targhini s'écria du haut de l'échafaud : « Peuple, je meurs sans reproche, je meurs comme un franc-maçon et un carbonaro. » La secte en fit des martyrs.
Dans une lettre adressée à un de ses complices, dont le nom de guerre était Rucher, Nubio raconte comment lui, diplomate accrédité auprès du St-Siège, dirige toute cette propagande et cherche à tirer parti pour la secte de celte proclamation de son existence faite du haut de l'échafaud.
« Pour en revenir aux fleurs, nous avons déjà commandé à un des plus innocents affiliés de notre Franc-maçonnerie, le poète français Casimir Delavigne, une élégie {Messénienne)sur Targhini et Montanari. Ce poète, que je vois souvent dans le monde artistique et les salons, est un brave homme^ Aussi m'a-l-il promis des larmes poétiques en l'honneur des martyrs et des imprécations contre le bourreau. Le bourreau ce sera le pape et les prêtres. Ainsi nous aurons frappé coup double. Les correspondants des feuilles anglaises font, de leur côté, de leur mieux. J'en connais parmi eux plus d'un qui a déjà embouché la trompette épique pour la glorifîca-» lion de notre dessein. »
L'ordre du Temple d'autre part, qui existait encore en France et se recrutait dans la haute aristocratie ,
semble avoir été le correspondant de la Haute-Vente italienne.
La Révolution éclata ; est-il équitable de supposer que le maréchal Maison, consulté par le roi Charles X sur l'importance de l'insurrection, manqua à son devoir, et trompa, par une parole d'honneur donnée tîontre la vérité, la confiance du loyal souverain? Le maréchal Maison était franc-maçon, et l'on connaît son attitude au moment où la monarchie fut attaquée.
Le mouvement, on vient de le voir, et nous aurions pu multiplier les témoignages, était préparé de longue main, et les ordonnances ne furent qu'un prétexte au soulèvement organisé.
Dupin l'aîné, un haut maçon de la loge des TrinosQphes^ un disciple de Ragon, disait précisément à la même époque :
« Ne croyez pas que trois jours aient tout fait. Si la révolution a été si prompte et si subite, c'est qu'elle n'a pris personne au dépourvu,.. ; mais nous l'avons faite en quelques jours, parce que nous avions une dé à mettre à la voûte, et que nous avons pu substituer immédiatement un nouvel ordre de choses complet à celui qui venait d'être détruit. »
Ni l'Europe, tout entière monarchique, ni la France, 'dont le peuple était alors en grande majorité royaliste et catholique, n'étaient prêtes en 1830 pour la proclamation de la République. La génération qui avait Vu les crimes de la Terreur comptait encore trop de représentanis pour que ce seul nom ne soulevât pas l'effroi de tous les intérêts. Dans ces conditions, la sagesse conseillait aux chefs du mouvement de s'arrè-
ter à mi-chemin et de présenter la révolution qu'ils venaient d'accomplir comme une imitation de la révolution anglaise de 1688. C'était assez pour le moment d'avoir renversé les Bourbons et proclamé le principe de la souveraineté du peuple. Le germe devait devenir un arbre et porter ses fruits avec le temps. C'est la pensée que rendait expressivement Lafayette en disant, le 19 février 1833, à la Chambre des députés, que la révolution de Juillet « avait replacé le dogme de la souveraineté populaire, devant lequel les considérations du gouvernement, constitutionnel ou autre, ne sont que secondaires. »
Pendant toute sa durée le gouvernement de Juillet ressentit le poids de son origine. Sa pohtique étrangère fut toujours placée entre une condescendance inévitable pour les mouvements révolutionnaires analogues à celui dont il était sorti et la nécessité de rester dans le concert européen. A l'intérieur, après avoir pendant dix ans lutté péniblement contre les innombrables sociétés secrètes qui surgissaient du sein de la Charbonnerie, comme la Charbonnerie elle-même était sortie de la Maçonnerie, et qui revendiquaient celte liberté et cette égalité promises par la secte à à ses adeptes, peu à peu il prit un caractère dynastitique et espéra pouvoir fonder à son profit ce qu'on appelait alors la quasi-légitimité.
En vain le roi Louis-Philippe déploya-t-il dans cette œuvre une dextérité politique remarquable ; en vain les princes ses fils donnèrent à son trône le prestige attachéà la valeur raihtaire et à de sympathiques qualités personnelles; en vain des ministres éloquents
dépenscrent-ils un talent véritable à cette tàcho digne des Danaïdes ; la logique de la Révolution fut plus forte.
Imbus des préjugés qu'ils avaient puisés dans les loges où s'était faite leur éducation, les hommes de Juillet, depuis Dupont (de l'Eure) et Tliiers jusqu'à Guizot et Viliemain, s'obstinèrent pendant toute la durée du règne à garder une attitude de défiance visà-vis de la religion et à défendre, contrairement aux promesses de la Charte, le monopole comme une des citadelles de la Révolution. Presque toutes les chaires de l'enseignement supérieur et secondaire propagèrent dans la jeunesse, avec le mépris de la foi cathohque, les principes du rationalisme et du naturahsme qui sont l'essence de la Maçonnerie.
C'est ainsi que la Révolution descendit dans des couches qui jusque-là lui étaient restées fermées.
Pendant les dix-huit années où se déroula le gouvernement de juillet, les sociétés secrètes continuèrent leur œuvre de destruction de la papauté et préparèrent la république universelle.
Deux courants se dessinèrent bientôt parmi les hommes qui.leur donnaient l'impulsion.
D'un côté étaient les maçons conservateurs, qui poursuivaient surtout l'asservissement de l'Éghse et voulaient modérer la marche de la Révolution à leur profit, la fixer dans des gouvernements constitutionnels : c'était la politique de la Haute-Vente, des révolutionnaires aristocrates qui avaient conduit le mou • vement de 1815 et les insurrections de 1821. De l'autre étaient les hommes nouveaux qui, par delà la
destructioii de l'Église, voulaient réaliser l'égalité de l'ait et préparer les voies au socialisme par la république universelle.
L'antagonisme de ces deux groupes est le nœud de l'histoire pendant ces dix-huit années, et explique comment le gouvernement de Juillet put se maintenir aussi longtemps, comme soutenu en équilibre par ces luttes intestines des sociétés secrètes.
Le plan d'attaque contre l'Église et la papauté, tels que le concevaient les maçons prétendus conservateurs, avait été tracé dès le 20 octobre 1821, après l'échec du mouvement constitutionnel en Piémont et à Naples, par la circulaire suivante, émanée du comité directeur de la Haute- Vente :
« Dans la luUe maintenant engagée entre le despotisme sacerdotal ou monarchie et le 'principe de la liberté, il y a des conséqences qu'il faut subir, des principes qu'avant tout il importe de faire triompher. Un échec étaildans les événements prévus; nous ne devons pas nous en attrister plus que de mesure ; mais si cet échec ne décourage personne, il devra, dans un temps donné, nous faciliter les moyens pour attaquer le fanatisme avec plus de fruit. Il ne s'agit que de toujours exalter les esprits et de mettre à profit toutes les circonstances. 'L'intervention étrangère, dans des questions pour ainsi dire de police extérieure, est une arme effective et puissante qu'il faut savoir manier avec dextérité. En France, on viendra à bout de la branche aînée en lui reprochant incessamment d'être revenue dans les fourgons des cosaques; en Italie, il faut rendre aussi impopulaire le nom de l'étranger, de sorte que, lorsque Rome sera sérieusement assiégée par la Révolution, un secours étranger soit tout d'abord un affront, même pour les indigènes fidèles. Nous ne pouvons plus marcher à l'ennemi avec
l'audace de nos pères de 1793, nous sommes gênés par les lois et plus encore par les mœurs ; mais avec le temps il nous sera permis peut-être d'atteindre le but qu'ils ont manqué. Nos pères mirent trop de précipitation à tout, «t ils ont perdu la partie. Nous la gagnerons, si en contenant les témérités nous parvenons à fortifier les faiblesses. « C'est d'insuccès en insuccès qu'on arrive à la victoire. Ayez donc l'œil toujours ouvert surce qui se passe à Rome. Dépopularisez laprélraille par toute espèce de moyens ; faites au centre de la catholicité ce que nous tous, individuellement ou en corps, nous faisons sur les ailes. Agitez, jetez sur la rue, sans motifs ou avec motifs, peu importe ; mais agitez. Dans ces mots sont renfermés tous les éléments de succès. La conspiration la mieux ourdie est celle qui se remue le plus et qui compromet le plus de monde; ayez des martyrs, ayez des victimes, nous trouverons toujours des gens qui sauront donner à cela les couleurs nécessaires. »
Dans d'autres circulaires plus détaillées, \^ Haute - Vente insistait longuement pour qu'on allât moins vite, moins superficiellement ; elle prédisait même les écueils contre lesquels on viendrait se briser. Elle voulait qu'on s'emparât d'abord de toute la jeunesse par l'enseignement et par l'enseignement clérical luimême, qu'on gagnât les masses en les décatholisant, qu'on investît la cour romaine de pièges et d'intrigues, persuadée qu'avec le petit doigt du successeur de Pierre engagé dans le complot on ira plus loin et plus vite qu'avec toutes les insurrections du monde. Pour atteindre plus sûrement le but et ne pas préparer degaieté de cœur des revers qui ajournent indéfiniment ou comprometteiit pour des siècles le succès d^une bonne cause, elle défendait « de prêter r oreille à ces vaiitards de français^ à ces nébuleux
allemands, à ces tristes anglais qui s'' imaginent tuer la papauté et le Catholicisme avec une chanson irnpure, une déduction illogique, un grossier sarcasme passé en contrebande comme les cotons de la Grande-Bretagne. La Révolution en permanence , c'est le renversement des trônes et des dynasties. Ne conspirons que contre Rome. Il faut décatholiser le inonde. »
Le programme tracé de la main du chef de la Haute-Vente insistait pour arriver à l'élection d'un pape dévoué à la secte (! ! !) et à corrompre le clergé. Mais la Carbonara, composée d'hommes jeunes, affamés d'or et de places ne pouvait s'accommoder de ces desseins à longue échéance. Contre ces révolutionnaires conservateurs, ils se posèrent en parti d''action. Ils refusèrent d'attendre, et sauf à devenir conservateurs à leur tour quand ils auraient été nantis, ils éclatèrent en 1830. Les sages des circulaires furent eux-mêmes entraînés par ces fous, comme ils l'avaient prévu et annoncé dans leur correspondance.
Misley fut de ce nombre. Alors à Paris pour nouer le mouvemeni, italien qui se préparait à celui qui triomphait en France, il y reçut de Menotti, son ami, et membre, comme lui, de la Haute-Vente italienne, plusieurs lettres lui annonçant la fermentation de la Romagne, la constitution du Comité central à Modène. L'auteur de ces correspondances se félicite de ce que « d'Orléans les protège » et de « la grande intelligence qui existe entre Menotti et Lafayette. »
Trompé par les artifices de Menotti, aussi bien que
ceux de Misley (1), le vieux duc de Modène avait promis son'concours pour Taffranchissement de l'Italie; mais ayant appris, parla révolution parisienne et ce qui l'avait partout suivie, qu'il s'agissait d'une révolution antisociale contre la papauté et tous les trônes, il s'était défendu contre l'attaque de Menotti et de ses complices. Ceux-ci, enhardis par le succès des autres insurrections italiennes, avaient éclaté eux-mêmes à Modène, et, en voulant envahir le palais ducal et s'emparer de la ville, avaient été prévenus par le duc et faits prisonniers.
Cependant un gouvernement provisoire s'était étabU à Bologne qui venait de secouer l'autorité pontificale. Napoléon et Louis Bonaparte, fils de la reine Hortense, étaient venus rejoindre l'armée des insurgés. Enrôlés de bonne heure dans les sociétés secrètes par le père même du célèbre Orsini, et ayant juré entre ses mains, a dit Orsini le fils dans son interrogatoire, de détruire la papauté et l'Église catholique, ils avaient répondu au comité directeur, qui leur avait fait demander si l'on pouvait compter sur eux et sur leur nom dans la levée de boucliers qui se préparait, qu'on pouvait le faire, mais qu'ils ne voulaient paraître que
(1) C'est ici pour la première fois que nous rencontrons le nom deMisley. Il a été, depuis cette époque jusqu'en 1839, très mêlé aux mouvements des sociétés secrètes et, aujourd'hui que l'Italie révolutionnaire cherche à glorifier ses ancêtres, la Revista Europea de Florence lui a consacre en 1881 de longs articles. Des circonstances particulières l'avaient mis en relations avec le Père Deschamps, qui lui dut des révélations intéressantes, mais qui surtout trouva avec une rare perspicacité dans ces quelques indications la clef du rôle joué par les sectes dans les événements de l'histoire contemporaine.
lorsque la Romagne serait insurgée. Cette lettre^ dont nous avons eu Voriginal eyitre nos mains, dit le Père Deschamps était signée Louis Bonaparte. Elle était en français, et Misley qui la possédait en fit lire au Père Deschamps une autre encore, beaucoup plus longue, et écrite en italien. Voici la phrase essentielle, dans son sens sinon dans ses termes : « Si je suis jamais maître, je ferai sentir aux Autrichiens la force de mon bras. »
« Confié à l'Age de douze ans aux soins du fils du conventionnel Lebas, l'ami de Robespierre, dit le Diclionimire encyclopédique de r histoire de France, Louis-Napoléon reçut une éducation libérale, et les principes de son gouverneur le préservèrent du malheur d'être élevé en prince. Lorsqu'en février 1841, Modène. Parme et la Romagne commencèrent le mouvement insurrectionnel, les deux frères rejoignirent les insurgés qui marchèrent sur Rome. Mais le gouvernement provisoire, craignant de déplaire au gouvernement français en tolérant la présence de deux Bonaparte dans les rangs de l'armée libérale, rappela les princes à Bologne. Ils obéirent pour ne pas compromeitre l'autorité révolutionnaire et se retirèrent à Forli. Là, l'aîné, Napoléon Bonaparte, tomba subitement malade et mourut, au bout de deux jours de convulsions, dans les bras de son frère. »
Cet article a précisément Philippe Lehas pour auteur. C'est donc un certificat authentique de l'origine révolutionnaire de ces princes.
Mais reprenons, en suivant M. Louis Blanc, l'histoire de cette première campagne entamée par le parti d'action contre la papauté :
« Après l'occupation de Ferrare par les Autrichiens, dit Louis Blanc, le gouvernement de Bologne avait envoyé le
comte Bianchelli à Florence, avec mission d'y sonder, sur les dispositions de l'Angleterre et de la France, les représentants de ces deux pays. La réponse avait été favorable : les cœurs étaient remplis d'espérance et de joie. M. de Lafayetle, trompé lui-même, affirmait à Misley que le principe de non intervention serait courageusement maintenu, et qu'à la cour il en avait reçu l'assurance. Enfin le fils du roi des Français, le duc d'Orléans, paraissait si bien disposé pour les conspirateurs italiens., qu'il était initié à leurs secrets, et que, dès le mois de novembre 1830, il avait désigne à M. Viardot le jour où l'insurrection de Modène devait éclater.
« Convaincu que la parole donnée au monde par un ministre du roi des Français était inviolable, mais que, pour avoir droit au principe de non intervention, les Italiens devaient le respecter les premiers, le gouvernement de Bologne ferma les yeux sur l'intervention de l'Autriche à Modène, et quand les Modénais, commandés par le noble général Zucchi, se présentèrent, il les désarma. Il alla plus loin encore. Napoléon et Louis Bonaparte, fils du comte de Saint-Leu, s'étaient jetés vivement dans l'insurrection et avaient déployé aux avant postes un brillant courage ; ils furent rappelés en toute hâte par le général Armandi, tant on mettait de soin à conjurer le mauvais vouloir de la diplomatie et à délivrer le Palais-Royal de tout sujet d'alarmes. »
Mais toutes ces concessions faites au gouvernement de Juillet n'aboutirent à rien. Ses ministres s'étaient déjà faits conservateurs et négociaient avec les puissances européennes.
« MM. Misley et Linati, dit L. Blanc, arrivèrent à Marseille, prêts à s'embarquer pour l'Italie ; ils avaient frété un navire et possédaient douze cents fusils, deux pièces de canon et des munitions. A eux s'étaient déjà joints plusieurs italiens qu'appelait à son secours la patrie menacée. Le
jour de l'embarquement était arrivé^ lorsqu'une dépêche télégraphique vint tout à coup porter au préfet des Bouches-du-Rhône, M. Thomas, l'ordre d'arrêter les proscrits, et l'on mil sous le séquestre le bâtiment qu'ils avaient frété. De semblables violences furent exécutées a l'égard de M. Visconli, de Milan, et l'illustre général Guillaume Pépé...»
Pendant ce temps les Autrichiens envahissaient l'Italie, ils entraient triomphalement à Bologne, et le gouvernement provisoire ne se réfugiait à Ancône que pour se soumettre au gouvernement pontifical dans la personne de l'archevêque, cardinal Benvenuti, leur prisonnier depuis le commencement, avec qui ils traitèrent d'une amnistie. Les maçons conservateurs avaient donc abandonné leurs frères du parti d'action, mais seulement pour en prendre la place et faire succéder, comme toujours, contre la papauté la diplomatie à la violence.
De 1832 jusqu'à 1839 les gouvernements français, prussien, anglais et autrichien harcelèrent le Saint- Siège de conseils formulés en mémorandum et rendus publics, dans lesquels on lui demandait de réformer son administration, de la laïciser, d'adopter le code civil, etc., d'accorder une amnistie plénière aux insurgés, en un mot tout le programme que Louis- Napoléon Bonaparte reprit plus tard dans sa lettre à Edgar Ney.
Celte pression exercée sur le gouvernement pontifical n'avait pas d'autre but que de le déconsidérer aux yeux de ses sujets, d'entretenir dans ses États un ferment d'agitation continu.
CHAPITBE XIV
Mazzini et l'explosion de 1848
Cependant des éléments autrement actifs étaient déjà entrés en scène, et c'est pour leur disputer l'appui des loges que les gouvernements européens se montraient si désireux d'arracher au Saint-Siège une capitulation qui les eût empêchés de ressentir le contre-coup des attaques dirigées contre l'Église.
Après le nouvel échec des carbonari dans les États pontificaux en 1831 , Mazzini avait hautement déclaré l'impuissance des anciens chefs et tenté de prendre la direction du mouvement, en ouvrant déplus prochaines espérances aux convoitises populaires.
En vain la Haute- Vente romaine avait refusé en 1837 de le recevoir dans son sein, Mazzini n'en continua pas moins à agir, et, malgré l'opposition souide des hommes de la Vente, il trouva un point d'appui dans les loges maçonniques pour la propagation de la nouvelle société secrète qu'il créa sous le nom de la Jeune-Europe et qui était divisée en sections nationales.
En 1838, M. de Rochow, ministre de l'intérieur du royaume de Prusse, écrivait à la loge-mère de Hambourg pour se plaindre de ce qu'un grand nom-
MAZZINI ET l'explosion DE 1848 273
bre de loges allemandes servaient de centres de ralliement aux carhonari et à la Jeune- Allemagne. Ce n'est pas sans raison que l'article IV des statuts de la Jeune- Allemagne défendait à tous les membres de s'affilier à aucune autre société, excepté la Francmaçonnerie, et que Mazzini recommandait par ses circulaires à ses affiliés la formation de sociétés quelconques.
« Uq jeune homme, dit Zeller, fils d'un professeur de médecine à l'université de Gênes, Mazzini, fonda à Marseille, avec plusieurs réfugiés, en 1832, le journal eL la société de la Jeune-Itatie ; il se sépara du Carbonarisme constitutionnel de la Restauration, rompit avec l'aristocratie, avec la royauté, avec la papauté, avec le passé, et vit dans l'établissement d'une république unitaire le moyen radical et unique de rendre à l'Italie la liberté et l'indépendance. Pendant deux ans cette propagande, mystérieusement répandue par les numéros du journal dans toute l'Italie, étendit, multiplia, exalta la conspiration nouvelle. En 1833, l'Italie parut d'un bout à l'autre sur un volcan. »
Voici les plans et le but de la société mazzinienne, tels que son chef les a lui-même publiés :
« La régénération doit se faire, dans les grands pays comme la France, par le peuple; dans les autres» notamment en Italie, par les princes.
« Le pape entrera dans la voie des réformes par la néces^' site ; le roi de Piémont, par l'idée de la couronne d'Italie ; le grand duc de Toscane^ par inclination, faiblesse et imitalion ; le roi de Naples, par contrainte.
« Les peuples qui auront obtenu des constitutions et qui auront acquis par là le droit d'être exigeants, pourront pailler à haute voix et commander l'insurrection. Ceux qui se.
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ronl encore sous le joug de leurs princes devront exprimer leurs besoins en chantant, pour ne pas trop effrayer et ne pas trop déplaire.
« Profilez de la moindre concession pour réunir et remuer les masses, en simulant la reconnaissance; les fêtes, les hymnes et les attroupements donneront l'élan aux idées et, rendant le peuple exigeant, l'éclaireront sur sa force.
« Organisation de la Jeune- Italie
« Art. W. La société est instituée pour la destruction indispensable de tous les gouvernements de la péninsule, et pour former un seul État de toute l'Italie, sous le régime républicain.
« Art. 2. Ayant reconnu les horribles maux du pouvoir absolu et ceux plus grands encore des monarchias constitulionnelies, nous devons travailler à fonder une république une et indivisible
« Art 30. C'eux qui n'obéiront point aux ordres de la société secrète ou qui en dévoileraient les mystères seront poignardés sans rémission. Même châtiment pour les traîtres.
« Art. 31. Le tribunal secret prononcera la sentence et désignera un ou deux affiliés pour son exécution immédiate.
« Art. 32. Quiconque refusera d'exé'cuter l'arrêt sera censé parjure, et, comme tel, tué sur-le-champ.
« Art. 33. Si le coupable s'échappe, il sera poursuivi sa7is relâche, en tout lieu, et il devra être frappé par une main invisible, fût-il sur le sein de sa mère ou dans le tabernacle du Christ.
« Art. 34. Chaque tribunal secret sera compétent, non seulement pour juger les adeptes coupables, mais pour faire ' meiAre à mort toutô personne qu'il aura frappée a'anathème
« Art. 30. Les officiers porteront une dague de forme antique, les sous-officiers et les soldats auront fusils et baïonnettes, plus un poignard d'un pied de long, attaché à la ceinture et sur lequel ils prêteront serment, etc. etc. »