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LE SECOND EMPIRE ET LA DESTRUCTION DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPE

On a vu dans le chapitre précédent quelle fut l'attitude de Louis-Napoléon pendant toute l'expédition romaine. C'est l'assemblée constituante, puis la législative, qui eut l'honneur de cette belle page de notre histoire. Louis-Napoléon ne chercha qu'à l'entraver et à en atténuer les résultats.

Nous n'avons pas à raconter ici la lutte sourde qui, pendant deux ans, se poursuivit entre rassemblée et le prince président. Elle aboutit au coup d'État du 2 décembre.

Assurément cet acte d'audace eut pour instrument quelques chefs militaires ambitieux ; il eut l'adhésion des masses populaires, qui, ayant fait par deux fois des élections monarchiques pour échapper à la démagogie menaçante, étaient désorientées par la stérilité des débats parlementaires et l'impuissance de deux assemblées successives. Mais n'eut-il pas aussi la complicité des chefs des sociétés secrètes, qui, comme Michel, de Bourges, « avaient mis la Révolution aux mains d'un prince, persuadés qu'il serait contraint de îa servir et démarcher dans ses voies? »

La façon dont le coup d'État fut accueillie est significative.

Les faubourgs restèrent inertes, et ce fut après deux jours de manœuvres que la police parvint à faire élever quelques barricades pour donner un prétexte à la sanglante fusillade des boulevards ; en province, il n'y eut que quelques levées de boucliers isolées dans les départements les plus reculés, où les mots d'ordre ne pouvaient pas parvenir. Tous les chefs républicains restèrent immobiles. Une fois de plus, les ouvriers, les fanatiques, — les seuls honnêtes gens du parti, — avaient été abandonoés par leurs meneurs.

A l'extérieur tous les hommes de la Révolution s'employèrent à faire réussir le coup d'Etat. Narvaez, qui obéissait à Palmerston, prêta même 500,000 francs un peu avant le 2 décembre.

Peu de jours après cette date, une réunion du grand conseil des sociétés secrètes avait eu lieu à Paris ; des convocations signées Mocquard avaient été expédiées avec cette mention : Pour régler les affaires d'Italie, et Mazzini avait reçu un sauf-conduit signé de Louis-Napoléon lui-même. Dans cette réunion, Mazzini et trois ou quatre de ses amis furent seuls à voter pour le maintien d'une république démocratique. L'influence de Palmerston l'emporta à une majorité considérable, et la dictature fut livrée à Louis-Napoléon, à la condition de mettre toutes les forces de la France au service de la Révolution.

C'est là qu'est la clef de la politique de Napoléon IIL Quand, à un point de vue historique général, on cherche à résumer son règne, on y voit à Tex-

térieur deux faits qui dominent tout : l'unification de l'Italie et la destruction du pouvoir temporel du pape, l'unificatioa de l'Allemagne et l'élévation à l'hégémonie de la dynastie prussienne. En même temps à l'intérieur se produisit un travail maçonnique de propagande doctrinale très profond, qui fait que la république de 1870 n'a eu que le nom de commun avec celle de 1848.

Or, c'était là précisément les objectifs poursuivis par toutes les sociétés secrètes. Mais nous n'argumentons pas ici, nous apportons seulement des faits, et c'est par des témoignages précis que nous allons voir leur main dans les événements de cette époque.

Ce chapitre sera consacré exclusivement aux événements d'Italie.

Misley écrivait au Père Deschamps de Londres, où il était allé, « parce que c'était là que devait se décider l'avenir de son pays », l'Italie, auprès de l'Orient des Orients, Palmerston, la lettre suivante, datée du l^"" juillet 1853 :

« Quant aux affaires publiques, je ne crois pas à une guerre imminente ; mais je crois que des événements ne tarderont pas à troubler l'Europe. Je crois à une révolution en Espagne, si la reine Christine ne s'exile pas volontairement. Cette révolution donnera le signal à celle de Naples. On craint la guerre pour les révolutionnaires, et moi je crois que, s'il y a la guerre, il n'y aura pas de révolution. Mes idées sont fondées sur des convictions profondes et la connaissance de certaines circonstances. J'ai aussi la conviction que Napoléon donnera le signal du branle-bas plus tard et quand on ne le croira pas. »

Ces prédictions se réalisèrent de point en point. La reine Christine s'exila volontairement, et la révolution n'eut pas lieu. Mais bientôt M. Gladstone ouvrit le feu contre les Bourbons de Naples, et un peu plus tard, le 1"" janvier 1859, Napoléon devait donner le signal du hranle-has par sa fameuse apostrophe à M. de Hûbner.

L'àme de toute cette politique était Palmerston. Il avait besoin, pour réaliser ses plans, de la France, de son armée, de ses finances. En janvier 1852, il fit reconnaître le nouvel empire par l'Angleterre avec un empressement qui emporta la reconnaissance des autres cours européennes, restées pendant quelque temps dans une attitude expectante.

Il le fit en altérant les lettres de la reine de la Grande-Bretagne, comme a été obligé de le dénoncer en plein parlement John Russell lui-même, son , collègue au ministère, pour justifier le renvoi du ministre infidèle. Voici sur ce point le témoignage de Lord Normanby : « John Russell affirma que le secrétaire d'État au département des affaires étrangères (Palmerston) avait écrit plusieurs dépêches aux ambassadeurs sans y avoir été autorisé par le cabinet, et sans en avoir donné connaissance à la reine.// avait altéré des dépêches revêtues de la signature royale ; et enfin ce même secrétaire d'État s'était mis aux lieu et place de la couronne, négligeant ainsi et foulant aux pieds les droits de la reine, afin de faire prévaloir son avis personnel sur Vétat des choses à Paris, » et amener Tentente cordiale sans laquelle on ne pouvait rien ou peu de chose.

Le Père Deschamps vit alors, peu après le renvoi de Pahiierston, Misley, qui allait à Londres. Sur ce qu'il lui dit de ce renvoi et de l'impossibilité du rappel de Palmerston, après d'aussi ignobles abus de confiance : — Oh! répondit Misley, on ne peut pas se passer de lui, et son rappel ne tardera pas. — Use fit en effet, et même dans un ministère présidé par John Russell î Maçon comme lui, il l'avait dénoncé au parlement dans l'intérêt du moment et pour assurer le succès de la grande conspiration maçonnique.

Dès le lendemain du désastre de Novare, on saisit chez Victor-Emmanuel et son entourage immédiat la volonté de reprendre à la première occasion l'œuvre de la Révolution.

Nous disons l'œuvre de la Révolution et non celle de l'indépendance italienne, car en 4850 ce prince donnait à la Franc-maçonnerie un gage positif de son intention de faire la guerre à la religion non moins qu'à l'Autriche et de faire passer l'intérêt révolutionnaire avant l'intérêt italien.

Le ministère d'Azeglio, qui après Novare avait pour mission de panser les plaies du pays, de reconstituer l'armée, prit une attitude autoritaire très énergique et inspira au roi la proclamation de Moncalieri, dans laquelle, dit M™^ Rattazzi, on pouvait voir une « allusion à un coup d'État comme Napoléon devait en faire un peu après (l). » Cavour était l'âme de ce ministère; or, par la loi du 9 avrill 1850, ^il rompait le

(1) Rattazzi et son temps. Documenti inédits, correspondances, souvenirs intimes, par Mme Rattazzi, Paris, 1881, t. I, p. 304.

concordat existant avec Rome : cette loi fut votée avec le concours de Rattazi, l'ancien ministre révolutionnaire de Charles-Albert, le chef de l'opposition dans la Chambre. Une alliance étroite était dès lors con^ tractée entre ces deux hommes ; les mesures persécutrices de l'Église s'accentuèrent rapidement. Mgr Franzoni, archevêque de Turin, ayant protesté, fut arrêté, condamné à l'amende et à la prison par les tribunaux, bientôt après envoyé en exil. Il en arriva autant à l'archevêque de Cagliari.

Rattazzi avait fait jadis partie de la Jeune-Italie : compromis avec les révolutionnaires militants beaucoup plus que Cavour, qui jusque-là paraît s'être tenu dans les régions plus cachées et plus relevées des so^ ciétés secrètes, il apportait à ce dernier l'appui du parti d'action, dont la direction échappa de plus en plus à Mazzini.

La rupture de Cavour avec le vieil élément royaliste piémontais, auquel sa naissance le rattachait, fut bientôt complète. Rattazzi fut, grâce à lui, élu président de la Chambre des députés en 1852 ; il entra au ministère en 1854, et proposa aussitôt une loi pour confisquer les biens des corporations religieuses. Une crise ministérielle s'en étant suivie, Victor-Emmanuel usa de sa prérogative royale pour maintenir Rattazzi au pouvoir et faire voter la loi (28 mai 1855) par la, Chambre menacée de dissolution,

« Mazzini, dit M"^ Rattazzi, fut désarçonné du coup et en devint furieux (1). » Mais la majeure partie des

(1) Cette défection ex plique la haine profonde que Mazzini portait à Rattazzi et quî éclate à chaque instant dans ses lettres publiées par-

éléments révolutionnaires se groupa autour de Cavour et de Rattazzi et leur confia la direction du mouvement. Une des plus importantes adhésions fut celle de Manin, l'ancien doge de Venise en 1848. Il apporta son influence et celle des loges françaises et italiennes, dont il était un des chefs, au service de l'idée unitaire sous la monarchie piémontaise, et combattit la politique mazzinienne, qui avait pour objectif la république fédérative.

« Rattazzi suggéra l'idée d'opposer à cette propagande centrifuge hors du Piémont une pression centripète à Turin. De cette idée, mise à exécution par Gavour, sortit la Società nazionale, qui était le revers de la médaille de Partito d'Apène. Le triumvirat Manin, la Farina, Pallavicini se forma sous la direction de Gavour, avec le programme : Unificazione d'Italia, independenza sotto la dinastia di Savoia^ tant que cette dynastie demeurerait fidèle à la cause italienne, en se servant de l'action populaire et de l'utile concours du gouvernement piémontais. Gette société travailla l'esprit italien et le transforma. Agitatore ed agitato^ disait Manin. Gette agitation rendit impossibles, en les démasquant, les Euménides de l'Italie à cette époque, c'est-àdire Mazzini, Murât, la République, le pape. On groupa les patriotes, on concentra les forces. Gavour était la tête et le foyer de ce polype immense, qui lançait ses tentacules sur tous les points de la péninsule et concentrait l'âme italienne dans le cabinet de Victor-Emmanuel. »

Quelque importance qu'eût cette concentration des éléments révolutionnaires italiens sous la direction de Cavour, elle n'eût pas servi à préserver Victor-

Diamilla-Muller, Politica segreta italiana, Turin, Roux et Favalo in- 8», 1880.

Emmanuel d'un second Novare, s'il n'eût trouvé des coopérateurs comme Palmerslon et Napoléon III. Ce sont eux que nous allons voir à l'œuvre.

Toutes les affaires de cette période ont été traitées par des communications secrètes entre les principaux acteurs des événements. Presque constamment les documents diplomatiques, les notes ministérielles expriment le contraire de ce que préparent Victor-Emmanuel, Napoléon III, Palmerston. Leur manière d'agir est celle d'hommes engagés dans les sociétés secrètes, et qui ont à compter avec des éléments tout autres que ceux qui figurent sur la scène extérieure de la politique.

La guerre de Crimée n'a jamais été bien expliquée dans ses origines. Elle reste un mystère sous bien des rapports. Eh bien ! il est très frappant de voir que, le 12 mars 1849, cette idée était mise en avant par un journal de la secte, publié à Rome, qui préconisait une alliance de la Turquie, de l'Angleterre et de la France contre la Russie. L'intervention du gouvernement piémontais dans cette guerre est encore plus étrange. En 1853, c'est Victor-Emmanuel qui, personnellement et malgré ses ministres, engagea le Piémont dans cette guerre où il n'avait absolument aucun intérêt, mais qui liait le parti révolutionnaire avec Napoléon III. Cavour était dès ce moment son instrument, et suivait, de concert avec le roi, une politique absolument opposée à celle du ministère dont il faisait partie. Dès le 6 juin 1853, Victor-Emmanuel faisait au duc de Guiche, ministre de France à Turin, des ouvertures très précises qui aboutirent six mois plus

lard au traité du 8 juin 1854, après le temps utilepour travailler ropinion publique en ce sens.

Le Père Deschamps a attribué à lord Palmerston un rôle prépondérant dans les révolutions de ce siècle. Misley le lui avait signalé dès 1850, comme exerçant une sorte de dictature sur les sociétés secrètes et sur ce modde diplomatique occulte qui mène en réalité la politique européenne, et pour lequel les débats parlementaires ne sont bien souvent que des parades jouées sur les tréteaux pour l'amusement du public.

Cette partie de l'ouvrage du P. Deschamps a soulevé certains doutes chez des esprits sincères, qui croient plutôt que Vold Palm a personnifié dans sa longue carrière la politique égoïste de l'Angleterre .

Depuis lors, divers écrits, notamment les Mémoires de Rattazzi publiés par sa femme née Bonaparte, sont venus apporter aux vues de l'auteur des Sociétés secrètes une confirmation éclatante.

Palmerston exécrait le pape et les Bourbons : il avait adopté pour devise : Agitez ! Agitez î Dans ses dépèches diplomatiques et surtout dans sa correspondance intime apparaissent constamment les serments du chevalier Kadosch.

En 1847, il avait poussé Charles-Albert à inaugurer la guerre révolutionnaire. Dès 1852, Cavour, devenu premier ministre de Victor-Emmanuel, pouvait, en entrant dans sa lutte diplomatique avec l'Autriche et le Vatican, écrire que le concours loyal de Palmerston lui était assuré.

L'expédition de Crimée avait été si bien une simple opération préliminaire que, dans le congrès même où

DESTRUCTION DU POUVOIR TEMPOREL 29î>

fut rédigé l'instrument de paix, Ton commença la campagne révolutionnaire et diplomatique qui devait aboutir à la guerre d'Italie et à la constitution de l'unité italienne sous le sceptre de Victor-Emmanuel.

La maison de Savoie avait en effet accepté le fruit empoisonné que les sociétés secrètes offrent aux princes, mais que la maison de Bourbon a toujours repoussé. Comme le tentateur, la Révolution lui promettait des royaumes, si elle consentait à Tadorer.

Charles- Albert, engagé de longue date dans les sociétés secrètes, avait commencé cette trahison en se prêtant en 1821 à la première insurrection des carbonari ; puis en 1847, il était revenu aux complices de sa jeunesse et s'était lancé dans la guerre qui se termina par la défaite de Novare. Ses tristes exemples pesaient sur son fils, quoiqu'il n'ait jamais perdu la foi religieuse. Quand la pieuse princesse qui était son épouse fut morte, il fut livré sans contrepoids aux influences révolutionnaires. Dès lors Cavour, gouvernant sous son nom, put engager le Piémont dans la guerre de Crimée pour pouvoir poser ensuite la question italienne au congrès de Paris.

En février 1855, Cavour écrit à Cibrario que Napoléon III ne veut pas encore laisser poser la question italienne, parce qu'il attend la naissance d'un enfant dont il veut, par politique, que le pape soit le parrain.

Ce fut au commencement de 1856 que se fit l'ouverture du congrès de Paris, sous la présidence du ministre des affaires étrangères de France, M. le comte Walewski.

Le 27 mars, dit M. de Corcelles, M. le comte de

Cavour, assisté de Villamarina, avait remis aux ministres de France et d'Angleterre une note verbale réclamant dans le gouvernement du Saint-Siège Vintervention des puissances qui allaient se réunir en congrès.

Impuissance du souverain poiitife à gouverner son peuple ; danger permanent du désordre dans le centre de V Italie; extension de la domination autrichienne bien au delà de ce que les traités c?e 1815 lui ont accordé ; telle était la thèse soutenue dans cette note qui se terminait par ces mots :

« Principauté apostolique sous la haute domination du pape, mais régie par ses propres lois, ayant ses tribunaux, ses finances, son armée, gouvernée, avec des ministres et un conseil d'État, par un vicaire pontifical laïque, nommé pour dix ans ; une troupe indigène immédiatement organisée au moyen de la conscription militaire ; exécution de ces mesures confiée à un iiaut commissaire nommé par les puissances, et au gouvernement français, dont les troupes remplaceraient temporairement celles de TAutrichedans les Légations. »

C'était la reprise de la vieille querelle du Directoire et du premier Empire contre la papauté, c'était la suite de la lettre du prince-président à Edgard Ney ; on y retrouve le même thème, les mots mêmes de sécularisation et de Code Napoléon.

Le 8 avril, le comte Walewski pose donc le premier, au sein du congrès et au nom du gouvernement français, la question romaine et italienne.

La résistance [de l'Autriche empêche le congrès de voter sur ce hors-d'œuvre et sur ces calomnies. Lord Clarendon avait déclaré le gouvernement du

pape « le plus mauvais qui ait jamais existé» ; selon le mot de Cavour, « un verdict rendu par la France et l'Angleterre ne pouvait demeurer stérile. » La diplomatie se faisait l'éditeur responsable des exécrables mensonges de la démagogie.

Un utile auxiliaire de Cavour fut sir James Hudson, ministre d'Angleterre à Turin, et donneur de conseils et de subsides à tous les conspirateurs. Un des secrétaires de la légation disait plaisamment :

« Je viens de dîner chez sir James ; nous étions « douze à table ; sauf lui et moi, les convives étaient « tous galériens et condamnés à mort ! Les gaillards « me donnaient le frisson. »

C'est sous ses auspices et dans l'hôtel de la légation britannique que Mazzini, condamné à mort par contumace en Piémont pour avoir dirigé une tentative d'assassinat contre Charles-Albert, eut plusieurs entrevues avec Cavour.

Lord Palmerston lisait à la tribune du Parlement d'Angleterre les accusations odieuses de sir Hudson contre le pape et les souverains légitimes. Lui-même ne craignait pas de dire :

« Le gouvernement pontifical esl mauvais et tyranniquc. Bien quedes atrocités aient été commises, le gouvernement provisoire de Rome s'est efforcé de les prévenir, et la yille

SAINTE n'a jamais ÉTÉ BIEN GOUVEENÉE QUE DURANT l'aB-

SENGE DU PAPE, qui nc peut se maintenir à Rome qu'avec l'appui d'une force étrangère. »

Pendant deux ans, les journaux anglais à la solde de la Maçonnerie développèrent ce thème, attaquant

tour à tour le pape, le roi de Naples, le gouvernement de la duchesse de Parme, cette princesse si française par le cœur, si grande par l'intelligence.

Tout est prêt, aurait dit le comte Cavour à Napoléon III, avant de partir de Paris, après^le congrès ; commençons par les Ro7nagnes, au premier ordre Bologne se soulèvera. — Non pas, aurait répondu l'empereur, nous ne sommes pas prêts ici contre les États du pape, c'est plutôt par Naples qu'il faut commencer. Vous aviez le duc de Gènes pour ce pays ; mort, vous ne pouvez le remplacer par votre Carignan ; mais j'ai Murât ; avec lui tout sera facile. — Nicotera et tous ses garibaldiens étaient déjà achetés pour cette entreprise. — A ce nom de Murât, Cavour avait pâli.... Il partit soucieux, roulant bien d'autres projets dans sa tète.

Cette conversation, rapportée par M. de Cavour à un de ses collègues, explique la nomination de Murat à la grande-maîtrise maçonnique de France, sur la demande des maçons de Naples, et le rejet qu'ils en firent plus tard, après son vote au Sénat pour le pape, afin d'élire à sa place Jérôme-Napoléon, qui s'était si audacieusement prononcé dans cette occasion et tous les autres contre la papauté.

Cavour devait jouer Napoléon III; il voulait renverser les trônes en Italie, au profit de la maison de Savoie, et il résolut de contre-carrer les menées muratistes. Il prépare les soulèvements à l'aide des sociétés secrètes, et Napoléon III le seconde, sans s'apercevoir du rôle de dupe qui lui est attribué. L'Angleterre prête aussi son argent et va jusqu'à laisser

s'établir à Malte un centre de recrutement pour la légion anglo-italienne qui, plus tard, devait descendre en Sicile.

Il est constant que l'assassinat commis par Agésilas Milano fut préparé à Londres, et dans certains imprimés français, même avant que l'attentat fût perpétré, on lisait : Feu le roi de Naples. Ce roi, c'était le « Bomba », contre lequel Palmerston avait conseillé de courir sus.

Il faut noter qu'en juillet 1856, Garibaldi, qui avait été si hostile à Charles-Albert, vient, sons prétexte de faire de l'hydrothérapie, s'installera Voltagio en Piémont. Il parle dans les manifestes qu'il lance de cette ville de la prochaine libération de l'Italie, et indique que c'est par le Piémont qu'elle aura lieu et que les éléments révolutionnaires marcheront tous avec Victor- Emmanuel.

Les agents maziniens pullulaient, d'autre part, dans toute l'Italie et surtout dans le royaume de Naples. Les loges, qui leur obéissaient encore, poursuivaient l'unification de l'Italie républicaine. Ce fut seulement plus tard que Mazzini, comme on le verra, se résigna à laisser s'exécuter le plan de Cavour.

Mazzini n'avait pas acquiescé au couvent des sociétés secrètes tenu à Paris, en janvier 1852. Au courant des desseins arrêtés entre Palmerston, Cavour et Napoléon III, il veut les déjouer et faire éclater des mouvements révolutionnaires républicains et locaux. Il emploie son arme habituelle, l'assassinat. Le duc Charles III, de Parme, tombe sous les coups d'un sicaire, le 23 mars 1854; en 1856, c'est l'attentat de

Milano qu'il ordonne ; la même année, il cherche à provoquer dans les duchés un soulèvement qui avorte. S'attaquant au gouvernement piémontais lui-même, une bande de mazziniens tente de s'emparer de Gênes le 29 juin 1857. Partout Mazzini échoue : des forces nouvelles tiennent en échec son ancienne puissance. Il comprend bien que l'obstacle est Napoléon III, et il cherche à le renverser par des conspirations qui devaient avoir pour prélude l'assassinat. De nombreuses tentatives se succédèrent sans interruption depuis juillet 1852 jusqu'aux bombes d'Orsini (janvier 1858), qui clôturèrent celte phase de l'action mazzinienne. Le gouvernement impérial chercha autant que possible à cacher au public ces attentats, qui révélaient la fragihté de son établissement.

Voici quelles étaient alors les forces dont Mazzini disposait. A Londres, il y avait deux comités d'action: l'un le Comité central européen^ dirigé immédiatement par lui ; l'autre, appelé la Commune révolutionnaire, dont Félix Pyat était le chef. Un autre comité existait à Jersey, un quatrième à Bruxelles, un cinquième à Genève, où s'était réfugié Eugène Sue. Ces comités restaient en relations avec diverses sociétés secrètes, qui avaient continué à subsister en France. La plus importante était la Ligue du Sud- Est, qu'Alphonse Gent avait organisée en 1849, et qui, de Marseille à Châlon, se ramifiait dans toute la vallée de la Saône et du Rhône. On retrouvera ces mêmes éléments révolutionnaires en 1870, sous le nom de Ligue du raidi, et ils forment encore de nos jours

le principal noyau des anarchistes. Alors, comme plus tard, Félix Pyat joue un rôle important parmi les affiliés. Un de ces groupes formait la société dite du Bureau du tour de France et ses membres voyageaient comme des compagnons, sur les fonds secrets de l'association. Dans ce» sociétés, dirigées par quelques exilés réfugiés en Angleterre, les meneurs en redingote sont suspects aux prolétaires. Les décuries et centuries sont supprimées. Chaque membre ne peut plus avoir désormais de relations qu'avec trois autres. A l'imitation des sociétés secrètes de la Restauration, chacun occupe les sommets d'un triangle imaginaire, dont les côtés sont en contact avec un autre triangle, et c'est ainsi qu'ils se répandent de proche en proche dans les départements, en ayant soin d'adopter pour leurs relations télégraphiques et postales un argot politico-commercial, qui, du reste, ne trompe pas longtemps la police.

Mais, tout d'un coup, le 14 janvier 1858, éclatèrent devant l'Opéra les bombes d'Orsini, arrachant à ses hésitations apparentes celui qu'elles devaient menacer, jetant sur la situation d'horribles lumières, complétées, a dit un historien, par la déclaration testamentaire de l'auteur de cet exécrable attentat.

Dans la séance du 13 mars 1861, M. Keller devait, dans une élude rétrospective, signaler à la tribune du Corps législatif le rapprochement à faire entre le crime d'Orsini et la guerre d'Italie.

Le gouvernement impérial ne lui pardonna pas cet acte de courage, et il combattit depuis lors avec acharnement la candidature de l'éminent catholique.

On ne saurait toujours étouffer la vérité ; en 1874, le Journal de Florence, a publié sur ces événements un récit détaillé dont les principaux traits ont été connus à l'époque, mais qu'il importe de placer ici en son entier :

«... Le soir de l'attenlat (14 janvier 1858), l'empereur montra, en présence du péril, un sang-froid admirable. Comme lors des conspirations de l'Hipiiodrome et de l'O péra-Comique en 1853, de Pianori en 1855, il méprisa d'abord l'implacable perséculio de la secle italienne dont il était membre, mais qu'il avait résolu de renier pour se vouer à la prospérité de la France et à l'établissement solide de sa dynastie.

« Mais vint bientôt la réflexion, et, avec la réflexion, celle frayeur rétrospective qui s'empare des âmes les mieux trempées et fait leur supplice. Le prince impérial n'était qu'un petit enfant. Que deviendrait l'Empire et que deviendrait ce prince héritier, si la secte, qui avait juré la mort de Napoléon, parvenait à réaliser son exécrable dessein?

« Ij'empereur, en proie à des perplexités terribles, se souvint d'un conseil que lui avait donné sa mère, la reine Hortense :

« 8i vous vous trouvez jamais dans un grand péril, si vous avez jamais besoin^d'un conseil extrême, adressez-vousen toute confiance à l'avocat X... Il vous tirera du péril et vous conduira sûrement. »

« Cet avocat, que je ne veux point nommer ici, était un exilé romain que Napoléon lui-même avait connu dans les Romagnes pendant le mouvement insurrectionnel de l'Italie contre le Saint-Siège. Il vivait près de Paris dans un état qui n'était ni la fortune, ni la médiocrité, cet état de mystérieuse aisance que la Maçonnerie assure à ses capitaines.

<> Napoléon chargea M... d'aller lelrouver et de l'inviter à venir aux Tuileries.

« Il y consentit, et rendez-vous fui pris pour le lendemain malin.

'( Quaad il entra clans le cabinet de l'empereur, celui-ci se leva, lui prit les mains et s'écria :

— « On veut donc me tuer ? Qu'ai-je fait ?

— « Vous avez oublié que vous êtes italien et que des serments vous lient au service de la grandeur et de l'indépendance de notre pays. »

« Napoléon objecta que son amour de l'Italie était resté inaltérablemcnt dans son cœur, mais que, empereur des Français, il se devait aussi et avant tout à la grandeur de la France. Et l'avocat répondit que l'on n'empêchait nullement l'empereur de s'occuper des affaires de la France, mais qu'il pouvait et devait travailler aux afïaires de l'Italie et unir la cause des deux pays, en leur donnant une égale liberté et un même avenir. Faute de quoi, on était parfaitement décidé à employer tous les moyens pour suppriiiicr tous les obstacles, pour délivrer la péninsule du joug de l'Autriche et pour fonder l'unité italienne.

— a Que faut-il que je fasse? Que me veut-on? » deman-i dait Napoléon.

« L'avocat promit de consulter ses amis etde donner dans peu de jours une décision.

« Cette décision ne se fit pas longtemps attendre.

a La secte demandait à Napoléon trois choses :

« [° La grâce de Pierre Orsini ;

« 2" La proclamation de l'indépendance de l'Italie ;

« .3° La participation de la France à une guerre de l'Italie contre l'Autriche.

« On accordait un délai de quinze mois à Napoléon pour préparer les événements, et il pouvait, durant ces quinze mois, jouir d'une sécurité absolue. Les attentats ne se renouvelleraient pas, et les patriotes italiens attendraient l'effet des promesses impériales.

« Ici, reprend \e Journal de Florence, le mémoire accumule les documenis connus qui marquèrent le revirement si brusque de la politique impériale et relièrent cette politique à la lettre d'Edgard Ney.

« Le fait est que l'empereur multiplia ses efforts pour

réaliser la première demande de la secte. Il fit implorer la grâce d'Orsiiii par l'impératrice, consulter ses ministres, le corps diplomatique étranger, et ne trouvra de résistance que dans un seul personnage ; mais ce personnage, le plus porté àla clémence par état, ne crut pas que l'empereur fût maître ■d'enchaîner le bras de la justice.

« Le cardinal Morlot lui dit :

— « Sire, Votre Majesté peut beaucoup en France, sans doute, mais elle ne peut pas cela. Par une miséricorde admirable de la Providence, votre vie a été épargnée dans cet affreux attentat ; mais autour de vous le sang français a coulé, et ce sang veut une expiation. Sans cela toute idée de justice serait perdue, et justifia regnorum funda^ mcntum. »

« Napoléon avait compris. Il ne lui restait qu'une chose à faire ; et il la (it. 11 alla trouver Orsini.

« Quel fut l'entretien des deux adeptes de la vente de Gésène ? On ne le saura peut-être jamais. Ce que l'on sait pourtant, c'est que dans cet entretien Napoléon confirma les engagements pris en Italie dans sa jeunesse, renouvelés à l'avocat X..., et qu'il jura, dans les bras de celui qu'il ne pouvait sauver, de se faire son exécuteur testamentaire.

L'expression n'est que juste. Napoléon a été l'exécuteur testamentaire d'Orsini. Il fut convenu que celui-ci écrirait une lettre que l'empereur rendrait publique, et dans laquelle le programme de l'unité italienne serait déclaré.

« On vit alors un des plus grands scandales de notre temps : la lecture devant des juges de cette lettre-testament et sa publication dans le Moniteur.

« Le mémoire donne la lettre où ne figure pas le passage du pape, passage qui a pourtant été connu depuis 1870.

« Martyr de l'idée italienne, Orsini monta sur l'échafaud, avec la certitude que l'Italie serait une, que le pape serait ■découronné, et il cria en présence de la mort :

« Vive l'Italie / Vive la France ! »

De son côté, Kossuth raconte dans ses Mémoires comment M. Pietri avait fait les plus grands efforts pour sauver la vie d'Orsini ; il en avait obtenu la promesse de l'empereur. Celui-ci n'ayant pu tenir cet engagement, à cause de l'opinion publique, M. Pietri « fut tellement froissé qu'il se démit de ses fonctions de chef de la police. » C'est de M. Pietri lui-même que Kossuth tenait ces détails.

« Orsiai avait cette idée fausse, disait Pietri, que rem-p pereur Napoléon était un obstacle à la liberté de l'Italie. Et il avait absolument tort. L'empereur avait toujours été un véritable ami de cette liberté. Il expliqua à Orsini, dans sa cellule, que, si l'attentat avait réussi, lui, Orsini, aurait tué, entre tous les souverains de l'Europe, le seul de qui les Italiens pussent attendre aide et secours. Cette explication ne fut pas sans effet sur Orsini. Le 21 février il adressait, de sa prison de Mazas, une lettre à l'empereur.

« Ne repoussez pas, Sire, écrivait-il, la parole d'un patriote qui est au seuil de la tombe. Délivrez l'Italie, et la bénédiction de vingt-cinq millions d'italiens suivra votre nom dans la prospérité. »

« Les journaux furent autorisés à publiercettelettre. Orsini comprit que sa voix, s'élevant du seuil de la tombe, était parvenue jusqu'au cœur de l'empereur, et le 11 mars, cette fois de la prison de la Roquette, il écrivit une seconde lettre, dans laquelle il condamna ouvertement le meurtre politique et conjura la jeunesse italienne de se préparer à combattre pour la liberté de l'Italie par la pratique des vertus civiques. »

Ce fut Jules Favre qui défendit Orsini, et Ton doit remarquer qu'en ne divulguant pas plus tard certains secrets de la vie privée du député républicain, le g0U| vernement impérial acquittait une dette de gratitude

pour le silence de l'avocat sur les révélations de son client carbonaro.

L'union entre les Tuileries et le Palais-Royal devint plus étroite ; Thistoire n'en a pas encore révélé la mystérieuse cause ; on sait seulement que la division avait éclaté, dès le commencement, sur la légitimité des titres à l'Empire ; qu'en 1854, Napoléon III avait fait déclarer par MM. Troplong, Baroche et Abattucci, la légitimité des Bonaparte d'Amérique; qu'en 1856, le même conseil, présidé par les mêmes personnages, avait, sur les instances du vieux Jérôme, révoqué son premier jugement, et déclaré la légitimité du second fils né delà princesse de Wurtemberg; et qu'enfin, après l'entrevue de Plombières, où tout avait été réglé avec M. de Cavour sur l'Italie, le prince Napoléon devait épouser la seconde fille du roi de Piémont, Victor-Emmanuel. Quoi qu'il en soit, on relit sans surprise ce passage d'une lettre d'Enfantin, un des confidents du Palais-Royal et des Tuileries, et qui en Suisse avait naguère « endoctriné les anciennes grandes dames de l'Empire, la duchesse de Bade et la comtesse de Saint-Leu. »

« Vous savez que je me suis toujours refusé à ne voir (Qu'une pensée dynastique dans l'atFeclion de Louis-Napoléon pour son cousin. J'ai toujours pensé qu'il lui savait gré d'avoir maintenu le nom de Napoléon dans les rangs de la démocratie, et de s'être abstenu de toute alliance politique avec les partisans du passé, pendant que lui, au contraire, était obligé de compter avec tout le monde sans distinction de parti, selon les exigence du temps et les nécessités de sa position suprême. Entre nous encore, /« ne crois pas que Vempereur déteste les hommes qui, en Italie, ont

combattu les abominations des gouvernements de Naples, de Rome et de Milan. »

Le Saint-Siraonisme avait voix ou oreille au coQseil, et peut-être toutes deux ; aussi Enfantin ne se trompait-il pas en annonçant la guerre et en donnant à ses amis des conseils financiers dont leurs coffres eurent à se féliciter.

Napoléon III avait dit, le 3 janvier, à M. de Hubner, ambassadeur d'Autriche : «Je regrette que votre gouvernement ne s'entende pas mieux avec nous. » Tout était prêt pour le branle-has annoncé, dès 1853, par H. Misley au Père Deschamps, en rendant compte du couvent maçonnique auquel il avait été , nous l'avons dit, convoqué de la part de Louis-Napoléon, par un billet contre-signe Mocquard (chef du cabinet de l'empereur) et sur lequel on lisait: Pour les affaires d'Italie,

On connaît la glorieuse campagne accomplie par nos soldats, et l'on sait aussi que l'accueil lait par le peuple italien aux vainqueurs de Montebello, Solferino, Magenta, témoignait de sentiments peu reconnaissants. Ce fait, inexplicable même en tenant compte de la jactance itahenue, avait une cause maçonnique: Mazzini détestait Napoléon III, et c'était par discipline qu'il avait interrompu ses ordres d'assassinat depuis l'échec d'Orsini. Il redoutait les menées du carbonaro couronné. Le gouvernement piémontais, de son côté, ne voulait pas laisser tourner à l'avantage des Bonaparte les victoires scellées du sang de la France. C'était toujours la rivahté de Cavour, et elle se manifestait par les secrètes instructions des loges.

Le traité de Villafranca, suivi de celui de Zurich,

fut-il inspiré à Napoléon III par la crainte d'une coalilion des puissances du nord ? On l'a dit, mais d'autre part, il ressort de la correspondance du marquis Pepoli, parent et envoyé de Napoléon III à Berlin, que la Prusse promettait au moins la neutralité, au cas où la guerre se prolongerait. D'après Kossuth, dont les relations avec l'empereur ont été intimes, la décision de ne pas accomplir tout le programme : « l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique », était arrêtée à l'avance par Napoléon III (1).

La vérité est que Napoléon III, tout en voulant accomplir le grand œuvre de la Révolution et satisfaire sa haine contre la papauté, odisse cjuem laesisti^ poursuivait un but d'ambition personnelle. Son cerveau était hanté par le rêve de reprendre l'œuvre de Napoléon P"*, ou tout au moins les projets de 1815. Il espérait faire de l'Italie affranchie de l'Autriche une puissance vassale de son empire. Le prince Napoléon, qui le gênait à Paris, aurait été établi dans Tltalie centrale, en Toscane et dans les Romagnes ; Murât eût régné à Naples. Voilà l'explication de sa conduite pleine de contradictions en apparence. En entrant en Italie, il promet de la rendre libre jusqu'à l'Adriatique ; il s'arrête brusquement à Villafranca, et met en avant un projet de confédération italienne dirigée contre l'ambition du Piémont. De 1856 à 1859, il mine par tous les moyens possibles le gouvernement des Bourbons à Naples ; il répand dans l'armée na-

(1) Le récit de Kossuth, ainsi que tous les documents sur lesquels est appuyé ce récit, se trouvent in extenso dans le tome III de î'ou vrage des Sociétés Secrètes, cliap. VII, § 7.

politaine des proclamations excitant au soulèvement contre les Bourbons et rappelant les souvenirs du roi Joachim ; un comité muratiste, établi à Paris, fonctionne activement ; puis, quand Garibaldi est arrêtédevant Gaëte, on le voit donner un certain appui à François II pour faire échec à Victor-Emmanuel. Il faut la pression de Palmerston et la force acquise par la Révolution pour le faire acquiescer définitivement à l'unité italienne sous la monarchie piémontaise.

Napoléon III avait affaire à un hom.me déplus grande habileté que lui dans Cavour.

Complètement joué, il n'est point étonnant qu'il en ait manifesté sa mauvaise humeur, qu'il ait cherché à prendre des gages contre l'Italie et Victor-Emmanuel. C'est là la véritable explication de Villafranca, comme plus tard de Montana. Elle paraît, du moins, vraisemblable à M. Gallenga, correspondant du Times en Italie, et dont le jugement en l'espèce a une grande valeur.

L'empereur avait déclaré solennellement que les Étals du Saint-Père « seraient respectés », ainsi que le territoire et les droits des puissances neutres.

Or, le corps d'armée de Napoléon-Jérôme, par sa diversion sur les frontières des Légations, ainsi que l'entrée d'un vaisseau de guerre français dans le port d'Ancône, amena, — le prince s'en est vanté dans un rapport, - la retraite des Autrichiens et par conséquent l'insurrection des Romagnes, faite à prix d'or par le parti révolutionnaire qui avait pour garantie de ses emprunts la signature personnelle de Victor-Emmanuel. Le traité de Villafranca conseillait

la séparation administrative diQ% Légations. Le Piémont surenchérit sur la sécularisation déjà indiquée dans la lettre à Edgard Ney et rappelée le 14 juillet 1859, trois jours après la signature des préliminaires de paix, dans une lettre impériale envoyée de Desenzano au pape Pie IX. Au lieu de constituer un vicariat pour le prince Jérôme (qui aurait accepté ce bénéfice malgré le titre peu laïque), il préféra perpétrer la spoliation, montrant ainsi qu'il « comprenait les nécessités de son époque. » Le 30 décembre. Napoléon III sanctionnait cette spoliation dans une nouvelle lettre au Saint-Père, en disant : « Le règne du pape dans les Romagnes est fini. » Et Cavour proclamait à la tribune que cette lettre, — date mémorable dans l'histoire d'Italie et manifestation d'un grand principe, — constituait un fait aussi important pour la question italienne, que la bataille de Solférino, que la délivrance de Venise, car le souverain d'une grande nation catholique y déclare que le pouvoir temporel du pape n'est pas sacré. Or, ajoutait Cavour, « la question du pouvoir temporel du pape n'est pas seulement une question italienne, mais une question européenne, une question universelle, et je ne sache pas que, sans cette déclaration, aucun ministre eût osé assumer la responsabilité de l'annexion des Romagnes. »

Et 92 voix contre 10, acceptant, convaincues par ce discours, la cession de la Savoie et de Nice, témoignèrent à l'Italie, à la France et au monde que cette cession était le prix et le consentement du gouvernement français à l'annexion des Romagnes, et de

la lettre impériale, détruisant en principe le pouvoir temporel du pape.

Il n'y avait donc eu rien de sérieux dans ces traités de Villafranca et de Zurich, si ce n'est la cession de la Lombardie au Piémont et seulement comme un acompte ; tout le reste n'était qu'un trompe-l'œil. Mais écoutons l'intermédiaire officiel de Villafranca, le prince Napoléon lui-même, expliquer au Sénat, dans la séance du l^mars 1861, la portée révolutionnaire de cet acte, avec un cynisme qui était un calcul chez lui, car il le posait auprès des sociétés secrètes comme le surveillant maçonnique de son cousin couronné :

« 11 y a deux choses dans le traité de Villafranca, a-t-il dit danà la séance du 1^' mars : ce qui a été réglé, stipulé définitivement, promis sans ambages, et ce qui n'a eu qu'un caractère éventuel, conditionnel. Les deux empereurs, étant décidés à faire la paix, se sont eiitendus, et ils ont fait deux parts : l'une qu'ils ont réglée immédiatement, comme la cession de la Lombardie à l'empereur des Français, cession fictive, imaginée pour sauvegarder l'amourpropre de l'Autriche ; l'autre partie, qui s'est composée d'une série de promesses et d'indications. Voici ce que les deux empereurs se sont dit; — j'ai peut-être quelque autorité pour le dire, puisque le hasard a voulu que j'aie été l'intermédiaire de celte négociation : — Nous sommes d'accord sur certains points qui dépendent de nous, fixons ces points-là ; pour le reste, qui ne, dépend pas de nous, nous ne ferons, pour ainsi dire, qu'indiquer des desiderata ; et après beaucoup de discussions, ces desiderata ont été à leur tour écrits dans les préliminaires. »

La vraie pensée de la politique napoléonienne était dans ces déclarations du prince Napoléon.

Le prince Napoléon a joué pendant tout l'empireun rôle considérable. Les circonstances avaient niis le trône entre les mains de son cousin ; mais les secrets de famille relatifs à la naissance de ce dernier, dont il avait les preuves en mains dans le désaveu de paternité du roi Louis, obligeaient l'empereur à compter envers lui. Si la jeunesse l'avait empêché de jouer, comme lui, un rôle dans la Carbonara, ses principes révolutionnaires n'en étaient pas moins certains. En octobre 1851, peu de temps avant l'élection d'un grand-maître pour la France, le journal le Franc-Ma- Ç071 (3^ année, p. 41) donna une liste de treize candidats présentés comme les plus dignes d'être promus à la grande-maîtrise. Le candidat qui est le second en rang est désigné ainsi : « Napoléon Bonaparte, représentant du peuple, initié en 1848 aux Amis de la Patrie par le F.'. Desanlis, dernier président du Grand- Orient. — Portrait : principes avancés ; doué de qualités énergiques et aimant la Maçonnerie, à l'exemple de son père, le F.-. Jérôme. » Louis-Napoléon préféra faire porter à la grande maîtrise le prince Murât, autant parce qu'il voulait ménager à ce dernier une influence en Italie que pour empêcher le prince Napoléon d'accroître son ascendant et ses moyens d'action. A plusieurs reprises, l'empereur chercha à compromettre son cousin. La brutale impiété, les mœursgrossières, les scandales de la vie domestique de ce personnage le servaient dans ce dessein. Mais celui-ci^ même avant d'être le gendre de Victor-Emmanuel, avait, de par les sociétés secrètes, une force propre, qui s'imposait à son cousin couronné.

Il fut toujours au milieu du règne le représentant de l'idée révolutionnaire, qui était la raison d'être de la dictature impériale. A l'intérieur il groupait autour de lui une fraction considérable de la démocratie, qui saluait en lui un César déclassé. Elle était représentée par le Siècle et l'Opinion nationale^ les journaux les plus influents de l'époque. Quant à la politique extérieure, il poussait énergiquementà l'accentuer de plus en plus dans le sens révolutionnaire, et voici en quels termes il Texposait au Sénat :

« Messieurs, il me reste à appuyer sur la question fondamentale de noire discussion, celle qu'il est sans contredit le plus difficile de faire triompher dans l'esprit du Sénat : je veux parler de Vuniié d'i l'Italie, Cette unité. Messieurs, était le résultat inévitable de la guerre de 1859 : je le prévoyais, et c'est pour cela, je l'avoue, que j'ai été partisan de cette guerre. Elle contenait le germe et le principe de l'unité italienne. En effet, l'Autriche étant battue, tous les princes italiens qui n'étaient que ses préfets devaient tomber avec elle. Ces souverains n'étaient que les hommesliges de François-Joseph. On a dit qu'il y avait quelqu'un qui a plus d'esprit que chacun, c'est tout le monde. Eh bien ! tout le monde en Italie, après la campagne de 1859, a dit que ces princes italiens devaient tomber avec l'Autriche. C'était la voix du peuple, l'opinion de l'Italie (1).

« 11 y a un souverain qui n'était pas le préfet de l'Autriche, et qui l'est devenu par son libre choix : c'est le pape.

« J'arrive à une question délicate, la confédération. C'est selon moi une idée malheureuse, une vieille idée. Elle s'est produite à Villafranca. Là j'ai càusé^avec tout le monde :

(i) Et voilà pourquoi sans doute il ne s'est trouvé que quelques cent mille voix sur plus de vingt millions d'habitants, et sous le coup des poignards, pour former celle Italie unitaire. C'était là tout ce monde qui a plus d'esprit que chacun.

personne ne voulait de la confédération^ ni l'Autriche, ni le pape. Le pape ne demandait qu'une chose, ses États avec quelqu'un pour les garder; Victor-Emmanuel n'en voulait pas non plus : il voulait mieux que ça. On n'accepte pas des morceaux quand on peut prendre le tout.

« — C'est naïf, dit, en interrompant, M. de Larochejaquelein.

« — Non, c'est VRAI ! répondit le prince Napoléon; la

POLITIQUE DOIT AUJOURD'HUI SE FAIRE FRANCHEMENT aU grand

jour !

« En résumé, la confédération était une simple hypothèse posée par la France, et cette hypothèse était lepoussée par tous les intéressés. »

Et cependant elle était signée, par Tintermédiaire de l'orateur, et par les intéressés, comme les desiderata des signataires. Il est vrai que quand Victor Emmanuel apposa sa signature sur le traité de Villafranca, dit encore le prince Napoléon, il se borna à écrire de sa main : « Approuvé en ce qui concerne le Piémont \» ce qui signifiait, pour lui et le prince, son gendre, qu'il approuvait la prise par lui de la Lombardie, d'un morceau, et que la prise du tout était dans ses desiderata.

A ce discours toute la Franc-Maçonnerie française se leva et voulut élever le prince Napoléon à la grandemaîtrise en remplacement du prince Murât, qui avait voté au Sénat en faveur des pétitions relatives au pouvoir temporel du pape. C'est à ce moment que le F.'. Edmond About publia, dans V Opinion nationale, un manifeste où le prince Napoléon était présenté comme le fils légitime, non bâtard, de la Révolution, allusion très remarquée à l'époque. Le

prÎDce Napoléon se prêtait à ce mouvement universel dans les loges ; l'empereur n'y consentit pas. Le prince Murât fut bien obligé de se retirer , mais le gouvernement nomma d'autorité grand-maître le maréchal Magnan, en offrant à la Franc-maçonnerie, comme compensation de cet acte d'autorité, la reconnaissance officielle.

L'établissement de l'unité italienne sous la monarchie piémontaise, fut le résultat d'un concours d'actions diverses, se combinant sous la direction du grand chef des sociétés secrètes, Palmerston, mais non sans des luttes d'influence et des rivalités passagères, qui par moment semblent rompre la trame des événements et déconcertent l'observateur superficiel, peu habitué aux mystères des sociétés secrètes.

Mazzini poursuivait toujours la réalisation du plan de la Jeune-Italie : l'Italie une, républicaine et démocratique.

Cavour, héritier de la pensée des carbonari aristocrates de la Haute- Vente, voulait l'unité, mais sous la maison de Savoie et avec la monarchie constitutionnelle.

Napoléon III, imbu foncièrement des idées révolutionnaires et saint-simoniennes, dont il avait été nourri dans sa jeunesse, dominé également par ses rancunes contre l'Autriche et le serment de carbonaro, hésitait entre ce passé et la réunion des intérêts conservateurs qui lui avaient servi de marchepied pour le trône. Il eût bien voulu refaire la carte de ritahe, enchaîner l'Autriche, réahser à Rome les desseins de la Haute-Vente ; mais il eût préféré, en

laissant le pape au Vatican dans une servitude dorée, ne pas froisser stérilement le sentiment des catholiques français et établir, avec un Murât sur le trône de Naples, une royauté vassale dans le midi de l'Italie.

Mazzini, obligé, par son échec de 1848, de plier sous l'ascendant de Palmerston, avait accepté la monarchie piémontaise, seulement à la condition que l'Italie fût une ; mais il ne subissait qu'à son corps défendant la dictature napoléonienne. Il se réservait de lui faire une guerre sourde et de lui rappeler de temps à autre ses engagements par ses sicaires.

Napoléon, sentant bien que son rôle utile serait fini le jour où le programme de la Révolution serait pleinement réalisé, mettait des lenteurs calculées à remplir ses engagements, de façon à se rendre nécessaire le plus longtemps possible ; toutefois, dominé par Palmerston, surveillé de près par le prince Napoléon, au besoin stimulé par Mazzini, il ne dévia jamais de la route qui conduisait à ce but. Dès que quelques difficultés survenaient entre les comparses de ce drame, on voyait arriver à Paris le comte Arese, grand seigneur italien, ancien ami de Napoléon, homme de confiance de Cavour, en relations aussi avec Mazzini, et la marche de la Révolution reprenait alors son cours.

C'est donc à la fois à Paris et en Italie qu'il faut suivre le travail maçonnique qui réalisa l'unité.

L'opinion publique est aujourd'hui édifiée sur les procédés qui amenèrent la destruction des gouvernements italiens et sur la prétendue spontanéité du mouvement populaire.

Les intrigues anglaises, l'or piémontais semant partout, à Modène comme à Naples, la trahison, ont consommé, d'accord avec la Franc-maçonnerie, la co?iquête unitariste. A Modène, Cavour avait expédié, dès le lendemain du traité de Villafranca, le républicain Louis Frappoli, pour « sauver l'Italie » et aider Farini dans sa besogne spoliatrice (1).

Un autre franc-maçon notable, le ministre Liborio Romano, cette rare figure de traître^ selon l'énergique expression de Mgr Dupanloup, était un des chefs de la Maçonnerie napolitaine, qui, par son organe ofciel, a déploré, en 1868, la mort de cet homme « estimable comme maçon et comme citoyen. »

Des récits authentiques attestent que M. Bombrini, gouverneur de la Banque, avait payé, sur un bon de M. de Cavour, s'engageant comme chef du gouvernement et comme homme privé, un demi-million à Garibaldipour l'expédition de Sicile.

D'autres documents, publiés par la Fanfulla en 1881, montrent la part personnelle prise par Victor- Emmanuel à l'expédition.

C'est une lettre datée du 16 avril de cette année et signée : William Rohan, commodore américain. Le dit commodore rappelle qu'au mois de juin 1860,

(1) Ce Frappoli, devenu plus tard grand-maître de la Franc-maçonnerie italienne, fut chargé en 1870 d'une mission secrète du G/. 0.-. de Berlin auprès de Garibaldi, alors en France. Le G.". 0.*. de Rome lui demanda sa démission pour apaiser la colère de M. de Bismarck. Les subsides cessèrent bientôt après et l'on apprit, non sans élonnement, que, durant un voyage à Turin, Frappoli, subitement atteint d'aliénation mentale, venait d'être enfermé dans une maison de fous. Cette incarcération fut l'objet de commentaires nombreux, mais bientôt étouffés par ordre des loges.

il conduisait en Sicile, sur trois vapeurs, la seconde expédition de 3,400 volontaires. De retour à Gènes pour embarquer la troisième expédition, il fut arrêté par une observation du docteur révolutionnaire Bertani, qui lui représenta qu'il n'avait point d'argent pour approvisionner le Washington, navire sur lequel devaient s'embarquer les troupes. Sur quoi, W. Rohan, muni de pleins pouvoirs, partit en train express pour Turin, y vit le roi et lui exposa la situation. Victor-Emmanuel dit qu'il avait besoin de voir M. de Cavour, mais qu'il rendrait bientôt la réponse. En effet, une heure plus tard, un aide de camp apportait au commodore la lettre « textuelle » que voici :

« Commandant, je vous renvoie ci-inclus les deux lettres de Medici, que vous mettrez dans d'autres enveloppes et livrerez à Cavour. J'ai déjà donné trois millions à Bertani. Retournez immédiatement à Palerme pour dire à Garibaldi que je lui enverrai Valerio en place de La Farina ; et qu'il s'avance immédiatement sur Messina, Francesco (le roi de Naples) étant sur le point de donner une constitution aux Napolitains.

« Votre ami,

« ViCTOR-EjIMANUEL.

« 27 juin 1860. »

Tout commentaire serait superflu. Mais il faut relever spécialement ce trait du « Faites vite, » mot d'ordre donné à Garibaldi par Victor-Emmanuel, au moment où il supposait que François II, par l'octroi d'une constitution, pourrait déjouer les manœuvres révolutionnaires dont il était entouré depuis longtemps.

Lord Palmerston était dans le secret de l'expédition de Garibaldi, et il lui donna à deux reprises un concours décisif.

« Le M mai, dit M^^^Rallazzi, Garibaldi apprit que du petit port de Marsala étaient parties, le jour précédent, deux frégates napolitaines, et que deux bâtiments anglais venaient d'y arriver. Garibaldi hâta la marche du Piémont et entra le même jour dans ce port. Le Lombardo était resté en arrière ; les frégates survinrent et commencèrent à canonner le petit Lomhardo. Bixio lui fit forcer la passe, où il échoua et barra l'entrée du port. Le Stromboli voulait s'en emparer. U Argus, navire anglais, intima l'ordre de cesser le feu tant que les officiers anglais ne seraient pas retournés à bord. Les Napolitains obéirent à l'injonction. Les Mille demandèrent à être débarqués. Deux heures après, ils étaient tous sur le sol sicilien. Alors seulement les anglais se retirèrent. Le Capri et le Stromboli s'avancèrent en tirant sur les volontaires ; ils capturèrent le Piemoiite, déjà vide, et s'éloignèrent. »

Quelques mois plus tard, le roi de Naples défendait vaillamment à Gaëte la véritable nationalité de son peuple. Engagé par d'anciennes promesses, l'empereur Napoléon laissait la flotte française protéger la ville du côte de la mer.

« Victor-Emmanuel se plaignit à l'empereur de l'attitude presque agressive de l'amiral Le Barbier de Tinan, disent les Mémoires de Rattazzi ; Napoléon rétracta ses instructions et en donna de nouvelles, peut-être après les observations du cabinet anglais. Pour justifier sa conduite, il prétendit plus lard qu'il s'était constitué tacitement médiateur entre les deux rois, afin de les obliger à s'entendre et à traiter directement. La vérité est que Palmerston, ayant

soupçonné chez l'empereur l'intention de créer des difficultés entre la France et l'Italie, lui fit entendre que l'escadre anglaise pourrait bien quitter Malte pour aller s'embosser devant Gaëte, à côté de l'escadre italienne. »

Aussi Garibaldi, quand il fut reçu, en 1864, en Angleterre, put-il prononcer publiquement ces paroles que l'histoire doit enregistrer : « En 1860, « sans l'aide de l'Angleterre, il eût été impossible « d'accomplir ce que nous avons fait dans les Deux- « Siciles, et Naples serait encore soumise aux Bour- « bons sans l'aide de Palmerston, et, sans l'amiral « Mondy, jamais je n'aurais pu passer le détroit de « Messine ! »

La légende des Mille a fait son temps, et l'histoire est pleinement édifiée aujourd'hui sur la série de trahisons, préparées dans les loges, qui rendirent possibles les succès de Garibaldi et de Cialdini, comme les exploits grotesques de Farini à Parme et à Modène.

Pendant que ces événements s'accomplissaient en Italie, le complot maçonnique se déroulait aussi à Paris. Alafm de 1859 parut une brochure, \q Pape et le Congrès j écrite sous les yeux mêmes de l'empereur par M. de La Guéronnière, et qui fut immédiatement signalée par les journaux officieux comme l'expression de la pensée du maître. Elle rééditait toutes les vieilles calomnies contre le pouvoir temporel et concluait à laisser s'achever l'œuvre italienne et à réduire le pape au Vatican et à son jardin.

Ce programme ainsi arrêté par Napoléon III et ce gage donné par lui aux sectes en leurs représentants

Cavour et Palmerston, les événements se précipitèrent.

Le pape avait réuni une petite armée de catholiques fidèles qui, sous la conduite de l'illustre général Lamoricière, le vainqueur d'Abd-el-Kader, était parfaitement en état de réprimer les mouvements insurrectionnels qu'une poignée de sectaires avaient artificiellement provoqués dans les Romagnes.

Le gouvernement napoléonien avait fait tout ce qui dépendait de lui pour empêcher la formation de cette armée. L'élan des catholiques l'obligea à ne pas prendre ostensiblement des mesures contraires ; mais quand elle fut formée et se prépara à réprimer l'insurrection des Romagnes et à rétabUr dans ces provinces l'autorité du pape, Napoléon III y opposa son veto absolu .

Ce fait si grave a été constaté officiellement dans une dépèche écrite peu de temps après Castelfidardo par le cardinal Antonelli à Mgr Meglia, nonce à Paris. Le secrétaire d'État, dans cette dépêche, réfutait l'accusation d'impuissance élevée contre le gouvernement pontifical par une brochure anonyme et officieuse : La France^ Rome et V Italie, écrite de la même main que le Pape et le Congrès.

Le cardinal AntonelU s'exprime dans cette dépèche en ces termes bien significatifs, malgré le style diplomatique qui les enveloppe :

« Je m'abstiens ici à dessein de toutes les recherches sur les circonstances qui empêchaient de rétablir l'autorité du, pape dans les Romagnes. Je dirai seulement qu'on ne comprend pas comment la France ne devait pas le faire, après^

qu'elle avait pris en main la protection du pouvoir temporel du saint-siège, comme la brochure en convient. Si d'ailleurs cette protection comportait la présence de ses troupes à Rome, on ne voit pas pourquoi elle ne le comporterait pas à Bologne.

« J'ajouterai enfin que le souverain pontife le pouvait, ayant déjà une armée suffisante pour reprendre les Romagnes ; et, s'il ne Tapas fait, l'auteur de la brochure doit le savoir mieux que personne, c'est parce qu'il a été empêché

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