CHAPITRE XVI
l'unification de l'Allemagne
Nous avons raconté plus haut la part prise par Frédéric II à la propagation de la Franc-maçonnerie et aussi l'appui qu'il trouva en elle ; nous avons cité le témoignage du grand maître Bluntschli, datant de son avènement le commencement de l'ère de la Révolution. C'est un de ses lieutenants, un prince vassal de la Prusse, le duc de Brunswick, que tous les ordres maçonniques choisirent d'un commun accord pour leur grand«maître au couvent de Wilhemsbad en 1782; c'est grâce à la stratégie diplomatique de la Prusse que la coalition des princes tourna en une pure guerre de conquêtes une intervention contre la Révolution qui eût dû être essentiellement désintéressée.
Dès cette époque était arrêtée dans les sectes l'idée de détruire le saint empire romain germanique et la maison d'Autriche, pour réunir toute l'Allemagne en un empire centralisé sous la dynastie prussienne. Un des adeptes de Weishaupt, le marquis de Constanza, écrivait déjà :
« En Allemagne il ne doit y avoir qu't*^ ou deux princes tout au plus, et il faut que ces princes soient illuminés et tellements conduits par nos adep-
l'unification de l'Allemagne 343
tes et tellement environnés d'eux qu'aucun profane ne puisse approcher de leur personne. »
Après la dissolution apparente des illuminés, à la suite des mesures prises en Bavière contre Weishaupt, Tapostat Fessier, qui venait d'être l'inspirateur de Joseph II dans sa triste campagne contre l'ÉgUse, alla s'étabhr en Prusse, où, selon Eckert, « il s'était imposé la tâche de donner une forme extérieure au but et aux moyens de l'IUuminisme. » Là il organisa la grande loge royale York à ramitié, dont il eut l'habileté de faire accepter le patronage par le prince royal, depuis Frédéric-Guillaume III. Grâce à cette tactique, cette loge, où se conservait le plus pur esprit de l'IUuminisme, survécut aux mesures prises en 1794 par le duc de Brunswick, et elle servit, comme on va le voir, de noyau à la conspiration anti-chrétienne et anti-sociale. Cette année même, à la diète de Ratisbonne, la Prusse s'opposait à la demande de l'Autriche d'interdire les loges maçonniques dans toute l'étendue de l'empire.
En 1802, le saint empire romain était détruit et avec lui le dernier reste de la grande pensée de Charlemagne. La Prusse fut de toutes les puissances germaniques celle qui profita le plus de la sécularisation des principautés ecclésiastiques. Comme on l'a vu, son principal ministre à cette époque, M. Haugwitz, avait la direction de la Franc-maçonnerie et de l'ordre intérieur en Allemagne et en Pologne. Frédéric-Guillaume III et ses ministres s'engagèrent complètement 4ans le Tugendbund^ dont la pensée patriotique était
344 l'unification de l'Allemagne
si singulièrement mélangée des tendances de la Maçonnerie. Après la défaite de Napoléon, le roi de Prusse se refusa à donner une constitution, et dès ce moment la lutte sembla se dessiner entre la monarchie et les sociétés secrètes. Sur ces entrefaites eut lieu le congrès de Vérone, où M. de Haugwitz fit aux souverains ses révélations sur le but réel des sectes et l'impossibilité de les diriger, comme l'avait essayé la Prusse depuis 1797.
La suite donnée à cette communication par les souverains fut bien différente. Voici comment la raconte M. de Gloden, écrivain allemand initié à tous les secrets de la politique prussienne.
« Ce mémoire produisit sur les empereurs François et Alexandre une impression plus profonde que l'auteur n'aurait pu l'espérer. En Autriche et en Russie, c'en est fait pour longtemps, et peut-être pour toujours de la Franc-maçonnerie. Et comment s'est conduit Frédéric-Guillaume III, à qui était adressé le rapport de son ancien ministre, et que ses amis et ses alliés engageaient à suivre leur exemple ? Gomment a-t-il agi, lui qui, comme tout le monde le sait, se prêtait de si bonne heure aux conseils de ses voisins et de ses alliés ?
« Informez vos frères, écrivait-il de Vérone à son médecin particulier, Wiebel, lequel était membre de la grande loge d'Allemagne, que j'ai eu fort à faire ici au sujet de la Franc-maçonnerie et de sa conservation en Prusse ; mais que je ne leur retirerai pas la confiance que je leur ai accordée, à moins d'avoir des motifs plus concluants. Ditesleur que la Maçonnerie pourra compter sur ma protection,^ aussi longtemps qu'elle se renfermera dans les limites qu'elle s'est fixées elle-même (1). »
(1) M. de GlodeQ a publié ces documents en 1840»
l'unification de l'Allemagne 345
Dès ce jour un pacte fut conclu entre la Prusse et la Franc-maçonnerie. Les loges jugèrent que la Prusse était de tous les États de l'Europe le plus capable de réaliser leur œuvre, et elles en firent le pivot de leur action politique, sans se laisser déconcerter par les hésitations et parfois même par les velléités réactionnaires du successeur de Frédéric-Guillaume III.
A partir de 1821, toute la Maçonnerie allemande convergea vers Berlin : elle fut comme une branche de l'administration, conduite à un but déterminé avec la raideur de main propre à la bureaucratie prussienne. Si les loges supportaient ce despotisme, c'est parce que, en le subissant, elles n'en marchaient que plus sûrement vers l'accomplissement du « grand œuvre maçonnique. »
L'idée de la réunion de l'Allemagne sous sa domination ne cessait pas d'être le but de toutes les loges. Voici entr'autres un curieux récit extrait des mémoires du général Lamarque, où il raconte son entrevue avec le comte de B... en 1826 :
« Il a trouvé le moyen de se faire recevoir dans toutes le sociétés secrètes de l'Italie et de l'Allemagne, et il prétend que ces sociétés minent le terrain sur lequel repose l'ordre social actuel. A l'entendre, les carbonari parviendront à leur but, qui est de réunir toute l'Italie en une seule puissance. Ce désir d'union est aussi un des grands buts de la société teulonique en Allemagne : les nombres mystérieux de trente-sept et de trente-huit qu'elle a adoptés signifient que sur les trente-huit princes qui partagent l'Allemagne il n'en faut conserver qu'un, qui établira le régime constitutionnel ot fondera la liberté. Quel est ce prince qui doit
346 l'unification de l'Allemagne
succéder à tant d'autres et ne faire qu'un Etat de tant d'Etats ? Il n'est connu que des principaux adeptes du grand cercle directeur dont il fait lui-même partie. Sera-ce le prince de Bade ou le roi de Wurtemberg ? »
En jetant ces deux derniers noms dans la conversation, le comte deB... avait voulu dérouter le général Lamarque, ou bien encore entretenir l'alliance maçonnique des libéraux et des bonapartistes, car le prince de Bade était allié de la famille Bonaparte.
Le prince Louis-Napoléon, qui, même avant sa fortune politique, était fort au courant des vues des sociétés secrètes, avait cherché à entrer dans ce dessein dès 1845 avec le duc de Brunswick.
Un ouvrage publié à Londres en 1867, sous le titre : Lettres et correspondances de Th. Slinghy- Dimcombe, donne des détails assez curieux et peu connus sur les rapports qu'eurent le feu duc de Brunswick et Napoléon III, alors que celui-ci n'était que prétendant. L'anglais Slingby-Duncombe était lié avec le comte de Dorsay, l'ami personnel de Louis- Napoléon, et, soit par intérêt, soit par une sorte de fantaisie romanesque, il travailla une partie de sa vie à servir la cause du prince et du duc dépossédé de Brunswick. Ce fut lui qui eut le premier l'idée de faire servir l'énorme fortune du « duc aux diamants » aux projets de Louis-Napoléon, qui de son côté s'engageait à rétablir le duc dans ses États et à favoriser l'unification de V Allemagne. Dans le but d'amener une entente entre les deux prétendants, M. Duncombe envoya en 1845 son secrétaire parti cuher, M. Smith, à Ham, où le prince Napoléon était dé-
l'unification de l'Allemagne 347
tenu. Smith eut une longue conversation avec le prince, qui signa la convention suivante :
« Nous, soussignés, duc de Brunswick et prince Louis Bonaparte, convenons de ce qui suit ;
« Art. l^''. Nous promettons et jurons sur notre honneur et sur le saint Évangile, d'une part, de rétablir le duc de Brunswick dans son duché, et, si cela est possible, de faire une Allemagne nationale unie, et de lui donner une constitution répondant aux progrès et aux besoins de l'esprit du temps ; d'autre part, d'assister le prince Napoléon dans son dessein de rendre à la France l'exercice de sa souveraineté nationale, telle qu'elle a été reconnue en 1830, afin que le pays puisse, en toute liberté, décider sur la forme du gouvernement qui répond le mieux à ses intérêts.
« Art. 2. Celui de nous qui arrivera le premier au pouvoir suprême, sous quelque titre que ce soit, s'engage à fournir à l'autre les subsides nécessaires en argent et en armes pour atteindre son but, et non seulement à autoriser remploi d'un nombre voulu de volontaires, mais à en faciliter l'enrôlement de toutes manières. »
Le contrat fut signé par le comte Dorsay au nom du prince Louis-Napoléon et par M. Smith pour le duc de Brunswick. Ce M. Smith est le même qui était chargé d'administrer la fortune du duc et a reçu un million pour sa part de l'héritage. On sait qu'un premier testament, fait en 1865, léguait au prince impérial toute la fortune du duc de Brunswick. Mais ce dernier a fait comme la fortune et s'est éloigné des Bonaparte au moment où ses millions auraient été plus que jamais les bien-venus.
En 1845, le traité du prisonnier de Ham et du duc aux diamants était grotesque ; malheureusement en
348 l'unification de l'Allemagne
1866 cette idée ne reparut que trop dans les hallucinations de Napoléon III.
En 1848, l'union de T Allemagne fut sur le point de se réaliser. La création d'un empire prussien, qui séparât la France de la Russie, était l'objectif de Palmerston, et il avait donné l'ordre aux loges par un article-programme du Globe du 12 mai 1849, qu'on peut voir reproduit en entier dans l'ouvrage du P. Deschamps, t. III, p. 313.
Le parlement de Francfort offrit la couronne impériale au roi Frédéric-Guillaume IV, et il ne tint qu'à lui de réaliser dès lors l'œuvre qui s'est accomphe en 1866 et 1870 ; mais ce prince, honnête homme et respectueux sincèrement du principe de la légitimité, s'y refusa absolument. La publication récente de sa correspondance avec le baron de Bunsen éclaire d'un jour singulier l'histoire de ces temps : il est curieux de voir comment la Révolution, sous sa forme libérale, continuait à faire son œuvre, sous un prince qui voyait cependant très nettement que le libéralisme conduisait au radicalisme. Mais les sociétés secrètes exploitaient ses préjugés contre le Catholicisme et sa manie de vouloir constituer une sorte de protestantisme universel, comme une contrefaçon de la véritable Église catholique.
En 1848, quand Bunsen, alors ambassadeur à Londres, poussait de toutes ses forces le roi de Prusse à uûifier l'Allemagne et à rejeter l'Autriche en Orient, le prince Albert, un Cobourg, écrivait lui-même au roi de Prusse pour l'engager à suivre les conseils de son propre ambassadeur ! Ce fait étrange est rapporté
l'unification de l'Allemagne 349
par Wolfgang Mentzel dans sa correspondance. Or c'était là précisément le plan poursuivi par Palmerston.
Mais l'empereur Nicolas, qui en 1848 avait si énergiquement contribué à la répression de la Révolution, était mort en 1855. Les défaites essuyées en Crimée et la désorganisation administrative de l'empire -russe inclinèrent son successeur Alexandre II à suivre une politique tout autre. A son tour Frédéric-Guillaume IV mourut en 1861, laissant la couronne à un frère moins scrupuleux.
La Maçonnerie, après son échec de 1848, n'avait pas cessé de travailler à l'unité allemande, et M. de Bismarck fut l'homme qui groupa toutes les forces des sociétés secrètes sous sa direction.
L'on peut remarquer que les hommes qui ont servi sa politique avec le plus d'ardeur pendant cette période sont d'anciens agitateurs, qui ont pris une part active aux événements de 1848. Tels sont Schultze- DeKtsch, le d'" Lœwe, Becker, Benningsen, Miquel, Gervinus, Bamberger, Gneist, Seybel, Lasker, puis ceux qui, comme Karl Marx et Simon Deutsch, les chefs de l'Internationale, travaillent pour lui sur un autre terrain, M. Bluntschli, le grand-maître de la mère-loge de Bayreuth. A ces événements se rattache comme une préface le récit suivant de l'éminent évêque de Mayence, Mgr de Ketteler.
« J'étais (en 1848) curé dans une paroisse de mon pays, à Hopsen, en Westphalie, La confiance des habitants de cette contrée me força, contrairement à tous mes goûts, d'accepter un mandat au parlement de Francfort. Le dis-
350 l'unification de l^Allemagne
Irict électoral où je me trouvais comprenait entre autres le comté de Tecklembourg, ancienne province de la Prusse et protestante. Dans une réunion d'électeurs tenue là, on s'occupa surtout du rôle que les députés devaient remplir à Francfort dans le débat sur la constitution allemande. Un des assistants, homme d'ailleurs éminemment respectable, émit cet avis, que la principale mission du parlement était d'ÉTENDRE jusqu'au Mein Ics frontlèrcs de la Prusse et de constituer ainsi au nord de l'Allemagne une royauté qui serait placée sous la couronne de la Prusse ; que mon devoir de député était de concourir à ce dessein. Ce fut la première fois que j'entendis émettre l'idée que nous avons vu se réaliser vingt années plus tard. Je fus étrangement surpris, dans un temps où tous les droits étaient ébranlés, d'entendre une telle bouche préconiser, comme un moyen de salut, une nouvelle et si colossale violation du droit, et je repoussai énergiquement le conseil de concourir à un dessein qui était le déchirement de l'Allemagne. Je ne me figurais guère alors que je serais témoin plus tard, comme évêque de Mayence, de la réalisation de ce plan et de V extension des frontières prussiennes jusqu'au Mein. Combien de fois j'aipensé depuis à ce monsieur de Tecklenbourg, dont les paroles sont devenues pour moi une preuve que ce qui est arrivé de nos jours était depuis longtemps préparé. Je suis certain maintenant que cet homme n'énonçait pas une opinion personnelle, mais qu'il s'était approprié la pensée d'une société secrète. »
Les relations de M. de Bismarck avec les chefs de V Internationale ne sont un mystère pour personne. Il a pour secrétaire intime un M. Lotliair Bûcher, qui, après avoir été obligé de s'exiler après 1848, fut l'exécuteur testamentaire de Lasalle, le célèbre socialiste ; et Karl Marx, dans une lettre publiée en 1878, par V Égalité, parle sur un ton plaisant des
l'unification de l'Allemagne 351
communications que ce Lothair Bûcher lui a faites de la part de son maître et signale incidemment son action sur certains journaux socialistes de l'étranger. Il s'agit des fameux « fonds des reptiles. »
Les déclarations faites la même année au Reichstag par le député socialiste Bebel ne laissent, d'ailleurs, aucun doute sur les relations de M. de Bismarck avec les sectes.
Un autre collaborateur du chancelier prussien fut Arnold Ruge, l'un des premiers chefs de la Révolulion en Allemagne, ancien ami de Mazzini et de Ledru-RoUin.
Les faciles victoires remportées contre la Saxe, la Bavière, l'Autriche elle-même, sont dues aux complicités que la Prusse rencontrait partout dans les affdiés des loges. Dès 1861, une réunion de tous les rites de la Franc-maçonnerie allemande s'était opérée sous la forme d'une fédération intitulée Verein deutscher Frelmaurer, et avait choisi pour président le F.-. Seydel. Grâce à cette union, le travail d'unification s'opérait ostensiblement , indépendamment même de celui que pouvaient faire les meneurs cachés. L'opinion recevait une impulsion irrésistible par tous les écrivains et professeurs en renom enrégimentés dans le Verein.
Tous les hommes marquants de l'empire allemand actuel sont des francs-maçons avancés ; on peut s'en convaincre en comparant les annuaires maçonniques avec le Reichsanzeiger.
L'empereur lui-même est frère et protecteur de tout l'ordre maçonnique. Le prince impérial va fré-
352 l'unification de l'Allemagne
quemment présider des cérémonies maçonniques, où il prononce des discours très avancés. Il s'est en toute circonstance déclaré le protecteur des juifs contre ceux qui, à la suite du mouvement antisémitique, voulaient les exclure des loges.
Après les grands succès de la Prusse, un habile personnage a dit que « c'étaient les maîtres d'école prussiens qui avaient gagné la bataille de Sadowa ! » Comme toutes les phrases à effet, celle-là a été répétée partout, surtout en France. Rien n'est plus faux, si l'on veut y voir la preuve du développement de la puissance des peuples par l'instruction primaire. Les pays que la Prusse a vaincus en 1866, la Saxe, le Hanovre notamment, étaient beaucoup plus avancés qu'elle sous ce rapport ; mais le mot est parfaitement vrai, si l'on entend par là que les maîtres d'école et les professeurs des universités allemandes, presque tous francs-maçons, ont par leurs enseignements contribué autant que M. de Moltke aux victoires de la Prusse.
Il y a longtemps que la secte réalise en Allemagne le mot d'ordre qu'elle tient des illuminés : corrompre pour arriver à dominer. Le terrain lui était particuHèrement préparé par le protestantisme, qui aboutit logiquement au naturahsme, et par le socinianisme qui a envahi sourdement toutes les confessions protestantes. Au commencement de ce siècle, Mongelas, un disciple de Weishaupt, avait déjà introduit en Bavière l'enseignement obligatoire, et vers 1825, l'auteur du livre des Sociétés secrètes en Allemagne pouvait tracer ce triste tableau des universités de ce pays :
l'unification de l'Allemagne 353
(t II suit de cet exposé que 8,?00 étudiants suivaient en 1818 les cours des vingt-une universités, dont six catholiques, une mi-partie et quatorze protestantes; que la population allemande, étant de 27,500,000 âmes, donne pour chaque million à peu près 288 étudiants, dont 150 au moins sont affiliés à l'Illuminisme ou aux sociétés secrètes, sous le nom de Tugendbund, francs -maçons, Burschenschafts, bande noire, etc. ; et qu'enfin plus de la moitié de la génération qui va prendre part aux affaires publiques en Allemagne est imbue des principes de la secte. Qu'on nous réponde avec d'autres chiffres, si l'on peut. »
Ud homme cependant a marqué entre tous dans cette œuvre de corruption des jeunes générations, c'est le ministre de Prusse, le haut maçon d'Alskenlein, sous le règne de Frédéric-Guillaume IV. L'archevêque de Cologne a flétri le travail impie de ce sectaire, qui a été Tagent principal de la déchristianisation des écoles et de la propagande maçonnique. C'est lui qui disait en parlant du clergé catholique :
« Laissez-nous les écoles, et nous vous laisserons volontiers les pompes de votre culte, les splendeurs de votre hiérarchie, vos évêques et vos chapitres ; nous les honorerons même à l'extérieur, et nous les protégerons ; car ils nous servent, pour un temps encore, de manteau pour couvrir nos vues et nos mesures, et par leur moyen nous tenons les catholiques en repos. Mais lorsqu'une fois ce qui est essentiel au Catholicisme sera effacé du cœur de votre peuple, lorsque la chaîne de vos traditions sera rompue, votre hiérarchie tombera d'elle-même comme un vieux chiffon ; elle ira se confondre dans les ordures que le balai jette dehors; elle sera foulée aux pieds de chacun, à moins que nous ne voulions bien la sauver, en la classant parmi les autres fonctionnaires de l'Etat.»
354 l'unification de l'Allemagne
Au fond de toutes ces méthodes si vantées, de ces « leçons de choses» dont MM. Ferry et P. Bert ont fait décréter l'importation en France, au miheu des instructions philanthropiques, comme les Kindergarten^ on retrouve la propagation persévérante, dès le plus bas âge, des principes du pire naturalisme. S'emparer de l'éducation des femmes pour les éloigner de la religion et les démoraliser a été un des principaux objectifs de lapoUtique d'Etat et des efforts de la Maçonnerie en Allemagne. Le père Pachtler, qui a fait sur la Franc-maçonnerie allemande un travail analogue à celui du P. Deschamps, rapproche ces tentatives de celles faites en France par la ligue de renseignement et par nos divers ministres de l'instruction publique. Cette action simultanée et parfaitement identique n'éclaire-t-elle pas bien des choses? Là est aussi l'explication de la rapide corruption morale qui se révèle maintenant de tous côtés dans le pays des milliards.
En Suisse et en Autriche (où les loges fondées par des agents de Berlin furent les complices de Joseph II dans ses déportements contre l'Église), la germanisation se poursuit par les sectes, qui ne sont point sans posséder un mandat occulte .
A Berlin, l'assassinat de l'illustre Garcia Moreno, président de la République de l'Equateur, était su avant d'avoir été perpétré, car ce catholique courageux avait été condamné par un conseil suprême de la Maçonnerie qui dirige de cette ville la persécution universelle contre l'Église.
L'empire allemand a été constitué par la Maçon-
l'unification de l'Allemagne 355
nerie, et il s'est montré fidèle à cette origine en déclarant la guerre au Catholicisme, en lui livrant dans le monde entier un des assauts les plus dangereux qu'il ait encore eu à subir.
Dans les premiers temps, ce plan a été assez bien dissimulé.
C'est dans l'ombre que M. d'Arnim, pendant le concile du Vatican, tramait ses perfides excitations au schisme, et que le 20 septembre 1870 il se faisait le compHce des envahisseurs de Rome. Les premiers rôles dans l'œuvre du schisme étaient habilement confiés aux ministres pu'ussophiles et francs-maçons de la Bavière catholique et de l'Autriche !
C'est précisément après ses grands succès en 1870* 1871 , quand la Prusse n'avait plus d'ennemis en Allemagne et que les catholiques, non contents d'avoir prodigué leur sang sur les champs de bataille, s'empressaient d'olTrir leur fidélité à l'empire allemand, c'est alors que, sans aucun motif et contre son intérêt le plus évident, M. de Bismarck a inauguré une lutte religieuse qui sera la pierre d'achoppement du nouvel édifice.
Avec la hâte et l'agitation qui sont le propre de son caractère, M. de Bismarck a, dans l'espace de trois années, changé toute la constitution prussienne et édicté la série des lois qui font partout partie du programme maçonnique. Dès 1871 la loi sur l'inspection des écoles, votée par le Landtag prussien, a dépouillé les ministres du culte, cathohques et protestants, de leur au-^ torité séculaire sur les écoles pour la transférer à des, fonctionnaires nommés par l'État. En même temps on
356 l'unification de l'Allemagne
faisait expulser par le Reichstag allemand les jésuites et avec eux les dames du Sacré-Cœur, les ligoriens, les lazaristes qu'on prétendait affiliés aux jésuites] Le landtag prussien est allé jusqu'à supprimer les congrégations enseignantes et la plupart des sœurs de charité.
Quand les légitimes et unanimes protestations de l'épiscopat éclatèrent, le gouvernement prussien avait déjà toutes prêtes deux lois qui sont les plus monstreuses inventions de la théorie de la suprématie religieuse de l'État sur l'ordre spirituel.
Des engagements pris avec les sociétés secrètes peuvent seuls expliquer une entreprise aussi insensée que le Kulturkampf, à l'aide duquel M. de Bismarck se flattait de transformer et de corrompre l'Église cathoUque. Bon nombre de protestants sérieusement chrétiens ont hautement repoussé toute solidarité avec de pareilles lois et les ont condamnées comme troublant la paix religieuse du pays, nous sommes heureux de le constater.
Devant la courageuse unanimité de l'épiscopat, les ■ennemis de l'Église ont dû lever le masque et en arriver à la persécution ouverte. Cette persécution ne s'est pas arrêtée aux frontières de l'Allemagne. C'est •de Berlin que sont parties toutes les attaques contre i'Église, toutes les vexations légales qui de 1871 à 1880 Font affligée dans le Brésil et les États-Unis d'Amérique, comme en Suisse, en ItaHe et en Espagne.
Quand en 1880 M. de Bismarck, se sentant vaincu par la force spirituelle de l'Église, a dû modérer les
l'unification de l'Allemagne 357
violences du Kullurkamp f, sans renoncer cependant à son principe, — des engagements avec la secte maçonnique ne le lui permettent pas, — les autres États, qui recevaient de lui l'impulsion se sont arrêtés, tant il est vrai que ces attaques contre l'Église ne se produisent jamais spontanément chez les peuples !
L'attitude prise par la Franc-maçonnerie depuis que le Kulturkampf a été inauguré est singulièrement significative. Elle juge que le secret est devenu inutile ; elle tient au contraire à se montrer et à faire sentir sa puissance. Dans ses journaux, dans ses loges, elle revendique hautement une part prépondérante dans la fondation du nouvel empire allemand et dans sa lutte contre l'Église.
Le Hérault' Rhénan (25 octobre 1873) disait :
« Nous croyons pouvoir légitimement affirmer que c'est l'esprit de la Franc-maçonnerie qui, dans le dernier procès qui s'instruit contre l'ultramontanisme, a prononcé sa sentence par la lettre à jamais mémorable de l'empereur au pape. Les idées de l'empereur Guillaume, qui, on le sait, est membre de la Franc-maçonnerie, ne datent pas d'hier, et ne lui ont pas été uniquement inspirées par ses conseillers actuels, ainsi qu'on se plaît à le répandre. Déjà, encore à la fleur de l'âge, il les exprima en présence de l'ordre, à une époque où le monde se faisait de lui une tout autre idée. Dans ce temps, il proféra des paroles de prince et d'homme, et il y est demeuré fidèle. Si aujourd'hui il les exécute, c'est ce que l'histoire des siècles futurs attestera. »
Quelques jours après, à la suite d'un échange de lettres entre le pape Pie IX et l'empereur Guillaume, la Freimaurer Zeitung de Leipzig pubUait le manifeste suivant :
358 l'unification de l'Allemagne
« Quand sont ainsi en présence deux antagonistes: Tempereur, qui, en sa qualité de F.-., estime et protège fordre] le pape, qui le maudit et voudrait bien l'envoyer aux enfers, la Franc-maçonnerie peut et doit adopter un parti. Elle peut et doit se mettre du côté où elle est comprise et aimée... A la suite de l'empereur, nous marchons vers la liberté de l'esprit sans assujettissement, vers la pacification de la société sans distinction de symboles, vers l'affranchissement de tout préjugé de jouissance égoïste... Ce vieillard, ce héros est notre F.'. ; il nous est lié par une chaîne indestructible, indissoluble. L'idéal que poursuit notre société nous l'associe. Avec nous et pour nous il manie le marteau de la force, Téquerre de la sagesse, le compas de l'inspiration commune, qui sert à régler suivant un type idéal les actes dignes de l'homme... Que la conduite de notre F.-, impérial, qui n'a pas vainement travaillé au grand œuvre, soit un exemple à tous les FF.-. Nous avons confiance que tous nos FF.*, et toutes nos loges sont animés de ces sentiments, et qu'on n'oubliera pas, dans les banquets qui ont lieu à des époques fixées, de faire trois feux nourris en l'honneur et par amour pour le noble vieillard qui a su combattre les puissances de ténèbres qui veulent anéantir nos desseins. »
Mais la justice de Dieu confond ses ennemis par les conséquences logiques de leurs crimes et en tire la glorification de son Église.
Le Kulturkampf di succombé à la fois devant l'admirable résistance de Pépiscopat et du clergé allemand, qui s'est relevé plusTort et plus uni que jamais au siège romain, et devant le développement du socialisme. Ce n'est pas impunément que l'on détruit toute religion dans les masses I Un pays protestant peut bien moins supporter cette persécution gouvernementale de l'Eglise : la confession luthérienne, dite évangélique, s'est fondue pour ainsi dire sous l'action de
l'unifiga^tion de l'Allemagne 359
l'école maçonnique. De là le prodigieux et alarmant développement du parti démocrate socialiste. Les masses ne se laissent pas guider docilement par l'héritier de Palmerston, fût-il le prince de Bismarck luimême.
En même temps que les succès électoraux des démocrates socialistes au parlement faisaient réfléchir les conservateurs qui avaient suivi jusque-là de confiance la politique du grand chanceher et réveillaient les forces sociales du pays, les sauvages attentats d'Hœdel et de Nobiling contre le vieil empereur, coïncidant avec l'explosion du Nihilisme en Russie, ouvraient les yeux à la dynastie.
Tout ce qu'il y avait d'honnête dans le pays s'est levé et a déclaré que l'on avait fait fausse route, que le Kulturkampf perdait l'empire et la société. Devant cette puissante réaction, M. de Bismarck a dû changer de système (1) ; il apris la tète du mouvement contre le socialisme et a rompu ses alliances avec les progressistes. Mais jusqu'à présent il s'est refusé à abolir les lois de mai; il veut obstinément garder les positions légales prises contre le Catholilicisme au mépris de la constitution et des concordats. L'œuvre
(1) Pour qui veut réfléchir, comment ne pas remarquer que, si les socialistes avaient vraiment voulu frapper la tête de l'empire allemand, c'est contre M. de Bismarck et non contre le vieil empereur qu'ils auraient dirigé leurs coups ? Mais M. de Bismarck est protégé contre eux par une puissance supérieure, car il n'a pas encore fini son rôle maçonnique. l\ a été « titubant » et, selon le mot d'Etzel, qu'il connaît fort bien, on lui a retiré une partie de la confiance, mais on verra plus loin que la menace reste suspendue sur la tête de celui qui a «st entièrement » aux loges^ comme a chef » et comme < instrument >
360 l'unification de l'Allemagne
des sociétés secrètes subit im temps d'arrêt en Alle« magne, mais elle n'est pas détruite.
La visite du prince impérial d'Allemagne au Vatican a été dictée par une nécessité gouvernementale' et par une tactique d'occasion, plutôt que par un remords sincère. M. de Bismarck, se voyant dépass6 par les socialistes, a voulu déterminer une coalition contre eux ; de là son arrêt dans la voie de la persécution religieuse.
Eckert, Gougenot-Desmousseaux, Disraeli, affirment que les juifs sont les vrais inspirateurs de la Maçonnerie et sont toujours en majorité dans le conseil supérieur des sociétés secrètes .
On croira d'autant mieux leur parole si autorisée que l'on constatera l'exaltation universelle du Judaïsme, qui suit la marche en avant de la Révolution et l'extension de la Maçonnerie. Non seulement le juif marcke aujourd'hui partout l'égal du chrétien, mais il le domine par la puissance de l'or, de la presse et des hautes positions scientifiques.
Il n'y avait qu'une région où les populations chrétiennes se défendissent contre cet envahissement : c'étaient la Roumanie et les provinces orientales de la Turquie. Dans ces pays la législation civile refusait aux israélites la plénitude des droits de citoyen et le droit d'acquérir le sol. Il faut lire dans le beau livre de M. Gougenot-Desmousseaux, Le Juif, le Judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, Vqxposé magistral de la question roumaine et des nombreuses raisons économiques et morales qui justifient la résistance de ces peuples devant l'invasion d'un élément étranger destructeur de leur nationalité.
l'unification de l'Allemagne 361
Or, précisément les juifs ont effacé à Berlin cette dernière injure. Le congrès réuni dans cette ville, en juin 1878, pour régler les affaires d'Orient, a solennellement édicté qu'aucune distinction de culte ne pourrait, dans les pays chrétiens, entraîner une différence dans les droits civils et politiques (1). C'est à un ministre de la République française, M. Waddington, que l'on a laissé le soin d'introduire cet article. Aussi bien son rôle s'est-il borné à faire les affaires des juifs, et c'est la seule consolation qu'il en ait rapportée pour toutes les humiliations dont la France a été l'objet au congrès. M. Waddington ne faisait d'ailleurs que suivre la voie que lui avait tracée son prédécesseur, M. le duc Decazes.
Mais c'est M. de Bismarck qui en a été le grand inspirateur. C'est à lui que le peuple roumain, dans son désespoir, s'est adressé pour obtenir d'échapper à cet article du traité de Berlin ; le grand chancelier a été inflexible, et une dépèche de l'agence Havas, du 18 août 1879, a appris au monde entier que M. de Bismarck se refusait à toute modification au traité de Berlin, en tant qu'il a consacré l'émancipation des juifs de Roumanie.
M. de Bismarck n'a fait en cela que payer une dette contractée dans les loges, car les juifs ont été ses soutiens les plus actifs dans l'œuvre de l'unification de l'Allemagne (2). Le Journal des Débats^ dans un
(1) Le F.*. Bluntschli a publié ea 1879 un pamphlet eu faveur des juifs roumains.
(2) M. Lasker^ le chef des nationaux libéraux^ qui a été l'un des plus vigoureux champions de l'unification allemande, ainsi que Bamberger, toujours si haineux pour les catholiques, sont des juifs.
362 l'unification de l'Allemagne
article consacré à l'exaltation d'Israël, le dit en propres termes :
« En Allemagne, dès 1830, les juifs prennent un rôle important; ils sont à la tête de la Jeune- Allemagne. Si l'unité allemande a été hâtée par la diplomatie prussienne et par le militarisme prussien, cette œuvre, ils l'ont préparée, soutenue, complétée... Alliés dès 1866 au prince de Bismarck, ils saluaient en lui un autre Constantin et se montraient ses auxiliaires les plus dévoués.. »
L'auteur de cet article est bien au courant du dessous des cartes de la politique contemporaine.
Auxiliaires de Mazzini, quand il répandait l'idée anti-chrétienne en Allemagne, les juifs ont contribué puissamment, en abandonnant le chef de la Jeune- Europe^ à faire passer la direction des forces des sociétés secrètes aux mains de M. de Bismarck. De là leur action prépondérante sur les cabinets et leur triomphe actuel .