LE TRAVAIL INTÉRIEUR DE LA MAÇONNERIE DE 1852 A
Ainsi que nous l'avons établi, Louis-Napoléon s'était emparé de la dictature à la fois avec l'appui du conseil directeur des sociétés secrètes et avec celui des conservateurs, pour lesquels l'année 1852 s'annonçait comme devant ouvrir une nouvelle ère de massacres et de ruines. Cette double origine explique la politique indécise et d'apparences contradictoires que suivit l'Empire. Au début de son règne jusqu'au complot d'Orsini, l'empereur sembla s'attacher à justifier ces paroles : « Il est temps que les méchants tremblent et que les bons se rassurent » ; il voulait tranquilliser les intérêts matériels et ramener à lui les hommes religieux. Mais on ne trouve dans ses actes aucun gage sérieux donné à ces derniers. Dès le milieu de janvier 1852, Louis-Napoléon, qui réunissait à ce moment même un conseil des chefs des sociétés secrètes et qui traitait avec eux, autorisait les tenues de loges, un instant interdites. Loin de se montrer hostile à la Maçonnerie, il voulut profiter de la législature nouvelle sur les sociétés de secours mutuels (décret du 26 mars 1852) pour reconnaître à ce titre la
364 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
Maçonnerie comme institution d'utilité publique. Le Grand-Orient s'y prêta parfaitement, mais le projet du prince-président rencontra une si vive résistance dans le conseil supérieur des sociétés de secours mutuels, où, à côté de hauts fonctionnaires, se trouvaient plusieurs hommes indépendants, notamment le vicomte Armand de Melun, que cette proposition fut abandondonnée. Louis-Napoléon se réservait d'y revenir plus tarde
En attendant,comme l'administration faisait surtout appel, à cette époque, aux forces catholiques et conservatrices, la Maçonnerie, quoique protégée secrètement, envahie d'ailleurs sur certains points par les éléments officiels, dut observer une grande prudence et éviter de se mêler à la poUtique journalière. Elle se replia sur elle-même, mais n'en travailla que plus activement à attaquer l'Église à fond, c'est-à-dire à miner les croyances chrétiennes, à détruire la foi dans les âmes, à s'emparer de l'éducation de la jeunesse.
Les surveillants officiels qui avaient été donnés aux loges n'étaient peut-être pas complices de ces desseins. Les francs- maçons déclaraient eux-mêmes que ]e prince Murât était « peu expérimenté encore dans les « dogmes occultes de cette institution de charité et de « secours. » Le maréchal Magnan, après avoir reçu, dans une matinée, les trente-trois degrés du rite écossais, disait en riant qu'il ne savait pas le premier mot des choses maçonniques.
Mais les autorités officielles sont peu de chose dans la Franc-maçonnerie, et les courants qui la poussent en avant s'étabUssent, que ces autorités le veuillent ou
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 365
ne le veuillent pas. Il y a toujours au milieu d'elle quelques loges d'avant- garde qui devancent et entraînent les autres.
C'est à cette époque, 1855, qu'une loge de Liège adopta ce programme du F.-. Goffm, qui est devenu, quelques années après, celui de toute la Franc-maçonnerie.
a Suffrage universel direct.
« Abolition des armées permanentes, cause de ruine et d'oppression pour les peuples.
« Suppression de la magistrature inamovible, origine des injustices et des procès scandaleux.
a Abolition des traitements du clergé^ désormais rétribué par les croyants de chaque culte.
ft Suffrage universel pour les élections provinciales et communales, comme moyen d'habituer peu à peu la nation à l'exercice de son pouvoir souverain (1).
« Instruction primaire^ gratuite et obligatoire.
« Suppression de la Banque nationale et établissement d'un vaste système de crédit foncier, commercial et agricole.
« Organisation du travail par la création de grandes associations ouvrières.
« Réduction de tous les budgets et principalement de celui de la guerre.
ft Associations pour rendre les derniers devoirs aux morts sans le concours du clergé.
« Abolition de la peine de mort en matière politique et criminelle.
« Tel doit être, selon moi, l'ordre du jour de la grande réunion M°.-. qui aura lieu prochainement. Voulons-nous écraser l'infâme ou le subir ? »
(1) Cet article du programme du F.*. Goffin vise spécialement la Belgique, où la Constitution a établi un suffrage censitaire.
366 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
Le F.*. Quinet, réfugié en Belgique, réclamait pour l'extirpation de la religion l'emploi de la « force aveugle. »
Le F.*. Renan écrivait à la même époque :
« Les temples matériels du Jésus réel s'écrouleront ; les tabernacles où Ton croit tenir sa chair et son sang seront brisés ; déjà le toit est percé à jour, l'eau du ciel vient mouiller la face du croyant agenouillé.
Et quelques temps après, en annonçant une édition des Œuvres de Voltaire:
« La nouvelle édition qu'on prépare des œuvres de ce grand homme satisfera au besoin que le moment actuel semble éprouver de faire une réponse aux envahissements de la théologie , réponse mauvaise en soi, mais accommodée à ce qvCU s'agit de combattre. »
L'illustre évèque de Poitiers, Mgr Pie, suivait avec sa haute perspicacité le mouvement intellectuel et moral du temps. Dans ses magnifiques instructions synodales de 1857 et de 1858 il affirmait que les systèmes philosophiques anti-chrétiens de Cousin et de ses disciples ne resteraient pas toujours dans les sphères où ils prétendaient les maintenir ; qu'ils descendraient bientôt, qu'ils étaient déjà descendus, sur le terrain pratique.
« V organisation du rationalisme, ajoutait-il, est « le fait le plus patent, le plus formidable de notre <k époque. Une ligue européenne s'est formée, « UNE ASSOCIATION UNIVERSELLE s''est établie dans « le but avoué de composer un corps d'armée qui
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 367
« puisse résister glorieusement aux doctrines qu' on « veut imposer à V esprit humain de par la rêvé- « latio7i. »
Le grand évéque signalait le caractère cosmopolite de cette association et indiquait la Hollande comme un de ses principaux foyers.
Depuis le temps de Spinoza, la Hollande a toujours été un des centres de la secte antichrétienne, et si elle n'y a pas excité les mêmes bouleversements politiques et sociaux que dans les pays voisins, c'est peut-être parce qu'elle a voulu se ménager au sein de ce petit peuple une place de sûreté d'où elle pût impunément étendre au loin ses ravages.
En 1855, quelques penseurs et positivistes hollandais, les FF.-. d'Albaing, Gtinst, D'^Junghtin, fondèrent à côté et sous le patronage de la fameuse loge Post nuhila lux, une revue appelée le Dageraad ou le Point du jour, et destinée à attaquer ouvertement le « fanatisme de l'Église dite chrétienne. »
Un an après, le 4 octobre 1857, le Dageraad convoquait un congrès universel de libres penseurs, auquel prirent part soixante-cinq personnes tant de la Hollande que des pays voisins, et qui reçut, en outre, de nombreuses adhésions.
Le rapport du secrétaire constatait que l'association correspondait dNecid. Revue philosophique, de Paris, avec le Jahrundert, de Hambourg, avec les revues hebdomadaires de Londres : TheReasoner, The London investigator, The Humanistic journal ; avec les humanistes et les sécularistes anglais ; avec la Ragione de Turin ; avec la Retme trimestrielle, le Na-
368 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
tional, le Congrès libéral, de Bruxelles. Dans le cours du Congrès, l'association du Dageraad recommanda aux libres penseurs la fréquentation de l'Université de Bruxelles.
Le F.-. d'Albaing eut quelques difficultés passagères avec la loge Post nubila lux, mais c'est celle-ci qui céda et qui, une des premières, supprima la formule du grand architecte de V univers. Il en est devenu vénérable quelques années après.
Il entretint également des relations avec Ronge, le célèbre fondateur du Rongisme ou du parti des communes libres d'Allemagne,
« Il y a là quelque chose de plus que des passions ou des erreurs individuellles , disait en 1858, en relatant ces faits, un homme de grande sagacité, M. d'Anselme, dans la Revue du monde païen. Il y a toute une organisation européenne ; et si à ce tableau on ajoute ce qui s'est manifesté à nous de parti pris contre la révélation dans l'ouvrage de M. Maury, que toute une société de savants et de professeurs, sous la direction de M. Duruy, professeur lui-même et membre de l'Université, a choisi pour introduction à une nouvelle histoire universelle ; si on tient compte de la part faite au rationaUsme par l'Institut de France, dans la personne de tant de savants et de littérateurs, dont les écrits sontconstammentet systématiquement dirigés contre la révélation ; de Taccueil que le théâtre et la littérature, en général, que la poésie plus ou moins sensuelle ou impie, et jusqu'aux chansons des rues, que les revues, les romans, les journaux et même certains almanachs font journellement aux doctrines ainsi
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 369
professées en haut lieu, on reconnaîtra qu'il y aurait plus de danger que de prudence à faire voir dans une société ainsi travaillée et circonvenue un spectacle satisfaisant pour la foi et rassurant pour l'avenir ; dans les ennemis qui l'assiègent de partout, de simples et innocentes brebis involontairement sorties du bercail. Il y a une ligue européenne, vaste, active, puissante, ayant sa tète dans les sommités du monde savant, comme ses moyens d'action dans une portion du corps enseignant et de la presse, étendant ses affiliations à travers toutes les parties du corps social, et dont le but avoué est Panéantissement en Europe de toute croyance fondée sur la révélation. »
Ajoutons que la revue Dagearaad était en pleine prospérité en 1864. Quant à la loge Post nuhila lux, son influence n'a jamais cessé d'être fort grande, et aujourd'hui elle attire à elle la majeure partie de la Maçonnerie hollandaise.
La Maçonnerie française suivait cette impulsion. En 1854, au sein des loges se fonde V Alliance religieuse universelle, organisation extérieure qui voulait confondre les adhérents de tous les cultes sur le terrain du rationaUsme avec ces trois bases: inviolabilité de la conscience, liberté reUgieuse absolue, droit de libre examen. La logique de l'esprit français a fait justice de cette hypocrisie, qui consistait à donner l'étiquette de y^eligieuse à une association dirigée essentiellement contre toute espèce de religion. Mais les loges ne Ten ont pas moins patronnée durant plusieurs années, comme moyen de groupement extérieur de tous les éléments hostiles au Christianisme. Aussi bien VAU
370 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
Uance ne faisait-elle que traduire la doctrine intime des loges. Nous avons sous les yeux une instruction maçonnique pour le grade d^ apprenti publiée à cette époque, et dont l'auteur déclare qu'il a, pour la rédiger, consulté les ouvrages de J. Simon, de l'abbé Lammenais, de l'abbé Châtel, de Pierre Leroux, de Platon Blanchard, de Gentil de Gabagnel, ainsi qu'une grande partie des rituels maçonniques. Le dieu Apis et Jéhovah y sont mis sur le même pied, traités comme de pieuses folies, bonnes pour le peuple comme instrument de discipline sociale : « La Franc -maçonnerie ne per- « sécute pas, y est-il dit ; elle cherche à détruire « l'erreur, et surtout les erreurs religieuses, parl'ins- « truction vraie et raisonnée dont elle a tant de moyens « à sa disposition. » Les auteurs, auxquels cette instruction renvoie, étaient tous maçons ; ceci indique assez le rôle qu'ils ont joué dans la grande propagande antichrétienne de la secte. C'est donc avec raison que l'on peut rapprocher constamment leurs écrits des rituels des loges pour établir la doctrine de la Maçonnerie.
Mgr Pie signalait dans l'instruction synodale que nous rappelions plus haut l'importance de certaines idées mises en avant par Eugène Sue. Cet écrivain était très engagé dans les loges, et l'événement a montré que ses idées n'étaient pas seulement siennes, mais étaient celles de toute la secte. En 1859, dans des lettres au National, il traçait tout un plan pour substituer des écoles athées aux écoles chrétiennes. C'est, vingt ans à l'avance, tout le cadre des lois auxquelles les FF.*. Ferry et Paul Bert ont attaché
LA Maçonnerie de 1852 a i870 371
leur nom. On y trouve notamment l'idée mère du fameux art. 1, l'exclusion de l'enseignement, comme indignes, de tous ceux qui ont fait un vœu religieux ou font partie du clergé.
Le Monde maçonnique écrivait en juillet 1867 :
« Le mouvement philosophique, beaucoup plus accentué el hardi dans les loges françaises que dans les ateliers de l'Amérique, de l'Angleterre et même de rAllemagne,a placé naturellement les maçons de notre pays au premier rang des volontaires de l'indépendance de la morale et de la pensée ; mais ce mouvement n'est pas exclusivement français, comme on s'efforce de le faire croire ; il se propage et s'étend sur la Maçonnerie entière. »
Après 1860, au lieu de recevoir l'impulsion de l'étranger, la Franc-maçonnerie française la" transmet aux pays voisins.
La guerre d'Italie, la part prise par le gouvernement impérial aux attaques contre le Saint-Siège, la reconnaissance officielle de la Franc-maçonnerie sous le ministère de M. de Persigny, donnent au mouvement intérieur des loges un essor que rien ne pourra désormais arrêter.
En 1863, le F.-. Hayman, à la fête du Grand- Orient de France, célébrait la prospérité de la Maçonnerie dans le monde entier. Il montrait avec orgueil « la Maçonnerie italienne se constituant au grand jour, faisant prévaloir la liberté de pensée là où régnait naguère le Saint-Office ». S'ad ressaut ensuite aux frères français, il leur disait : « Protégés pah
UN POUVOIR FRATERNEL ET TOLÉRANT, VOS tOmplOS
372 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
sont des asiles sacrés. » Puis, leur parlant du rôle qui leur incombe :
« Maçons français, dirai -je encore, où avez-vous placé votre idéal ? Et cependant ne sentez-vous pas que le vieux monde se meurt, qu'il lui faut une formule nouvelle, que l'humanité qui s'éveille a besoin de dogmes appropriés à ses aspirations, que la jeune société qui monte a soif de croyances plus harmoniques ? Et les révélateurs ne descendent plus de la montagne !
«A vous, mes Frères, de les rechercher et de les discuter, dans le silence de nos temples, ces articles de foi de l'avenir.»
Qu'était-ce donc que ces articles de foi de V avenir?
En juin 1865, l'assemblée du Grand-Orient décide, à une grande majorité, que la profession d'athéisme n'est pas un obtacle à l'entrée dans les loges. L'article des statuts, qui déclare que la Franc-maçonnerie repose sur la croyance en Dieu et à l'immortalité de l'âme, pourra bientôt disparaître. Quelques loges, en Hollande, en Belgique, en France, prennent dès ce moment l'initiative de cette suppression. Les Grands- Orients d'où elles relèvent protestent à peine et seulement pour la forme.
Ainsi que dans toutes les graves circonstances, le Souverain Pontife fit entendre sa voix. Dans une allocution prononcée le 25 septembre 1865, Pie IX dénonçait la Franc-maçonnerie comme l'un des principaux agents de la guerre universelle dirigée contre l'Eglise. Il signalait son développement croissant, l'impunité qui lui était partout assurée, l'audace avec laquelle elle levait la tète.
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 373
La papauté ne pouvait plus que signaler les périls que courait la société. En 1865, la plupart des gouvernements de l'Europe étaient plus ou moins sous l'influence de la Maçonnerie.
La Maçonnerie mit à profit avec une activité fébrile les conditions si favorables qui lui étaient faites. De 1861 à 1870 sa propagande a une intensité et une hardiesse, que les témoins de ce temps ne peuvent oublier.
C'est elle qui profite presque exclusivement de la liberté des conférences , inaugurée en 1864 par M, Duruy, le ministre, qui pour les choses de l'instruction publique possédait la secrète pensée du maître. Et tandis que le gouvernement impérial interdit les conférences de M. de Broglie et de M. Cochin, le Grand- Orient organise à la fois, rue de la Paix et rue Cadet, une série de cours publics, sorte d'université populaire, où il a pour orateurs Deschanel, Henri Fouquier, Frédéric Passy, Taxile Delord, Elisée Reclus, Henri Martin, Lissagaray, Castagnary, Lullier, Weiss, Jules Vallès, toute la jeunesse des loges, et le futur étatmajor de la Commune ou de l'opportunisme.
Dans la fête solsticiale célébrée le 2 février 1881 par la loge la Rose du parfait silence de Paris, « le F.*. Daily a rappelé que « la morale indépendante était sortie des discussions qui eurent lieu il y a dix-sept ans dans les deux loges étroitement unies, la Renaissance et la Rose du parfait silence^ dont les vénérables étaient les FF.*. Caubet et Massol. »
C'est durant cette période que se forment toutes les œuvres de propagande antichrétienne dont nous avoirs
374 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
vu le développement après 1877, les Sociétés de la libre pensée y la Ligue de V enseignement ^ la Société d'éducation 'élémentaire^ qui sont comme les deux ailes, droite et gauche, de l'armée dont les loges forment le centre.
La Liguejde l'enseignement, fondée le 15 octobre 1866 par le F... Jean Macé, professeur de l'université, fut d'une part recommandée par le général Mellinet, grand-maître, approuvée par Enfantin, le pontife du Saint-Simonisme, et appuyée officiellement par MM. Duruy, ministre de l'instruction publique, Ch. Robert, secrétaire-général, et beaucoup de fonctionnaires, dont plusieurs ignoraient le but poursuivi, nous voulons le croire. Des subventions sur les fonds du budget lui furent accordées; en Algérie, dès 1868, la Ligue était une institution d'État. C'était le ■moment où l'empereur rêvait un empire arabe, et où Mgr de Lavigerie se voyait ordonner de rendre, non à à leurs parents, mais à leurs tribus^ de malheureux orpheHns abandonnés à la suite d'une famine par leurs familles et recueilUs par le charitable prélat. L'inspirateur de cette prétention vexatoire était le général Gresley, officier des bureaux arabes et alors chef d'étatmajor du gouverneur général, M. le maréchal de Mac- Mahon, qui a regretté depuis l'abus fait de sa responsabhté. M. le général Gresley, nommé ministre de la guerre par la majorité gambettiste en novembre 1877, a livré aux gauches les ordres donnés aux commandants de corps d'armée, dont il avait été le chef d'étatmajor au 24 mai 1873 et au 16 mai 1877. La, Lanterne a assuré que M. Gresley était franc-maçon.
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 375
Alors apparaissent une multitude de journaux qui propagent ces idées dans la eunesse des écoles et dans les ateliers : l'École, la Libre conscience, VHorizon, le Réfractaire, la Solidarité, journal des principes, la Coopération, feuilles éphémères, mais qui se succèdent Tune à l'autre, et entretiennent la fermentation dans tous les éléments impurs de la société. Les journaux de la Maçonnerie, le Siècle, V Opinion nationale, le Monde maçonnique les recommandent hautement, attestant ainsi le lien qui les unit aux loges. Dès 1864, les loges de Paris et de province procèdent à des fêtes d'adoption et à des baptêmes maçonniques.
Nous ne pouvons que mentionner ici ce mouvement ; il a été décrit et suivi dans ses détails dans les admirables brochures de Mgr Dupanloup ; dans les documents recueillis avec tant de sagacité par M. Amand Neut ; enfin, dans l'ouvrage de M. de Saint- Albin, intitulé : Les libres penseurs et la Ligue de V enseignement, publié en 1868. En rehsant ce dernier ouvrage, en voyant l'activité déployée par les loges pendant ces années, on reconnaît que là a été le moteur initial de tout le mouvement qui a suivi. On est surtout frappé des efforts que font dès cette époque les loges pour s'emparer de l'éducation par la laïcisation des écoles et par les bibliothèques populaires.
« Nous désirons, disait un de leurs membres, le F.*. Félix Rocquain, en 1867, qu'on écarte du domaine de l'éducation publique tout enseignement religieux et dogmatique, en même temps que toute immixtion personnelle du clergé.
376 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
Et l'on aurait tort de croire que, dans notre pensée, cette proscription frappe uniquement le Catholicisme. Il est dans nos vœux qu'aucun ministre d'une religion quelle qu'elle soit, catholique, protestant, israéliste, ne s'ingère, à un titre quelconque dans les questions d'enseignement. »
On a vu l'initiative prise par le Grand- Orient, au sujet de la fameuse formule : — Venseigiiement gra* tuity laïque et obligatoire.
Mais ce qui est absolument frappant, ce qui indique la plci^'i^ secret, concerté et poursuivi à travers tous les obstacles avec ténacité, c'est de voir V enseigne' ment secondaire des jeunes filles réclamé par les loges, douze et quinze ans avant que le F.*. Paul Bert reprît l'œuvre de M. Duruy, qui procédait elle-même du plan relatif aux loges audrogynes :
La 1.*. la Rénovation d'Amiens, proposait pour sujet de concours pour sa fête solsticiale de 1867.
« Éducation et instruction de la femme, — ce qu'elles ont été dans le passé, — ce qu'elles sont aujourd'hui, — ce qu'elles pourraient être et devraient être. »
U Opinion nationale disait à la même époque, dans son numéro du 20 novembre 1867 :
« Commençons tout d'abord par l'éducation de la femme. C'est la question vitale pour le pays. »
VÉcole ajoutait (n^ du i^' décembre 1867) :
« L'enseignement secondaire des filles n'est pas fondé en France. Il ne le sera que sur une base large et démocratique que nous ne trouvons point ici, et, alors même, il
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 377
n'aura de consistance que si, la liberté et le bon sens succédant aux lois de privilège et aux préjugés, les professions libérales deviennent accessibles aux femmes. »
Et nous sommes là en présence d'un programme universel de la Maçonnerie. A la même date « la Li- « gue de renseignement pour la Belgique poursuit son « but en cherchant à développer l'enseignement des « filles. »
En Itahe, le même écho nous revient :
« La loge d'adoption, l'Étendard de charité^ dont les sœurs s'occupent avec tant de soin et de charité de l'asile et de l'ouvroir de Naples, a voté une adresse au F. •. Vésuviano Salvatore Morelli, 0. * . de Florence, député au parlement, pour le remercier du projet de loi sur la réhabilitation de la femme qu'il a présenté à la dernière session. »
A cette même époque, au mois d'avril 1870, M. Jules Ferry faisait, sous la présidence de M. Jules Simon, une conférence au nom de la Société pour riiistruction élémentaire. Elle se terminait par cette déclaration :
« Celui qui lient la femme, celui-là tient tout, d'abord parce qu'il tient l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari, non point peut-être le mari jeune, emporté par l'orage des passions, mais le mari fatigué ou déçu par la|vie. C'est pour cela que l'Eglise veut retenir la femme, et c'est aussi pour cela qu'il faut que la démocratie choisisse, sous peine de mort,
« 11 faut choisir, il faut qu'elle appartienne à la science ou qu'elle appartienne à l'Église. »
378 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
Qu'est-ce que la Maçonnerie entendait par la science ?
En 1868, V École mutuelle de Paris recevait comme franc-maçon un jeune docteur en médecine, M. Grenier, dont la thèse brutalement matérialiste avait été signalée par Mgr Dupanloup, dans sa brochure, Les Signes du temps. Le F.*. Grenier avait écrit ceci :
« Le patriotisme, principale vertu de l'antiquité, n'est pas autre chose que l'instinct altruiste borné à la patrie. Aussi, ce sentiment va-t-il en diminuant, et alors qu'il était un progrès au début de l'histoire, des temps viendront, ils sont venus peut-être, où cette manière d'être ne sera que de la réaction, de l'arrêt de développement, un vice. »
Voilà la doctrine que la Maçonnerie acclamait et faisait sienne.
L'École mutuelle groupait à ce moment bon nombre des hommes qui, sous la troisième République, allaient devenir les maîtres de la France. On y retrouvait les FF.-. Pelletan, Hendlé, Coulon, Constans, Hérisson, Tirard, André Rousselle, Delattre, Dréo, Murât.
Quelques jours après, M. Jules Simon avait porté à la tribune du Corps législatif l'expression la plus nette des doctrines impies dans la discussion de la loi sur la presse :
« Je demande, pour les religions, le droit à l'outrage... Soyez sûrs que quiconque a vécu par la force de la raison est avec nous dans cette revendication; soyez sûrs que nous sommes suivis, non seulement en France, mais en Europe, par toutes les universités, par tous les professeurs, par tout ce qui
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 379
s'honore du nom de philosophe, par tous ceux pour lesquels le [titre de libres penseurs est regardé comme un honneur et comme une gloire. Eh bien ! grâce à Dieu, le bataillon en est grand. »
Les hommes du 4 septembre étaient prêts, on le voit, sur toute la ligne, et leur programme était parfaitement arrêté. Mais pour quelques-uns la consécration que donne seule Taffiliation maçonnique faisait défaut. Le dimanche 3 juillet 1870, le Réveil maçonnique de Boulogne-sur-Seine'; recevait M. Jules Simon, qui à la même époque acceptait une affiUation à Vlntev' nationale sous le numéro 606. A cette cérémonie assistaient la plupart des députés de la Seine, dit le compterendu.
A la même époque, la question de la liberté de l'enseignement supérieur était posée et discutée dans la presse et dans une commission extra-parlementaire. Deux francs- maçons émérites, le F.*. Dolfus et le F.*. Michelet, discutaient entre eux sur le meilleur moyen de détruire le ver clérical, l'un soutenant que pour cela il valait mieux donner la liberté d'enseignement, l'autre qu'il était plus sûr de la refuser. C'est tout ce qui les divisait.
La guerre contre l'Éghse allait se traduire de plus en plus dans les actes du gouvernement.
Nous venons d'exposer l'état des loges et leur travail de déchristianisation, sous l'Empire. On a pu voir que la besogne impie, loin d'être entravée, avait été favorisée par un gouvernement prisonnier des antécédents de son chef. Bien que cette étude soit au-des-
380 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
sus des préoccupations de parti, et ne doive en rien procéder de la haine politique, notre devoir est de préparer pour l'histoire les matériaux qui serviront à faire la lumière sur une époque mal connue de la plupart de nos contemporains.
L'Empire seconda, non seulement de ses sympathies, mais par son œuvre législative, le mouvement des sociétés secrètes. Il eut, il est vrai, la folle prétention de le diriger, mais il échoua dans cette tentative dont profita la démagogie, et c'est ainsi que, lorsqu'on observe avec attention la double face du monstre révolutionnaire, il est aisé de distinguer, derrière le masque césarien, le coin du bonnet phrygien de Marianne.
L'auteur des Idées napoléoniennes essaya de détourner les ouvriers des affiliations socialistes, en favorisant, à l'occasion de l'exposition universelle de Londres, la création de l'Internationale. Il ne devait pas tarder à s'apercevoir que sa ruse était éventée, et que le nid où il voulait faire couver des œufs d'aigles s'était rempli de serpents. La reconnaissance officielle accordée à la Franc-maçonnerie ne devait pas porter de meilleurs fruits, et, dans les loges. Napoléon III, malgré ses gages de complicité antichrétienne, passait pour un traître à punir. La trêve d'Orsini n'était point la trêve de Dieu, et les concessions du pouvoir ne firent qu'enhardir les exigences des sectaires. Ces concessions portaient, cependant, une grave atteinte aux droits les plus sacrés et aux libertés les plus chères, et le rapport confidentiel adressé en 1860 à l'empereur par M. Rouland, minis-
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 381
tre des cultes, aurait pu être contresigné P. Bert ou Ferry. Le ministre, qui veut arriver peu à peu et sans bruit à l'asservissement de l'Église, signale comme un danger « la croyance de Tépiscopat et du clergé à l'infaillibilité du pape », « le développement des conférences de Saint-Vincent-de-Paul et des sociétés de Saint-François-Régis, les progrès des congrégations religieuses vouées à l'enseignement populaire, à celui des filles surtout ! »
M. Rouland, partisan autoritaire de l'enseignement d'État, dit naïvement à ce sujet :
« Il est impossible à l'élément laïque de lutter sur ce terrain contre l'élément religieux, qui, en réalité ou en apparence, présentera toujours aux familles bien plus de garanties de moralité et de dévouement. »
Un peu plus loin le ministre nous donne le secret de sa tendresse pour l'enseignement laïque :
« Les laïques, modestes et utiles fonctionnaires, dit-il, sont dévoués à l'empereur et rendent de notables services dans les communes rurales, où l'on serait fort affaibli au point de vue du suffrage universel, si tout l'enseignement primaire passait dans les mains des congrégations. »
Et plus bas :
« Oîi crie-t-on cordialement : Vive V empereur ? Assurément ce n'est pas dans les établissements congréganistes. a
Comme conclusion, le ministre proposait de dissoudre les sociétés de St-Vincent-de-Paul, par l'application des art. 291 et 292 du code pénal et de faire
382 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
appel « à une réaction antireligieuse qui ferait la police des fautes du clergé et formerait autour de hii un cercle de résistance d^opposition qui le coinprimerait. »
M. Rouland crie, comme devait le faire plus tard M. Gambetta, contre le cléricalisme ; il s'élève contre l'envahissement du pouvoir des papes sur le clergé et sur l'État, il veut régler l'office du nonce en France comme celui de tout autre ambassadeur, « sans quHl ait le moindre regard sur le choix des évêques ; » il conseille de laisser éteindre peu à peu la faculté laissée aux évêques d'assembler périodiquement des conciles provinciaux sans Tautorisation du gouvernement. Et comme M. Rouland est un ancien procureur général, son gallicanisme, qui n'a, du reste, de commun que le nom avec celui de Bossuet, se traduit par l'appel à la violence. Il demande la suppression des journaux religieux, en même temps qu^il réclame l'intrusion de la police autour de la chaire sacrée. Ce n'est pas assez que les catholiques soient persécutés ; il faut encore qu'ils ne puissent pas se défendre contre les attaques de la presse antireligieuse dont les Tuileries ont autorisé le développement, et dont les rédacteurs se montrent partout sans-culottes, excepté au Palais-Royal, où le « César déclassé » qui, à Ajaccio, comme au sénat, prépare son accession au trône de son cousin, les reçoit en amis, et les protège en bon maçon.
Le plan de M. Rouland fut fidèlement suivi. La société de St-Vincent-de-Paul fut décapitée et désorganisée par les mesures prises par M. de Persigny,
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 383
ce maréchal des logis devenu ministre de l'intérieur et duc par mémoire et récompense des conspirations napoléoniennes. Nous nous souvenons des dures angoises de nos amis placés dans l'alternative de quitter leurs conférences ou de subir les vexations d'un pouvoir assez aveugle ou assez coupable pour proscrire comme ennemie l'œuvre admirable de la réconciliation chrétienne et de soulagement aux misères du peuple. U Univers, qui'cependant avait, aux débuts, acclamé dans TEmpire ce qu'il croyait à tort devoir être le règne de l'ordre social catholique, fut supprimé, et la plume éloquente de Louis Veuillot frappée d'interdit ; la Bretagne, organe, à Saint-Brieuc, de M. G. de la Tour, subit le même sort, ainsi que la Gazette de Lyon, Plus tard, le Courrier du Dimanche était atteint, lui aussi. On attribua cette dernière mesure à un article de cet esprit si fin qui s'appela Prévost-Paradol. C'était une erreur. La vraie cause de la suppression du spirituel et- courageux journal se trouverait dans un entrefdet non signé.
Paris venait d'illuminer pour célébrer la cession de la Vénétie à l'Italie. Le Courrier du Dimanche s'écria : « Dieu veuille qu'un jour on n'illumine pas à Vienne à propos de la perte de l'Alsace ! »
Ce patriotisme clairvoyant reçut son châtiment immédiat, ainsi que celui des écrivains, députés et sénateurs, restés fidèles aux droits du Saint-Siège et qui faisaient œuvre de bons catholiques et de bons français en s'opposant de toute leur énergie à la politique néfaste des nationalités et des grandes agglomérations qui allait produire l'unité itaUenne et l'unité aile-
384 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
mande, et enserrer nos frontières dans un cercle de fer. Le grand évoque de Poitiers, Mgr Pie, depuis cardinal, ayant parlé de la cuvette de Pilate, partagea avec Mgr Dupanloup, le vaillant évêque d'Orléans, l'honneur de l'inimitié et des poursuites officielles.
La politique antireligieuse au dedans était le corollaire de la politique maçonnique suivie au dehors. Dans l'une comme dans l'autre, le prince Jérôme-Napoléon apporta sa détestable influence. Il est nécessaire de rappeler certaines paroles et certains actes de l'altesse démagogue, dont les talents et vertus militaires sont moins éclatants que les scandales civils.
Le 22 février 1862, le prince Jérôme Napoléon disait devant le sénat :
« Messieurs, permeltez-moi de faire l'esquisse de l'empire tel que je le comprends. Pour moi, l'empire c'est... l'instruction populaire répandue sans limite, sans être dominée par les congrégations religieuses... ; c'est la destruction du bigotisme du moyen âge qu'on voudrait nous imposer.. . Je n'ai pas pris la parole pour mon plaisir, mais je l'ai fait comme un devoir, lorsque j'ai cru que Texplication que l'on donnait de TEmpire était mauvaise, fâcheuse, fatale, et j'ai voulu, avec le peu d'autorité qui peut s'attacher à ma parole, la relever. Entendez bien mon sentiment. Je suis du parti de la Révolution, tant en France qu'en Europe. Je souhaite que le gouvernement de la Révolution reste dans les mains des hommes modérés ; mais quand ce gouvernement passera dans les mains d'hommes ardents, fût-ce les radicaux^ je n^ abandonnerai pas ma cause pour cela : je serai toujours du parti de la Révolution. Voilà ce que disait M. Thiers en 1845. Ces paroles résument exactement mon opinion! »
Et au milieu des vives protestations d'un certain nombre de sénateurs, mais du silence absolu des mi-
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 385
nistres, le prince Napoléon accentuait ainsi sa pensée; (nous citons textuellement le compte-rendu officiel) :
0 II faut bien cependant rappeler ici les leçons de l'histoire. riavez-voQs à quels cris Napoléon i^^ était ramené du golfe Juan aux Tuileries ?
« C'est aux cris de : « A bas les nobles ! à bas les émigrés ! à bas les traîtres ! » (protestations très énergiques. Sur presque tous les bancs du Sénat, cette phrase a été entendue ainsi : à bas les nobles, les émigrés et les prêtres 1
« Plusieurs sénateurs. — Assez ! assez de la Révolution !
« M. le premier président Barthe. — Est-ce là le symbole de la Révolution comme vous l'entendez ?
a S. A. le prince Napoléon. — Oui, la Révolution, je la défends et m'en glorifie. Nous sommes des révolutionnaires honnêtes.
« Un sénateur. — Il n'y a pas de révolutionnaires honnêtes qui crient : A bas la société !
« Un autre sénateur. — Ce n'est pas même de la Révolution, c'est de la démagogie !
« M. le comte de Ségur-d'Aguesseau. — C'est instinctif ! On ne peut pas s'opposer aux instincts. (Agitation croissante.)
« M. le Président. — Vous rappelez là, monseigneur, de tristes souvenirs.
a Cris nombreux. — A l'ordre ! à l'ordre !
« S. A. 1. le prince Napoléon. — Je n'accepterai pas de rappel à l'ordre... J'ai constaté un fait. (Bruyantes réclamations.)
« Voix diverses. — Il est inexact. C'est une insulte atout le monde.
« M. le baron Lacrosse. — Il ne faut pas que les cris de : A bas les nobles ! à bas les prêtres ! sortent de cette enceinte sous prétexte de citations historiques.
fl M. le comte de Ségur-d'Aguesseau. — Cette scène est très-utile.
« M. le premier président Barthe. — Cette apparence
386 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
d'approbation, d'adoption, que vous donnez à ces paroles
révolutionnai!
tout entier. »
révolutionnaires et infâmes a excité l'indignation du Sénat
Le prince Jérôme soulevait par le cynisme de ses attaques l'indigaation sur les bancs du Sénat, mais l'empereur ne se dissimulait point que son cousin posait devant les loges sa candidature éventuelle, et l'impératrice n'envisageait pas sans terreur et dégoût ce triste personnage qui cumulait les raffinements luxueux de l'impiété et de la débauche du Directoire avec les instincts crapuleux d'une fausse et basse démocratie. Elle avait vu le vestibule de la maison de Diomède, et s'était refusée à pénétrer dans ce séjour imprégné des turpitudes païennes. L'orgie sacrilège du vendredi-saint, en compagnie du sénateur Sainte- Beuve, un philosophe apprivoisé et subventionné; avait appris à la France la hardiesse dans le mal de ce prince, dont l'armée n'avait pas pu admirer le courage et que les courtisans avaient entendu appeler Craint-plomb par Napoléon III. Le prince Jérôme, gendre du roi Victor-Emmaouel, dont la vertueuse fille fut sacrifiée à des intrigues poUtiques, était le secret espoir de la Maçonnerie, qui l'avait désigné comme le successeur de l'empereur. Ce dernier, par des voyages subitement ordonnés, essaya plusieurs fois de soustraire le parent fâcheux à l'attention publique; il ne réussit ni à satisfaire les conservateurs, professant une horreur salutaire pour celui qu'on avait surnommé Plon-plon, dans l'intimité des Tuileries, ni à décourager les sociétés secrètes dans leur choix.
LA Maçonnerie de 1852 a 1870 387
Mais les malheurs de la patrie vinrent hâter la solution révolutionnaire en la modifiant.
Les illusions du plébiscite de 1870 ne précédèrent que de quelques mois la chute de l'Empire et hélas ! les revers de la France. Le prince Jérôme était allé en Italie avec l'instruction de porter à son beau-père V autorisation de tout faire contre la papauté, et ce fut là son rôle durant la guerre, dans laquelle il n'ambitionna pas les périls à partager avec nos soldats.
La République naquit sous la protection des baïonnettes étrangères et, oubliant les ruines de l'invasion, célébra comme une victoire le renversement du régime bonapartiste, dont elle allait continuer, en l'aggravant, la politique de destruction.
L'empereur est mort dans l'exil; l'impératrice, après avoir connu toutes les douleurs de l'épouse et de la souveraine, a été frappée par le trépas tragique, dans Texpédition anglaise du Zululand, du prince impérial tombant dans une embuscade et combattant avec un courage héroïque. L'infortune de la mère a mérité les sympathies de tous, et le livre impérial a été fermé par la zagaie d'un sauvage.
Ce n'est point, en effet, le 363 réconciUé avec la République, approuvant par une lettre que rien n'effacera les décrets infâmes contre l'Eglise, revêtant la carmagnole par dessus les habits brodés de sa défroque princière, qui pourra mettre sa main jacobine sur l'honneur de la France. Les impérialistes eux-mêmes l'ont si bien compris qu'ils ont essayé de susciter le fils contre le père, Victor contre Jérôme ; mais le fils a déclaré être en communauté d'opinions avec le père,
388 LA Maçonnerie de 1852 a 1870
et c'est ainsi que la tradition napoléonienne, dépouillée de toute apparence conservatrice, en est arrivée à se confondre dans la Révolution, d'où elle était sortie. Désormais toute équivoque est impossible.