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CHAPITRE XXI

« Lorsque Dante, dit M. de Laveleye, descend les « cercles de l'enfer, arrivé au plus profond de la « cité sans espérance, il s'y trouve face à face avec « l'effroyable souverain des anges révoltés.

Vimyerator del doloroso regno.

« Ainsi, quand on pénètre jusqu'aux dernières « couches du socialisme révolutionnaire, on y rencon- « tre Bakounine. On ne peut pas aller au-delà, car il « est l'apôtre de la destruction universelle, de Tanar- « chisme absolu, ou, comme il a lui-même nommé « sa doctrine, de Vamorphisme. C'est lui qui, em- « pruntant le nom et l'organisation de I'Internatio- « NALE, a répandu le socialisme anarchique dans tous « les pays latins. Ce sont ses idées qui ont dominé « dans la Commune de Paris. Ce sont elles qui for- « ment maintenant le fond des programmes qu'adopte tent la plupart des associations socialistes en Italie, « en Suisse, en Belgique, en Espagne et même en « France. »

C'est en Russie que ce développement extrême de la secte anti-chrétienne a d'abord fait son apparition sous le nom de Nihilisme,

Cette appellation de nihilistes est bien justifiée par le caractère audacieusement destructeur de la secte. Elle lui a été donnée pour la première fois, en 1861, par le fameux écrivain russe Ivan TourgueniefT dans son roman : Les pères et les fils. Quelle que fût l'intention qui a dicté cet écrit, les sectaires ont revendiqué hautement cette appellation, ainsi que jadis l'avaient fait les gueux, les sans-culottes, et ils s'en parent comme d'un titre de gloire.

Le Nihilisme est à la fois une société secrète organisée et agissante, et une doctrine dont les adeptes sont inspirés par un esprit fanatique de propagande. Pendant longtemps il est resté à l'état d'épidémie morale; ses adeptes formaient de petites associations mystérieuses, qui se bornaient à une hostilité de propos et d'écrits contre le gouvernement ; mais ces associations se sont, dans ces derniers temps, fondues en une organisation révolutionnaire dont les chefs paraissent fixés à l'étranger et qui trouvent une compHcité plus ou moins active parmi les nombreux adhérents de la doctrine. Ce sont eux qui font pénétrer partout des brochures incendiaires écrites en russe et les journaux imprimés à Berne, à Genève, à Londres, à Paris.

On ne rencontre guère d'adhérents du Nihilisme que dans les classes cultivées. Jusqu'à présent ses adeptes les plus nombreux se sont recrutés parmi les professeurs et les étudiants. Des officiers appartenant à la noblesse peu aisée, des fonctionnaires subalternes, s'y sont jetés en grand nombre. Quelques marchands et des instituteurs, commencent à s'y affilier; mais les paysans et les ouvriers des villes paraissent jusqu'à

présent inaccessibles au virus, malgré la propagande qui s'adresse à eux en exploitant les souffrances sociales qui se sont produites dans ce pays depuis 1860.

Des femmes et des jeunes filles sont en assez grand nombre affiliées à la secte. La classe très nombreuse des institutrices remplit surtout ce rôle, et c'est à elles qu'il faut attribuer la pénétration du Nihilisme dans les palais de Pétersbourg et de Moscou. Le déclassement social des jeunes filles assez nombreuses qui se livrent aux professions libérales, à l'exercice de la médecine notamment, et qui fréquentent pendant plusieurs années les universités, fait beaucoup de recrues à la secte. C'est par ce trait qu'elle s'est d'abord révélée il y a déjà vingt ans.

L'on voit dans les villes d'universités des femmes portanl des cheveux courts, des vêtements amples qui dissimulent les formes, des coiffures masculines et des lunettes bleues destinées à voiler le regard ; ce sont les étudiantes nihilistes, qui commencent ainsi à mettre en pratique le dogme fondamental de la secte, l'égalité de l'homme et de la femme.

Les nihiUstes rejettent le mariage, et lorsque, pour assurer des droits civils aux enfants, ils contractent des sortes de mariages légaux, le mari souscrit un acte par lequel il déclare renoncer à user de tous les droits que la loi ou la religion lui donnerait. Souvent les nihiUstes, hommes et femmes, vivent par petits groupes, où tout est commun. Pour être pleinement indépendante, la femme doit pourvoir par elle-même à sa subsistance.

« La malernilé étant le fait d'une inégalité de nature, les nihilistes Tévitent par tous les moyens possibles, nous dit un des historiens attitrés de V Internationale, et s'ils n'y peuvent parvenir, la femme nihiliste abandonne volontiers le fruit de ses amours ou plutôt de ses.nécessités naturelles (1). »

La destruction générale de tout Tordre social, voilà le but que poursuivent les nihilistes, et en cela, ils dépassent de beaucoup V Internationale.

« Vous niez tout, ou, pour parler plus exactement, vous détruisez tout, demande-t-on à Bazaroff, le héros du célèbre roman d'Ivan Tourguenieff, et cependant il faut bien reconstruire ! — Gela ne nous regarde pas, réplique celui-ci. Il est nécessaire avant tout de débarrasser le terrain. Plus tard, quand toutes les institutions auront été détruites, quand la tabula rasa sera parfaite, alors les forces existantes, alors l'humanité, se cristalliseront de nouveau dans des institutions, qui seront sans doute appropriées aux conditions du milieu. — Bazaroff continue sa thèse en affirmant qu'il n'y a entre les hommes ni de relations de justice, ni de sentiments, il n'existe que des sensations » ; et son dernier mot est celui-ci : « Laissez-nous boire et manger jusqu'au « moment de l'extinction de la chaleur animale. »

Ce n'est pas là une peinture fantaisiste. Les passages suivants du catéchisme révolutionnaire de Bakounine en sont la confirmation trop authentique :

« I. Le révolutionnaire est revêtu d'un caractère sacré. Il n'a rien qui lui soit personnel, ni un intérêt, ni un sentiment, ni une propriété, ni même un nom. Tout en lui est

(1) Fribourg, L'Association internationale des travailleurs, p. 184, et Schedo-Ferrolti, Le Nihilisme en Russie, p. 219.

absorbé par un objet unique, par une pensée unique, par une passion unique : la Révolution.

« II. Il a rompu absolument, au plus profond de son être, avec tout Tordre civil actuel, avec tout le monde civilisé, avec les lois, les usages, la morale. Il en est l'adversaire impitoyable ; il ne vit que pour les détruire.

« III. Le révolutionnaire méprise tout le doclrinarisme et toute la science présente; il ne connaît bien qu'une seule science : la destruction. Il étudie la mécanique, la physique, la chimie, et peut-être la médecine ; mais ce n'est que dans le but de détruire. Il se livre, à la môme fin, à l'étude de la science vivante, c'est-à-dire à l'étude des hommes, de leur caractère, de leurs conditions sociales actuelles. Son désir sera toujours la destruction la plus prompte et la plus sûre de ces ignobles conditions sociales.

a IV. Le révolutionnaire méprise l'opinion publique. Il a le même mépris et la môme haine pour la morale actuelle dans toutes ses manifestations. Pour lui, tout ce qui favorise le triomphe de la Révolution est honnête; tout ce qui en^ Irave ce triomphe est immoral et criminel... »

En lisant les déclarations de principes des nihilistes, il est impossible de ne pas reconnaître leur étroite liaison avec les doctrines des naturalistes allemands contemporains, de Buchner notamment, l'auteur de Force et nature^ l'un des membres des premiers congrès de V Internationale.

Bakounine ne fait que développer la doctrine du docteur allemand, quand il dit brutalement, dans sa critique de la théologie politique de Mazzini :

« La loi morale^ dont nous autres moralistes et athées reconnaissons l'existence plus réellement que ne peuvent le faire les idéalités de quelque école que ce soit, mazziniens ou non mazziniens^ n'est une loi vraiment morale, une loi

à la fois logique et réelle, une loi puissante, une loi qui doit triompher des conspirations de tous les idéalistes du monde, que parce qu'elle émane de la nature même de l'humaine société, nature dont il faut chercher les bases réelles^ non dans Ditu, niais dans l'animalité. »

Qui ne remarquerait comment Dieu, selon la parole des saintes Écritures, se joue de Torgueil des impies ?

Depuis le Protestantisme, et surtout depuis 1789, il n'est pas d'expression qui ait soulevé plus de colères et de protestations que celle de droit divin. Cette idée, mal comprise par les uns, défigurée à dessein par les autres, semble avoir été particulièrement insupportable aux hommes modernes, et récemment un fraiic-maçon rappelait violemment à la Chambre des députés français que la Révolution consistait, dans èon essence, dans le triomphe du droit humain sm le droit divin (1). Or, voilà qu'à son tour le droit humain est détrôné, bafoué, et qu'un révolutionnaire plus logique élève sur ses ruines le drapeau de l'amonalité !

Pour donner un libre essor à l'animalité, pour laisser agir les forces de la nature^ comme dit Bazarofï, il faut détruire toutes les institutions ; on verra alors ce que produiront ces forces ; les nihilistes imaginent qu'elles aboutiront à l'égalité complète des individus, à ['égalisation de nature^ selon la formule de Proudhon répétée par Accolas et tous les socialistes français.

(1) Madier-MoQtjau, discours à la GUambre des députés, séance du

16 mars 1880.

Dans ce monde ainsi renouvelé, la fraternité^ ce mot sonore ajouté par Saint-Martin au programme de rilluminisme, disparaît. Il n'y a plus que liberté et égalité pour ces hommes revenus à l'état des habitants de la forêt. C'est dans toute sa pureté la donnée de Weishaupt. Comment ne pas être frappé de la persistance avec laquelle reviennent, sous toutes les formes et dans tous les miheux, les idées fondamen-^ taies des sociétés secrètes ?

La mort est le grand agent de cette destruction versi laquelle la secte se précipite. Au rebours du sentiment commun du genre humain, les naturalistes la célèbrent comme leur alliée, et ils combattent l'hérédité, la famille, la tradition, comme empêchant la mort de réaliser pleinement ses effets. Ecoutez plutôt M. Naquet dans sa lettre au Journal des Débats^ du 19 décembre 1872 :

a La famille ne peut désormais qu'être nuisible à l'homme .. L'éducation de la famille neutralise les heureux effets de la mort. La famille empêche l'homme de mourir tout entier; elle le perpétue et le continue. »

Voilà pourquoi les nihilistes, comme les thugs de l'Inde, hâtent l'œuvre delà mort par tous les attentats.

Lajeunesse, qui propage ces abominables doctrines, les a puisées dans les universités allemandes ou même dans celles de son pays. Car depuis trois quarts de siècle, les hauts maçons, héritiers des illuminés, ont eu presque constamment la main dans la direction de l'enseignement public en Russie. C'est l'un d'eux, Michel Speransky, sous Alexandre P"*, qui l'a Qrgai^lsé,

et son esprit a toujours subsisté. Dès cette époque, Joseph de Maistre, dans un mémoire adressé à l'empereur Alexandre, montrait le travail souterrain qui se préparait de longue main en Russie pour denà|mieux embrasser le monde entier.

« Il n'y a qu'une secte. C'est ce qu'aucun homme d'État iie doit ignorer, ni oublier. Celte secte, qui est tout à la fois une et plusieurs, environne la Russie, [ou, pour mieux dire, la pénètre de toute part, et l'attaque jusque dans ses racines les plus profondes. Elle n'a pas besoin, comme dans le seizième siècle, de monter en chaire, de lever des armées et d'ameuter publiquement les peuples. Ses moyens de nos jours sont plus adroits : elle réserve le hruit pour la fin. Il ne lui faut aujourd'hui que l'oreille des enfants de tout âge et la patience des souverains. Elle a donc tout ce qu'elle désire. Déjà même elle a attaqué votre clergé, et le mal est plus grand peut-être qu'on ne le

croit Et qu'on ne vienne pas nous dire que ces dogmes

sont surannés; ils sont au contraire plus vivants et plus actifs que jamais. Au seizième siècle, ils étaient enfants, et quelques pages du catéchisme sauvés de l'incendie leur en imposaient encore; aujourd'hui ils sont adultes et n'ont plus de frein d'aucune espèce. Cette épovvantab le secte, qui s'appelle légion, n'a donc jamais été plus à craindre qu'en ce moment, et surtout à cause de ses alliances. »

Dans un autre passage, il signalait ces hommes comme devant aboutir au néant, comme des riénistes. Merveilleuse prophétie du génie éclairé par la foi ! Soixante-cinq ans plus tard, le ministre de la justice de Russie était obligé, en présence des attentats du Nihilisme^ de constater dans un document public que la cause de cette rapide perversion des

classes cultivées se trouvait dans l'éducation donnée à la jeunesse.

La même secte attaque à l'heure présente la société en Allemagne et en France.

Bakounine, dont nous prononcions le nom au commencement de ce chapitre, a transporté dans les sociétés secrètes de l'Europe occidentale les mots et les moyens des nihilistes regardés comme les meilleurs.

On connaît la scission qui, après l'échec de la Commune de Paris, s'est produite dans le sein de Vlnternationale, entre les partisans de Bakounine, les anarchistes^ et ceux de Karl Marx les collectivistes.

Indépendamment des rivalités personnelles et des haines qui ont suivi cet échec, la prétention de Karl Marx de supprimer l'appareil des sociétés secrètes, grades, initiations, serments, mots de passe, pour agir exclusivement par la publicité, était également trop en avance du mouvement des temps. Bakounine y a au contraire largement recours, comme nous allons le voir, dans l'organisation de VAlliance démocratique universelle.

V Internationale, même dans les branches restées fidèles à la direction de Karl Marx, a donc dû se transformer et entrer dans une nouvelle phase.

Les mesures de proscription contre le democrat socialist partei, qui est tout entier dans l'ordre d'idées ^e Karl Marx, mesures inaugurées en Allemagne par la loi du 21 octobre 1878, ont obligé les socialistes à se renfermer dans la propagande secrète, dans celle

qui se fait au foyer et à l'atelier. Les triomphes électoraux qu'il a eus depuis ont prouvé que sa force n'avait en rien été atteinte (1).

En France, en Italie, en Belgique, on saisit souvent encore chez les socialistes des cartes d'affiliation à V Internationale, des statuts de cette société. C'est en évoquant le souvenir de l'Internationale qu'ils font de la propagande. Les collectivistes ont en France une organisation qui se manifeste par une presse, dont les organes sont séparés seulement par certaines nuances, par des congrès annuels qui se sont tenus à Marseille (1879), au Havre (1880), à Reims (1881), à Saint-Étienne et à Roanne (1882), à Paris (1883), à Roubaix (1884).

Mais la scène n'en est pas moins incontestablement occupée au premier rang aujourd'hui par les anarchistes.

Ils dédaignent Taction politique électorale et veulent organiser un parti socialiste indépendant des parlis bourgeois politiques, et qui, une fois suffisamment fort, agira par la violence et exclusivement pour son compte.

Leurs doctrines sont résumées par le manifeste suivant, qui a été rédigé par Bordât, de Lyon, et Éilsée Reclus, au congrès de Genève en 1881 :

(1) V. Trois années de l'histoire du socialisme^ par l'abbé Winterer, député au Reichstag, Paris, Palmé, ia-12, 1882, pp. 6 à 20. Nous ferons dans ce chapitre de fréquents emprunts à ce volume, qui complète l'œuvre magistrale sur le Socialisme contemporain, publiée en 1878 par le noble champion de la religion et de la nationalité de nos frères d'Alsace-Lorraine,

Les anarchistes révolutionnaires réunis à Genève se sont trouvés d'accord sur le programme suivant :

a Notre ennemi, c'est notre maître.

« Notre ennemi^ c'est le propriétaire, c'est l'État, c'est le patron, qu'il s'appelle monarchie ou démocratie.

« Notre ennemi, c'est toute autorité, qu'elle s'appelle diable ou bon Dieu.

« Nous voulons reprendre l'usine.

« Nous voulons reconquérir la propriété commune, quel que soit le gouvernement à renverser. »

Les débats du procès des anarchistes de Lyon au mois de janvier 1883 ont établi que la fédération ;■wra55^>?^?^e de rinternationale,^qui en 1873 s'était séparée du conseil central et de Karl Marx, avait pris en 1878, après le vote des lois sur la liberté de la presse et les réunions publiques, l'initiative de la constitution en France du parti anarchiste. C'est ce qui résulte d'un rapport lu par le prince Krapotkine, sous le nom de Levanof, à la fédération jurassienne. Les divers congrès ouvriers qui ont été tenus dans ces dernières années lui ont servi de moyen de propagande ; et partout elle a mis à profit les anciens cadres de l'Internationale, qui, après la répression de la Commune et l'état de siège, avaient été dispersés .

En 1881 a eu lieu à Londres un congrès de révolutionnaires cosmopolites, où le prince Krapotkine a été délégué par les groupes anarchistes lyonnais et où Ton a discuté la constitution d'une nouvelle association internationale des travailleurs avec un caractère plus nettement révolutionnaire que la première.

Si l'Internationale, avec son ancienne organisation publique et centralisée, n'a pas été reconstituée, comme l'ont soutenu les accusés de Lyon, il n'en est pas moins vrai que cette conférence des principaux chefs révolutionnaires du monde entier a donné le signal d'une reprise du mouvement socialiste dans les divers pays, non plus seulement par la propagande théorique, mais par l'action pratique.

Les journaux allemands le Reichshote, de Berlin, et le Vaterland, devienne, ont publié en mars 1880 les statuts de l'association des anarchistes, trouvés chez un nihiliste. En voici la teneur :

Organisation de l'alliance des frères internationaux.

Trois grades :

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