‹ La Franc-maconnerie et la RevolutionChapitre 35 sur 36 · Frères nationaux · texte numérisé non relu

Frères nationaux

3. Frères de l'organisation semi-publique de la démocratie internationale.

Règlement des frères internationaux*

§ 1. — Les frères ne connaissent pas d'autre patrie que la Révolution générale, pas d'autre étranger et d'autre ennemi que la réaction.

§ 2. — ■ Les frères rejettent toute conciliation ou tout compromis. Tout mouvement est regardé par eux comme réactionnaire, du moment qu'il n'a pas pour but direct on indirect le triomphe des révolutionnaires.

§ 3. — Les frères ne peuvent jamais entre eux s'attaquer ou recourir aux tribunaux. Ils ne connaissent d'autre tribunal que le jury d'honneur, choisi par part égale pour les deux parties. Ce jury statue souverainement.

§, 4. — Chaque frère doit être sacré pour l'autre. Chaque frère a le droit de compter sur l'aide et l'assistance des frères, qui sont tenus de faire tout pour lui jusqu'à la limite du possible.

§ 5 — Ne sauraient êtres frères internationaux que ceux qui acceptent le programme révolutionnaire dans toutes ses conséquences théoriques et pratiques, et qui ont l'intelligence, l'énergie, l'honorabilité et la fermeté voulues.

§ 6. — Le service delà Révolution doit être regardé par chaque frère comme le premier et le plus saint des devoirs et des intérêts.

§ 7. — Le frère a toujours le droit de refuser les services exigés par le comité ou les comités locaux. Mais si ces refus paraissent être constants, il peut être suspendu de ses droits de frère.

§ 8. — Aucun frère ne saurait gérer une fonction publique sans l'autorisation spéciale du comité local. Il ne peut prendre part à aucune manifestation hostile à notre cause. Chaque fois qu'il y a une réunion de plus de deux de nos frères, ils sont tenus de s'occuper des affaires publiques.

§ 9. — Tous les frères internationaux doivent se connaître, et ils ne doivent avoir entre eux aucun secret politique. Ils ne pourront appartenir à aucune autre société, sans autorisation spéciale du comité local, et ils sont en même temps tenus de dévoiler'au comité central tous les secrets de l'autre société, qui peuvent intéresser directement ou indirectement la société internationale.

La seconde section est formée des frères nationaux désignés pour préparer la Révolution dans chaque pays d'une manière indépendante. Ils ne doivent pas soupçonner Vexistence d'une organisation internationale. — La troisième section comprend les simples adhérents, qui s'enrôlent dans les associations socialistes locales, figurent dans les congrès et constituent la grande armée do riasurrection.

L'existence de cet ordre supérieur des frères internationaux, ayant au-dessous de lui un second ordre, les frères nationaux^ est calquée sur l'ordre des Régents de Weishaupt et sur la Haute- Vente romaine. Il explique la diffusion de la secte sur tous les points du globe et les complicités qu'elle rencontre dans des régions sociales supérieures.

Au-dessous de ces deux ordres se trouvent les fédérations nationales^ qui se présentent comme des organisations du parti ouvrier.

Les comités fédéraux sont composés d'autant de délégués qu'il y a de chambres syndicales dans la région.

Les délégués aux comités régionaux sont pris ordinairement dans la ville capitale de la région. Autant que possible, ces délégués sont des célibataires n'ayant pas le souci de la famille et pouvant, par conséquent, consacrer tout leur temps à la propagande dont ils sont chargés. Les ressources des comités régionaux proviennent des souscriptions de leurs membres, mais surtout des envois des chambres syndicales^ qui doivent verser à la fédération la moitié de leur encaisse.

Quelle que soit l'importance réelle de ce comité national dont la constitution est toute récente, la Fédération nationale française paraît avoir eu jusqu'à présent son centre directeur à Lyon et à Genève. C'est toujours le point où nous ramènent et le complot gambettiste de 1873 et les crimes qui ont eu lieu en août, septembre et octobre 1882. En 1870, cette organisation existait déjà, et il est très important de

noter que le 4 septembre de cette année la République était proclamée par l'émeute de l'hôtel de ville de Lyon à midi^ avec le drapeau rouge, alors qu'elle Tétait à Paris seulement à 4 heures. Le 28 septembre Bakounine était dans cette ville à la tête d'une nouvelle insurrection dirigée contre le F.*. Andrieux et les autres Jacobins, qui s'étaient installés au pouvoir dans le premier moment.

C'est sur le concours de ces groupes que reposait la grande conspiration que Gambetta et les chefs de la Maçonnerie avaient organisée de 1873 à 1877, pour empêcher la restauration monarchique ; ils se proposaient ainsi de déchaîner sur la France une guerre sociale auprès de laquelle 1793 n'eût été qu'un jeu d'enfants, selon le mot de Littré.

Ce qui fait la force des fédérations nationales, c'est qu'elles s'appuient sur des groupes organiques, sur des groupes professionnels^ sur des chambres syndicales; elles entraînent ainsi sous leur direction le mouvement socialiste, qui naît spontanément parmi les populations manufacturières par des causes religieuses, politiques et économiques, indépendantes de l'action des sociétés secrètes.

Bakounine et sa secte ont profité de l'expérience acquise par V Internationale et qui en 1872 a amené la substitution du groupement corporatif à l'organisation en sections (1). Les ouvriers enrégimentés dans ces

(1) Quoique la chambre syndicale soit la base de l'organisatioa des nouvelles sociétés révolutionnaires, cependant les anarchistes ou la nouvelle Internationale n'ont pas renoncé à avoir des groupes distincts des corporations. Ainsi les débats du procès de Lyon ont signalé

innombrables associations locales ne connaissent pas l'existence des deux ordres supérieurs ; ils ne leur en obéissent pas moins aveuglément. Les accusés de Montceau-les-Mines, presque tous de très jeunes gens, ont déclaré avoir obéi aux ordres que leur donnaient des hommes à grandes barbes, qu'ils ont j-efusé de nommer. Les débats du procès des anarchistes de Lyon ont laissé soupçonner que parmi ceux-ci se trouvaient les chefs occultes qui avaient suscité cette première explosion. En effet, c'est à Lyon et à Vienne qu'étaient établis les dépôts de dynamite.

L'organisation de ces groupes locaux n'est pas partout la même, croyons-nous ; là où elle est le plus avancée, les associés ne sont reçus qu'après une initiation semblable à celle de la Franc-maçonnerie.

A Montceau-les-Mines, il y avait deux groupes, appelés l'un la Pensée, l'autre la Santa-Maria, constitués sous la forme de chambres syndicales. Un groupe semblable existait dans l'usine de Gueugnon. Les uns et les autres étaient en relations avec les groupes du Creuzot, et se ramifiaient avec la Fédération. D'après les livrets saisis sur les prévenus, le but de ces associations était seulement de donner aux ouvriers les moyens de faire valoir leurs droits en justice, et de procurer des secours aux malades. En réalité, jamais aucun secours n'a été donné, et ces sociétés n'étaient que des groupements en vue de la guerre sociale. Les

l'existence à Vienne d'un groupe qui s'intitule les indignés^ à Villefranche, d'un groupe appelé le glaive. A Lyon des femmes s'appellent le groupe Marie Ferrée etc.

accusés ont raconté eux-mêmes le cérémonial dont on entourait leur réception. On bande les yeux de l'initié, qui doit tirer sur un mannequin figurant un traître ; on le promène, de nuit, dans les bois ; enfin, on lui fait jurer fidélité sur un revolver, et on lui communique des signes et des attouchements qui servent à se reconnaître. Un autre prévenu a déclaré que le mannequin sur lequel l'initié devait tirer représentait un traître. M. Campionnet, maître 'de forges à Gueugnon, a eu entre les mains les statuts de ces prétendues chambres syndicales. Une de leurs clauses stipulait que les adhérents devaient renoncer à toute pratique religieuse.

Le journal le Paris, — un organe de Gambetla, qui prenait ses informations à la préfecture de pohce, — a publié, le 25 octobre 1882, les indications suivantes sur la manière dont lés groupes formant les différentes fédérations se rattachent aux centres de Vordre supérieur,

« Dans toutes les villes, dans tous les villages industriels de France, et même dans les petites communes avoisinant les grandes exploitations ouvrières, des groupes révolutionnaires, composés d'un petit nombre d'affiliés sûrs, ont été organisés depuis plusieurs mois.

« Tous sont composés, pour la plus grande partie, de très jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans. Ils acceptent le mot d'ordre qui leur est transmis, autant que possible, verbalement par des délégués.

« Une des lettres saisies dans les récentes perquisitions recommande aux membres des groupes locaux de masquer l'organisation révolutionnaire à iequelle ils travaillent sous l'étiquette légale de chambre syndicale.

« Tous les groupes d'une même région sont reliés entre eux par une fédération qui porte le nom du département oîi ils se trouvent, à moins que leur petit nombre dans un même département n'ait amené les chefs à les grouper autrement. Il y a la fédération de Saône- et-Loire, celle du Midi, celle du Sud-Est, celle de la Loire, etc.

« Chacune de ces fédérations a ses timbres et cachets, portant son nom, le nom du lieu où siègent ses chefs, et parfois aussi quelque symbole. Ceux de Saône-et-Loire ont un lion pour emblème.

« La fédération sert d'intermédiaire entre les groupes d'exécution, disséminés dans les communes, et le comité directeur.

« Toutes les fédérations de France nomment un délégué au comité directeur, chef suprême de la ligue, et qui se réunit au moins une fois par mois à Genève. Nous ne connaissons que cinq noms de délégués. Ils ne sont pas tous français. Du moins le comité délibère-t-il avec le concours du prince Krapotkine, dont plusieurs lettres ne permettent pas de nier l'intervention en tout ceci. Il compte en outre d'anciens amnistiés, dont un illustre et qui se promet « d'étonner la Russie » par l'explosion qui aura lieu chez nous.

« Toutes les cartouches de dynamite saisies sont de fabrication suisse et viennent de Saint-Sauveur. C'est là un fait des plus importants. Il prouve que le point de départ de l'action révolutionnaire est à l'étranger. »

D'autres indications émanées de sources différentes ont signalé à la même époque la fédération du Jura Bernois^ comme servant de base d'opérations pour les tentatives des aDarchistes en France. Le nom de Pindy et celui d'Elisée Reclus, l'ancien membre de la Commune, ont été souvent prononcés comme ceux des chefs du mouvement. Ce dernier a lui-même jeté un

audacieux défi à la justice française, et le procureur général Fabreguettes a déclaré devant la Cour de Lyon que son séjour à l'étranger avait seul empêché de le comprendre dans les poursuites.

Aucun des misérables qui ont commis les crimes de Montceau-les-Mines ne paraît faire partie des comités supérieurs de l'ordre des frères nationaux. Ainsi, par exemple, Dumay, qui, en 1873, avait joué un rôle dans le complot républicain, et dont les conférences ont excité les ouvriers de Montceau, n'a pas mis la main à l'exécution.

Nos études personnelles nous permettent de confirmer les indications données par le Paris. Dans un très grand nombre d'usines, de mines, de manufactures, les ouvriers sont à chaque paie obligés de donner une cotisation de 0,50, de 0,75, de 1 franc par semaine, suivant l'importance de leur salaire, pour la caisse de la société. Ils ignorent absolument ce qu'est cette société, mais s'ils ne se soumettent pas à cette exigence (comme à voter pour les candidats désignés par la secte, à figurer aux enterrements civils), ils sont impitoyablement chassés des ateliers, soit par les maîtres-ouvriers, qui disposent, en réalité, complètement du recrutement des ateliers dans la grande industrie, soit par une persécution sourde de leurs camarades. Ces cotisations minimes , perçues régulièrement sur de grandes masses, constituent des fonds considérables et donnent au parti anarchiste des ressources que n'a jamais eues V Internationale.

L'existence des deux ordres supérieurs est complet tement cachée aux membres des groupes locaux, des

chambres syndicales, par le procédé suivant : les comités régionaux et nationaux sont le produit d'élections à plusieurs degrés et qui se font au moyen d'éliminations successives. Ceux qui ont voté au premier degré ne savent jamais quels ont été les membres élus au deuxième degré par leurs délégués, et ainsi de suite.

Cette organisation s'étend sur toute l'Europe et jusqu'aux États-Unis. Si dans ce dernier pays les anarchistes ne se Kvrent pas à des actes matériels de violence contre les personnes et les propriétés, c'est pour ne pas compromettre l'asile sûr et la base d'opération qu'ils y trouvent.

Après une période consacrée à l'organisation des groupes, puis à la propagande par la presse et par les réunions, le comité directeur a jugé à propos de frapper fortement l'opinion ouvrière par une série d'actes d'exécution. C'est alors qu'on a vu se produire dans le bassin houiller de Saône- et-Loire, en août 1882, cette agitation qui depuis est allée en grandissant.

Après les événements de Montceau-les-Mines, en octobre, un certain nombre d'explosions par la dynamite, de réunions anarchistes, de placards et de lettres de menaces se sont produits à Paris, à Lyon, à Arles, à Marseille et dans les localités voisines ; puis, le comité central de la Fédération, jugeant que l'on avait assez fait pour la propagande, a donné l'ordre d'arrêter ces manifestations, et elles ont cessé immédiatement. C'est un mot d''ordre({w\ les commande comme il les arrête, et il n'y a absolument rien de spontané dans ces prétendues colères du peuple contre les cléricaux et les capitalistes.

Ea mars 1883, aumomeat oùle parti radical organise l'agitation révisionniste et où une crise sur l'industrie du bâtiment laisse un grand nombre d'ouvriers sans travail, un nouveau mot d'ordre est donné ; et aussitôt dans les environs du Creuzot les bris de croix, les explosions de dynamite recommencent. Le gouvernement de la République est absolument impuissant à supprimer cette organisation. Le journal La Te* naille, organe de la Fédération du centre, le déclarait hautement le lendemain du verdict de la Cour d'assises de Riom.

En même temps une explosion accidentelle de dynamite entre les mains de deux accusés du complot de Lyon, explosion qui a eu lieu en Belgique, a appelé l'attention sur les allées et venues des anarchistes, et sur l'existence de plusieurs sections organisées dans ce pays. Une des causes de leur puissance, qui compense leur petit nombre, réside dans cette facilité à opérer dans le monde entier et à déplacer d'un jour à l'autre leur base d'action, grâce aux voies de communication rapides et aux affiliés disséminés par petits groupes sur tous les points du monde.

Il y a depuis longtemps, à Londres, un centre, où les mazziniens, les nihihstes, les anarchistes se rencontrent et trouvent toute facilité pour conspirer. La loge les Philadelphes, du rite de Memphis, les reçoit et leur fournit toutes les ressources que la Maçonnerie, dans ses plus hauts grades, assure aux conspirateurs. Les anarchistes y publient un journal, la Freiheit, que ses apologies de l'assassinat du czar ont fait, chose si rare en Angleterre, condamner par un

jury; mais le groupe n'en a pas moins continué à vivre en paix. C'est là qu'Hartmann a été accueilli solennellement après que la France a refusé son extradition à la Russie.

Aux États-Unis, il existe un foyer du même genre. Hartmann a été reçu, en août 1881 , en triomphe à New- York, oui! se rendait, commeill'aditlui-mème, afind'y organiser une double propagande : l'une dans un but humanitaire {l ! !) , pour aider le peuple russe à conquérir sa liberté ; l'autre auprès des travailleurs, dans le but d'affranchir les ouvriers russes au moyen des grèves. Après l'assassinat d'Alexandre H, plusieurs meetings se sont tenus à New- York, à Chicago, pour approuver le crime et protester contre Texécution d'une femme qui y avait pris part, Jessa Helfmann.

« Les socialistes révolutionnaires d'Amérique, dit M. Winterer, envoyèrent un délégué au congrès qui siégea secrètement à Londres, du 13 au 20 juillet 1881, dans le but d'étudier et de réunir les moyens chimiques et physiques qui pourront être utiles à l'œuvre révolutionnaire. »

Enfin une assemblée, qui prit cyniquement le nom de Conseil de la dynamite, a tenu ses assises à Chicago. On y a déhbéré publiquement sur les moyens de faire sauter des villes et des flottes. Le 29 décembre 1882, Most, le socialiste allemand, le rédacteur de la Freiheit, a présidé, dans la même ville, un meeting dans lequel le meurtre de tous les propriétaires et capitalistes a été acclamé par une bande d'énergumènes.

A la fm de février 1883, les journaux américains

signalent encore un conciliabule tenu à Philadelphie, SOUS la direction d'Hartmann et de Most, et avec le concours des anarchistes établis dans cette ville. Ils y ont, dit-on, concerté une action commune entre les socialistes allemands et les nihilistes russes.

UAlliance démocratique universelle a profité de la situation agitée de Tlrlande pour y implanter une société secrète qui s'est livrée systématiquement à l'assassinat. Le Révolté de Genève, organe du parti anarchiste, a, au mois de mai dernier, publié sur cette société des détails qui indiquent les relations existant entre les deux foyers révolutionnaires.

U Alliance de la démocratie socialiste , avons-nous dit, a étendu de puissantes ramifications dans tous les pays de l'Europe latine. C'est Bakounine qui, en 1873, avait excité le mouvement communaliste de Barcelone et de Carthagène.

Après quelques années d'un effacement commandé en mai 1873 par les chefs suprêmes des sociétés secrètes, ainsi qu'on l'a vu au chapitre XVIII, les attentats ont recommencé.

Le 25 octobre, Oliva Moncasi, qui se déclara inter^ nationaliste, tira un coup de pistolet sur le roi Alphonse XIL En 1881, lorsque le congrès ouvrier de Paris se préparait, un des mineurs espagnols écrivait, dans une lettre lue au congrès, qu'ils ne pouvaient s'y faire représenter, « car 7ious sommes très occupés à la besogne de la Révolution. »

C'est dans le sud de l'Espagne, dans le royaume de Valence, mais surtout dans l'Andalousie, que réside la principale force du parti. Par suite du régime agraire

de cette dernière province, le socialisme est surtout répandu chez les ouvriers agricoles. Depuis la fm de 1878, des incendies avaient lieu fréquemment dans cette partie du pays, et l'on avait constaté une fois dix-huit incendies le même jour dans des districts assez éloignés. Le correspondant de Madrid du Journal des Débats (n'' du 22 août 1881) n'hésitait pas à les attribuer à V Internationale. Il signalait en même temps les excitations aux grèves faites par les agents socialistes, qui recevaient leurs instructions de Londres et de Suisse.

En février 1882, de nouveaux incendies ont amené la découverte de Torganisation anarchiste espagnole.

Elle prend le nom de Société de la Main-Noire. D'après le journal i'Imparcial de Madrid elle a son centre d'action à Xérès, Grazalema, Ubrique, Arcos et autres localités de l'Andalousie ; mais les comités d'où part l'impulsion sont étabhs à Madrid et dans les grandes villes, et comptent parmi leurs membres des personnes appartenant aux classes élevées de la société. Eux-mêmes reçoivent la haute direction de Genève.

Plusieurs dépôts de dynamite, trouvés sur divers points de l'Andalousie, indiquent bien l'origine étrangère de cette association, quoique des circonstances locales aient favorisé sa diffusion.

Elle se divise en fédérations provinciales et sections locales.

On remarquera que ces statuts de la Main-Noire^ saisis par la justice espagnole, sont comme la paraphrase des statuts des frères internationaux, L'ori-

gine du mouvement espagnol se trahit encore par ce fait relevé à l'instruction, que les chefs de la Main- Noire ont consacré plusieurs mariages dits d'éman^ cipatiorij attestés seulement par la présence de quelques témoins, comme ceux des filles du F.*. Reclus,

Une des plus grandes erreurs pratiques, où l'on puisse tomber, est de croire que les divisions des sociétés secrètes ou des socialistes les réduisent à l'impuissance. Toujours ils se réunissent pour attaquer l'ordre social.

Ainsi, quelque rivalité qu'il y ait entre les partisans de Bakounine et ceux de Karl Marx, entre les divers groupes révolutionnaires, jacobins et socialistes, tous n'en ont pas moins applaudi à l'assassinat d^Alexandre II, comme ils l'avaient fait après l'attentat d'Hartmann.

Les membres du Social democrat parteiaWemaind^ ne pouvant se réunir en Allemagne, ont transporté leurs assises en Suisse. Ils se sont réunis du 20 au 23 avril dans les ruines de l'antique château de Wyden, canton de Zurich. Là, quoiqu'ils aient exclu de l'orga-, nisationdu parti deux anarchistes, Hasselmanet Most, ils ont émis un vote de sympathie pour les nihiUstes russes. Le passage suivant de leur manifeste indique qu'entre eux et les anarchistes il y a identité sur le but à atteindre, sinon sur l'opportunité des moyens à em-^ ployer :

« La démocratie socialiste d'Allemagne est persuadée que la Révolution, pour être victorieuse, doit être préparée d'avance. Elle considère comme le premier devoir de tov.^ bpii

révolutionnaire de contribuera répandre déplus en plus, par une propagande active, les idées socialistes parmi le peuple, — à rendre plus capables de se défendre et d'agir ceux qui doivent diriger le combat, — à organiser une discipline inflexible, à affaiblir Tadversaire et à parer ses coups. Nous devons nous tenir prêts avec toutes nos forces pour la commotion universelle qui renversera l'organisation actuelle du monde. Lorsque la marche irrésistible des événements aura amené l'heure suprême, les socialistes sauront montrer qu'ils comprennent leur devoir ; ils n'abandonneront rien au hasard ; ils seront prêts; ils iront au combat avec l'espoir bien

fondé de vaincre

« Le congrès déclare avant tout que l'affranchissement de la classe ouvrière doit être l'œuvre commune des prolétaires de tous les pays. En face de l'alliance internationale de la réaction et du capitalisme, il faut absolument l'alliance internationale du prolétariat pour combattre les anciennes puissances de l'oppression »

M. de Putkammer, ministre de l'empire allemand, a déclaré au Reichslag, en décembre 1882, que la police de Leipsig avait la preuve des relations existantes entre les socialistes de cette ville et les nihilistes étrangers.

Dans sa réponse, le député socialiste Von Vollmar, tout en niant le fait matériel de l'affiliation, a hautement exprimé sa sympathie pour V énergie et V esprit de sacrifice des nihilistes russes.

Il est malheureusement une haine commune qui réunit les socialistes de tous les pays : c'est le fanatisme antireligieux, la haine de Dieu.

Bebel a dit au Reichstag, étonné de son audace :

« Nous voulons en politique la République, en économie le sociahsme, en religion l'athéisme. »

Hartmann, dans une lettre écrite de Londres, déclarait que, pour lui comme pour tous les nihilistes, toutes les religions étaient également à détruire.

C'est par des violences contre les églises et les religieux qu'ont débuté les crimes de Montceau-les-Mines, ainsi que la Commune de Paris.

Si le bon sens natif du français repousse instinctivement ce qu'il y a d'irréalisable dans le collectivisme et Tanarchisme, la passion socialiste trouve chez lui un accès d'autant plus redoutable qu'elle ne s'embarrasse pas d'un plan de reconstruction, et cherche tout de suite à détruire. Les éléments jacobins et sociaUstes sont inséparables chez nous.

Le jour où la violence des anarchistes aurait renversé l'organisation gouvernementale, enverrait apparaître, pour essayer de donner une forme à ce chaos, le redoutable collectivisme autoritaire de Karl Marx.

Les anarchistes dans l'Europe occidentale, comme les nihilistes en Russie, ne sont après tout qu'une poignée de sectaires. Leur audace s'exphquo par les défaillances qu'ils rencontrent dans les détenteurs du pouvoir et par d'anciennes complicités.

« Nous avons des partisans, a dit Bebel au Reichstag, là où vous ne le soupçonnez pas, là où la police ne pénétrera jamais. »

En France les chefs du grand complot républicain de 1873 avaient recherché le concours des hordes anarchistes. En 1882, nous avons vu les loges maçonniques de Paris couvrir de leur sympathie et de leur protection les accusés de Montceau-les-Mines.

Des comités nihilistes russes fonctionnent à Paris depuis plusieurs années.

Leur étroite liaison avec les révolutionnaires de l'occident, avec les nihilistes, s'est révélée par les incidents qui se sont produits à Paris, en mars 1880, lors de la demande formée par le gouvernement russe pour obtenir l'extradition d'Hartmann, l'auteur du complot qui, en septembre 1879, faillit faire sauter, près de Moscou, le train impérial.

A peine Hartmann a-t-il été arrêté à Paris, où il se cachait sous le faux nom de Mayer, sur la demande de l'ambassadeur de Russie, que les radicaux français se sont levés comme un seul homme. Un des chefs de la gauche dans la Chambre des députés, le F.*. Engelhard, s'est constitué son avocat d'office, a exigé la faculté de communiquer avec lui et a rédigé un mémoire où il prétendait démontrer sa non identité. En même temps des menaces de mort étaient sans que la police inquiétât leurs auteurs, adressées par écrit au prince Orloff, ambassadeur de Russie, à l'avocat général Mourav^ief, envoyé à Paris par le gouvernement russe, des manifestations bruyantes d'étudiants et un concert unanime de la presse radicale réclamaient sa mise en liberté ; une interpellation de toutes les gauches se préparait même à la Chambre, menaçant de renverser le ministère. C'est alors que celui-ci, sans attendre les nouveaux documents annoncés par l'ambassade russe pour établir V identité d^ Hartmann, s'est empressé avec une hâte insolite d'adopter les conclusions du mémoire du F.*. Engelhard. Il a refusé l'extradition d'Hartmann, sous le double prétexte que son identité n'était pas établie et que son attentat était un crime politique, et l'a fait conduire en sûreté en Angleterre.

Cet incident a démontré à la fois la dépendance dans laquelle en France le ministère se trouve vis-àvis de la majorité maçonnique des Chambres, et la pression que les révolutionnaires les plus extrêmes exercent à leur tour sur cette majorité, composée cependant d'hommes inoffensifs personnellement pour la plupart.

Voici en effet le double manifeste qu'ont publié, à cette occasion deux des chefs de la démagogie :

Londres, le 1« mars 1880.

Félix Pyat à Garibaldi

« Mon vieil ami,

« Le dernier attentat contre le despote de tous les Russies confirme votre phrase légendaire :

« L'Internationale est le soleil de l'avenir, »

« Depuis le premier roi jusqu'au dernier président de république bourgeoise, tous doivent disparaître ou de gré ou de force.

« Unissez votre voix à celle des socialistes français pour protester contre l'extradition projetée de notre vaillant ami Hartmann.

« Le sol français doit être inviolable pour les proscrits qui, comme nous, veulent Vaction armée pour établir la République universelle, démocratique et sociale.

a Je vous serre la main. Saluez votre charmante femme.

« Votre sincère ami,

« Félix Pyat. »

A cette belle épître qui prêche la disparition, de gré ou de force, de tous les souverains et présidents

de république, Garibaldi devait répondre sur le même ton, pour ne pas rester en arrière ; il a même accentué 6t commenté l'apologie de l'assassinat.

« Captera, 6 mars 1880.

« Garibaldi à Félix Pyat

« Mon cher Pyat,

« Vous êtes le héros populaire des barricades parisiennes. Merci pour votre affectueuse lettre, bien que j'eusse raison de me plaindre du long silence que vous avez gardé à mon égard.

« Hartmann est un vaillant jeune homme à qui tous les honnêtes gens doivent estime et reconnaissance. Le ministre Freycinet et le président Grévy ne souilleront point leur nom de républicains honnêtes par l'extradition d'un proscrit politique ; cela serait digne des hyènes de Versailles.

« L'assassinat politique est le secret pour conduire à bon port la Révolution. Les souverains appellent assassins les amis du peuple, Les vrais républicains, Agésilas Milano, Pietri, Orsini, Pianori, Monti et Tognetti ont été, dans leur temps, des assassins ; aujourd'hui, ce sont des martyrs, objets de la vénération du peuple.

« Hœdel, Nobiling, Moncasi, Passanante, Solovieff, Olero et Hartmann sont les précurseurs du gouvernement de l'a* venir, la république sociale.

« L'assassin est le prêtre exécré qui assassina d'abord le progrès à l'aide du bûcher et assassine maintenant les consciences avec le mensonge.

« C'est le prêtre qu'on doit déporter en Sibérie et non les compagnons d'Hartmann.

« Je vous serre affectueusement la main. Saluez le brave Vallès.

« Toujours à vous,

« G. Garibaldi. »

En Allemagne et en Autriche, la propagande secrète recrute souvent ses agents parmi les juifs. On a saisi parmi les papiers de l'agitateur juif Aaron Libermann, qui était l'un de ces agents, une lettre ainsi conçue :

« J'ai été fréquemment en rapport avec les juifs, et j'ai remarqué que leur soif de la richesse est telle, que pour l'amour de l'argent, ils sont prêts à tout livrer jusqu'à leur honnneur et leur Dieu. Je me demande s'il vaut la peine de répandre parmi eux les idées socialistes. En Allemagne, on les voit encore s'intéresseràla politique ; mais en Russie, où il s'agit de sacrifier la fortune et la vie à une idée, on ne peut se servir d'eux. Les juifs peuvent être utiles pour les opérations clandestines et pour les communications, ils peuvent aussi procurer des passe-ports. Voilà les services qu'ils peuvent nous rendre, moyennant paiement. »

Les anarchistes, dans les procès qui leur ont été faits récemment, ont souvent parlé avec mépris de la Franc-maçonnerie, qui est justement à leurs yeux l'incarnation, soit de Topportunisme, soit du jacobinisme bourgeois. Mais l'un des plus intelligents, Bordât, dans la défense qu'il a présentée au tribunal correctionnel de Lyon, a indiqué le point par lequel la Franc-maçonnerie et l'anarchisme se rejoignent : « Nous sommes d'accord sur un seul points Vaho- « lition de la religion; nous suivons Vexem- « pie de celui qui a dit : « Le cléricalisme^ voilà « Vennemi ! »

Les insurgés de Montceau-les-Mines, quand ils ont saccagé l'église, se sont livrés sur les hosties consacrées à d'odieuses profanations, qui rappellent celles

pratiquées systématiquement dans certains groupes, où le sacrilège s'unit à la débauche, comme la manifestation extrême du satanisme, ce fonds commun de toutes les sociétés secrètes.

C'est le trait caractéristique du socialisme italien. Ses organes actuels II Satana de Noto (Sicile), le Gesu-Christo de Turin, le Scamiccato (le Sans-Chemise) de Reggio, sont avant tout des journaux de blasphèmes abominables et d'horrible impiété, comme VAteo proclamant Satan pour chef. Mais ils ne font que faire écho aux feuilles gouvernementales, le Corriere délia sera, par exemple, qui, dans un numéro du 24 janvier 1883, écrit ceci : « La papauté est notre « éternel ennemi. La détruire, c'est consolider Tédi- « fice de notre patrie. »

Arrivé à ce point, nous ne pouvons mieux conclure que par ces profondes paroles de M. Winterer : « Rien n'est plus inexplicable que l'aveuglement du libéralisme impie, qui blasphème avec le sociahsme, qui poursuit par sa presse la ruine de la foi dans l'âme du peuple, et qui s'imagine qu'au jour des fureurs révolutionnaires le peuple sans Dieu passera devant les coffre-forts libéraux, parce qu'on lui aura livré les tabernacles. On permet volontiers que les congrès ouvriers demandent et votent l'école sans Dieu, pourvu que dans les résolutions de ces congrès on ne parle pas de collectivisme. Calcul odieux autant qu'insensé ! Ce prolétaire qui nie Dieu, qui n'a plus les espérances d'une vie future, qui ne croit qu'à la matière et à la jouissance, sera-t-il satisfait à la vue des débris du tabernacle? Ah ! quelle idée vous faites-vous de

rhomme qui n'a ni foyer, ni part déterminée aux biens de la terre, ni espérances éternelles ? Nous avons eu souvent le cœur navré en voyant comme tout ce qui attache les hommes à la société a peu d'action sur le prolétaire irréligieux, comment il est insensible à la considération de ceux qui l'entourent, comment il émigré sans regret et renonce à sa patrie, comment enfin il abandonne sa famille pour se livrer au vagabondage.

« L'irréhgion a eu des conséquences antisociales nécessaires dans tous les rangs de la société. En haut, elle a enlevé tout frein à la soif de jouissance et à la convoitise ; elle a été la cause première des abus et des exploitations inhumaines du capital. En bas, elle a été la source principale de toutes les haines dont le socialisme est l'expression. Enlevez Dieu' et la vie future, l'homme sans Dieu se trouve placé avec ses passions en face de la vie mortelle, avec l'inégalité des conditions et l'inégaUté de la jouissance. Cet homme demandera au banquet de la vie la part que réclament ses passions. Il rencontrera les barrières qu'oppose à ces passions la société actuelle basée sur la foi en Dieu et en la vie future ; il s'arrêtera contre l'obstacle, et la haine sociale, avec les haines qui l'accompagnent, entrera dans son âme (i). »

<1) Le Socialisme contemporain y 1 vol. in-g», Paris, Paimé, éditeur.

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