‹ La Franc-maconnerie et la RevolutionChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le problème de la. Révolution

Depuis cent cinquante ans le monde moderne est -en proie à une instabilité, qui se traduit tantôt par des convulsions dans lesquelles sont emportés les gouvernements et les institutions séculaires, tantôt par un travail lent, mais continu, qui dissout les principes de religion, de droit, de morale, de hiérarchie, sur lesquels la société a reposé de tout temps.

La Révolution, tel est le nom que nos contemporains donnent à ce formidable phénomène. Pour la plupart, ce nom est comme l'énigme du sphinx antique. Peu d'entre eux sauraient définir la Révolution, mais aucun ne reste indifférent devant elle : les uns l'acclament, d'autres l'envisagent avec terreur, tous sentent qu'elle est dans l'histoire un fait absolument nouveau, qui n'a rien de commun avec les révolutions accidentelles d'autrefois, et que sous ses formes les plus diverses, sous ses manifestations religieuses, poHtiques et sociales, la Révolution moderne est toujours une.

Le mal moral, c'est-à-dire la révolte de Thomme contre l'ordre, a sans doute toujours existé depuis le jour de la chute originelle. Mais jusqu'au siècle der-

nier une hérésie pouvait troubler la paix religieuse de la Chrétienté, sans que pour cela les gouvernements fussent ébranlés et la hiérarchie du monde du travail bouleversée. Seuls quelques esprits plus pénétrants embrassaient la chaîae entière des funestes conséquences morales et sociales, qui découlent nécessairement d'une atteinte portée au dogme ; mais les masses populaires et les nations restaient stables, comme fixées par le poids de leurs intérêts aux principes fondamentaux de la société, et le jour où la . grande voix de la Papauté, le remède extraordinaire d'un concile œcuménique, la parole enflammée des Saints venaient faire la lumière sur le monde, la société raffermie sur sa base reprenait paisiblement le cours de ses destinées.

Le grand déchirement du Protestantisme au XVP siècle ressemble, par certains de ses aspects, au terrible phénomène de notre siècle ; mais une grande partie de l'Européen fut préservée, et après cinquante années d'agitations politiques et sociales, le mal se cantonna sur certains points ; le venin des nouvelles hérésies sembla même avoir perdu de son activité au sein d'une société, dont toutes les parties étaient liées comme les assises d'un gigantesque édifice.

Jadis l'ambition des princes, l'oppression des grands, l'indociUté des sujets^ occasionnaient parfois des troubles sanglants, mais ils ne s'étendaient pas d'un pays à l'autre. La France ne ressentit pas le contre-coup des commotions excitées par Wiklef, l'Angleterre vit passer de loin les scènes douloureuses de la Jacquerie, l'Allemagne étouffa la guerre des

Hussites et, plus tard, la révolte des paysans, sans que les peuples voisins eussent même à s'en alarmer.

Toute autre est la Révolution moderne. Elle s'attaque d'abord à la religion. L'Église catholique est surtout l'objet de cette haine; parfois sou culte est proscrit et ses ministres sont mis à mort; toujours elle est dépouillée des biens qui sont, entre ses mains, le patrimoine des pauvres et elle est privée de sa légitime influence sur l'ordre social. Les confessions chrétiennes séparées sont en butte à la même hostihté, précisément dans la mesure du Christianisme positif qu'elles retiennent; car la notion de la subordination de la société civile à une loi divine positive est le principe que la Révolution voudrait détruire à fond dans Tàme des peuples. Cette négation est son essence même.

Les souverains légitimes, qui se font ses instruments dans cette guerre anti-religieuse, sont d'abord entourés de flatteries ; leur puissance est momentanément accrue; mais au bout d'un certain temps des mots toujours pleins de prestige, les mots de liberté et d^égalité, retentissent comme un glas funèbre. Il faut que les pouvoirs traditionnels se transforment, qu'ils s'inclinent devant le dogme de la souveraineté popu^ laire, et puis, après une nouvelle étape, la République est proclamée la seule forme pohtique digne des peuples élevés sous ces nouvelles influences.

La constitution de la famille et l'organisation naturelle du travail, avec la hiérarchie qui en découle et subordonne l'ouvrier au patron , au grand propriétaire, vont également être bouleversées et détruites. La Ré-

volution dissout la famille comme unité sociale, elle lui enlève la consécration religieuse en affectant de faire du mariage un acte purement civil, elle détruit ses fondements économiques en proclamant le droit exclusivement personnel de l'individu à jouir de la propriété, au lieu de faire de la transmission corrélative du patrimoine foncier ou de l'atelier et des devoirs attachés à leur possession l'assise solide des différentes classes.

Elle dit à l'ouvrier qu'il est Végal de son patron, au patron qu'il est libi^e, c'est-à-dire n'a aucun devoir vis-à-vis de son ouvrier, et c'est ainsi qu'en proclamant la fraternité, elle allume la guerre sociale jusque dans le plus humble ateUer.

La propriété est attaquée par les penseurs les plus logiques de la Révolution comme une institution oppressive ; de nouvelles combinaisons sont imaginées pour faire travailler et paître les troupeaux humains. Les incendies de la Commune parisienne, les scènes sauvages de la guerre des chemins de fer en Amérique, les attentats féroces du Nihilisme russe, apparaissent comme les préludes du gigantesque travail de déblai, nécessaire, selon ses prophètes, pour qu'un ordre social nouveau puisse résulter de l'action des forces de la nature déchaînée.

La Révolution est universelle. Malgré les différences de race, de climat, d'état économique, elle répand chez les peuples des idées et des formules qui ont le don de les soulever ; elle attaque Joutes les institutions fondées sur la tradition historique ; elle introduit, au besoin par la force, dans les sociétés, des principes

nouveaux totalement inconnus aux âges précédents, comme la séparation de l'Église et de l'État, le monopole de l'enseignement par l'État, la liberté de la presse. Les peuples du nord sont atteints ainsi que ceux du midi, les jeunes républiques de l'Amérique ainsi que les monarchies du vieux monde. La Russie avec ses institutions communales si particulières, son immense territoire aux populations clair-semées, est ébranlée par le souffle révolutionnaire à l'égal des agglomérations pressées des régions manufacturières de l'occident.

Ce fait, si nouveau dans l'histoire, a frappé M. de Tocqueville et lui a inspiré ces paroles remarquables :

« Toutes les révolutions civiles et politiques ont eu une patrie et s'y sont renfermées. La Révolution française n'a pas eu de territoire propre ; bien plus, son effet a été d'eff'acer en quelque sorte de la carte toutes les anciennes frontières. On l'a vu rapprocher ou diviser les hommes en dépit des lois, des traditions, des caractères, de la langue, rendant parfois ennemis des compatriotes, et frères des étrangers, ou plutôt elle a formé, au-dessus de toutes les nationalités particulières, une patrie intellect uelle commune, dont les hommes de toutes les nations ont pu devenir citoyens. »

Depuis le milieu du siècle dernier, la Révolution n'a pas cessé de marcher et de progresser. Jusqu'à présent tous les efforts dirigés contre elle ont paru impuissants. Elle n'a encore reculé sur aucun point ni abandonné une seule de ses conquêtes. A peine un temps d'arrêt lui est-il imposé, qu'elle reprend avec plus de puissance son essor destructeur.

Les explications les plus diverses sont données de ce problème aussi vaste que nouveau.

Les panthéistes et les matérialistes y voient un fait brutal, qui trouve sa justification dans sa manifestation même. Pour eux, c'est un phénomène d'évolution semblable à cette transformation continue, que de faux savants prétendent reconnaître dans le monde végétal et animal. Le Socialisme, le Communisme, le Nihilisme, sont pour eux autant d'étapes fatales au même titre que le Libéralisme et le Rationalisme : ils les glorifient successivement comme des formes du perpétuel devenir qui emporte l'humanité.

Mais la raison, le sens intime de la personnalité et delà responsabilité individuelle protestent hautement contre cette théorie. La conduite pratique de chaque homme pris en particulier aussi bien que celle des peuples dément constamment ces hypothèses, instinctive protestation qui est la meilleure réfutation du sophisme !

Cependant les idées fausses ont de notre temps acquis tant d'influence par voie d'infiltration, si l'on peut ainsi parler, que la même théorie, dégagée de ses formes les plus choquantes, se produit sous la plume d'écrivains conservateurs, religieux même de sentiment.

M. de Tocqueville, qui, nous venons de le citer, a décrit avec tant de pénétration le phénomène de l'universalité de la Révolution, a subi à son insu l'influence de cette erreur, quand dans la suite de son

livre il représente le mouvement qui a éclaté en 1789, et qui dure toujours^ comme le résultat fatal d'une longue et lente transformation des relations sociales, comme le fruit naturel de V ancien régime parvenu à son dernier développement. Pour lui et quelques-uns de ses disciples attardés, « la guerre aux religions « n'est qu'un incident de la Révolution, un trait « saillant et pourtant fugitif de sa physionomie, un « produit passager des idées, des passions, des faits « particuliers qui l'ont précédée et préparée, et non « son génie propre.

D'autres, allant plus loin, prétendent que la Révolution est providentielle, qu'elle est la conséquence nécessaire des prodigieux changements apportés au monde moderne par les grandes découvertes physiques de notre temps et par les progrès de l'industrie.

Rien n'est faux et dangereux comme de pareilles thèses.

Elles méconnaissent, contrairement aux faits les plus évidents, le caractère essentiellement anti-religieux de la Révolution, et l'on peut être assuré que, si l'illustre écrivain qui l'a propagée avait assisté aux événements des trente dernières années, ses appréciations en eussent été grandement modifiées.

Ennemie avant tout et par son essence de l'Église, la Révolution ne peut pas être voulue par Dieu. Elle ne peut pas davantage être la conséquence nécessaire des découvertes, des progrès matériels qui

sont des dons de sa bonté faits aux hommes. Ces dons augmentent leurs forces pour le bien comme pour le mal, et il dépend uniquement de leur libre arbitre de contre-balancer les effets amollissants de la prospérité matérielle par une recherche plus grande de la vertu morale .

La profonde altération des rapports des différentes classes a eu pour occasion la perturbation apportée dans le régime du travail par l'emploi de la houille^ par les chemins de fer et par l'avènement de la grande industrie ; mais une révolution à peu près semblable avait eu lieu trois siècles auparavant à la suite de la mise en œuvre des moteurs hydrauliques et de la découverte du nouveau monde. Les anciennes relations économiques avaient été profondément changées, de nouvelles formes de la richesse s'étaient créées, de nouveaux patrons s'étaient élevés, mais l'essence des rapports entre le propriétaire et le travailleur était restée la même.

D'ailleurs, remarquez-le, la concentration de la puissance productrice aux mains des grands capitahstes est un fait absolument au rebours des idées philosophiques et politiques de la Révolution : il tend à constituer en fait une hiérarchie économique de plusen plus acccentuée, en même temps que dans l'ordre pohtique l'on proclame l'égaUté absolue des citoyens et le suffrage universel !

La vraie cause de l'antagonisme social moderne, c'est la destruction de la religion chez toutes les classes et la méconnaissance de leurs devoirs qua

l'impiété entraîne chez les nations qui s'y livrent. Le spectacle des révolutions politiques triomphantes et du renversement des souverainetés traditionnelles aggrave encore cet antagonisme, car il ébranle les idées du droit privé par la légitimation donnée aux faits de violence accomphs dans l'ordre public. Toute catastrophe politique est suivie fatalement d'un progrès nouveau du sociahsme : on l'a vu en France en 1789 et en 1848, en Italie après 1860, en Espagne après 1868. L'Allemagne unifiée expérimente aux dépens de sa paix sociale ce que lui ont valu les annexions révolutionnaires de 1866 et de 1870.

La Révolution sociale n'est donc qu'une conséquence de la Révolution politique et rehgieuse.

Donner pour seule cause à celle-ci les abus de l'ancien régime en décadence, c'est placer au premier rang des causes secondaires et nier les causes principales, celles qui furent vraiment agissantes. Sans doute les abus des classes dirigeantes aux XVIP et XVIII® siècles avaient grandement affaibli les institutions qui sont la défense naturelle des sociétés, et ils ont ainsi rendu possible le succès de leurs ennemis. Mais les abus ont de tout temps existé, ils sont la conséquence de l'infirmité humaine, et l'histoire nous montre que les nations sont guérissables, qu'elles peuvent toujours se réformer, tant qu'elles n'ont pas perdu la notion du bien. Les règnes réparateurs de saint Louis, de Louis XII, d'Henri IV en sont, dans notre pays même, d'éclatants exemples. Aussi bien

ces abus n'ont été qu'un prétexte pour la Révolution : partout où elle a triomphé elle les a conservés, aggravés même par des oppressions qu'elle dissimule en les systématisant et en leur donnant l'apparence de l'ordre légal.

D'ailleurs la violence de son attaque est en raison • inverse de ces abus, pourrait-on dire. L'ancien régime était bien plus lourd en Allemagne qu'en France à la fin du XVIIP siècle. Jamais les abus de la féodalité n'ont été chez nous comparables à ceux qui ont asservi les populations ouvrières de l'Angleterre à la suite de l'établissement de la grande industrie et du triomphe du régime parlementaire après la révolution de 1688 ; or ces pays sont ceux que la Révolution a le plus longtemps épargnés. Seraient-ce des abus de l'ancien régime que rencontrent aujourd'hui sur le sol vierge de l'Amérique les radicaux et le parti socialiste ouvrier ? Est-ce le défaut de liberté publique, comme le prétendent certains hbéraux confiants, qui multiplie les sociétés secrètes dans ce pays, où existe la liberté d'association la plus illimitée ? Il faut bien que ces sociétés poursuivent un but caché et universel, tout à fait indépendant de l'état social de l'Europe, pour que là aussi on les rencontre.

Que les hommes rehgieux y prennent garde ! La religion est aussi compromise par la thèse de la Ré' volution fatale que le principe politique traditionnel.

Eh quoi ! les changements contingents apportés par le cours naturel du temps auraient été funestes à la cause de la vérité éternelle? La religion révélée aurait

perdu son empire sur une si grande partie de Thumanité, par cela seul que les intérêts temporels des hommes auraient changé, qu'ils auraient vu croître leur richesse et leur culture intellectuelle, parce que tel ou tel gouvernement se serait trouvé inférieur à sa mission ? Comment le Christianisme aurait-il perdu de sa valeur pratique devant des phénomènes aussi secondaires ?

Voilà cependant les contradictions auxquelles aboutit la thèse qui présente comme un fait nécessaire et inévitable Tavèneraent d'une révolution essentiellement ennemie du Christianisme et de l'ordre social chrétien.

Mais les termes du problème sont tout à fait changés si l'on reconnaît que, depuis un siècle et demi , une puissante association, dont les principes sont identiques aux idées réalisées par la Révolution, s'étend dans le monde entier, se couvrant de mystère, agissant dans toutes les parties du corps social, tantôt par la presse, la tribune, l'enseignement de la jeunesse, tantôt par des complots, mais toujours marchant vers le même but.

Cette association existe, c'est la Franc-maçonnerie, qui est la source et comme la mère de toutes les sociétés secrètes. Elle a commencé à agir dès les premières années du XVIIP siècle, et les progrès de la Révolution ont été en proportion de sa diffusion. Aujourd'hui elle compte, dans le monde entier, plus de douze mille loges et d'innombrables adhérents, qui eux-mêmes occupent des positions, d'où ils dirigent

la pensée et raction de leurs concitoyens. Elle forme partout un corps compacte reliant dans son sein par des attaches secrètes les sociétés particulières les plus différentes en apparence ; ses doctrines sont partout les mêmes : son unité, son universalité, expliquent ainsi l'unité et l'universalité de la Révolution.

Dès que la Franc-maçonnerie est sortie de l'ombre de ses commencements, le Saint-Siège n'a cessé de la signaler comme le grand danger religieux, politique et social. Depuis Clément XII, en 1738, jusqu'à Léon XIII, tous les papes ont averti les souverains. Mais la secte, grâce au secret dont elle se couvre, au mensonge dont elle se fait un système, a eu la suprême habileté de tromper sur sa portée réelle ceux qu'elles poussait aux abîmes. Elle s'est posée au début comme une réunion de plaisir et une association de bienfaisance, alors qu'elle nourrissait dans son sein une conspiration contre la religion et les monarchies !

La Révolution, quand on la dégage des causes secondaires et des circonstances locales, apparaît donc comme un immense complot qui jusqu'à présent a réussi, non point par une fatalité historique, ni par une cause supérieure aux responsabilités humaines, mais par l'audace des conspirations et surtout par la défaillance, par l'aveuglement volontaire de ceux qui, au lieu de la combattre, ont sysmatiquement fermé l'oreille aux avertissements du pilote infaillible donné par Dieu à l'humanité.

La majorité des écrivains depuis un siècle, le plus grand nombre des maîtres de la jeunesse depuis

cinquante ans, presque toutes les voix de la grande presse européenne à l'heure présente, appartiennent à la Franc- maçonnerie. Mais c'est une règle jurée rigoureusement de ne jamais parler ni écrire dans le monde j)rofane sur l'ordre maçonnique ni sur les associations secrètes. De là ce phénomène singulier entre tous qui fait que la Franc-maçonnerie seule est une chose sacrée à laquelle il ne faut pas toucher, chacun craignant d'en parler comme d'une sorte de spectre. Cette position si étrayige est déjà,, fait observer avec raison Mgr de Ketteler, cet esprit si pénétrant et si versé dans la politique contemporaine, une preuve de l'immense puissance que la Franc-Ma' çonnerie exerce dans le monde,

La plupart des histoires du XVIIP siècle et de la Révolution gardent un silence systématique sur l'existence même des loges maçonniques. M, Bluntschli n'a même pas indiqué les sociétés secrètes dans les remarquables ouvrages où sont décrits tous les éléments de l'Etat moderne et de la pohtique. Il ne pouvait cependant en ignorer, car il était le grand maître d'une des puissances maçonniques de TAUemagne, et a rempli des volumes entiers des pubhcations spéciales de l'ordre avec ses discours sur l'influence de la Maçonnerie.

Néanmoins, au fur et à mesure que la Révolution a fait des progrès, le voile s'est soulevé, les aveux se sont multipliés, les hommes les plus avancés n'ont pas craint de hausser la voix et de reprocher aux arriérés leur manque de courage et de logique. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution^ a mis en pleine

lumière l'action prépondérante des sociétés secrètes dans les événements du XVIIP siècle. Henri Martin, dans son Histoire de France, conclut en disant, après avoir décrit la variété de leurs rites, qu'elles furent jusqu'en 1789 V instrument général de la philosophie et le laboratoiî^e de la Révolution,

C'est en faisant allusion à ces temps que M""* Georges Sand a dit de son côté « qu'il y a des moments où l'histoire des empires n'existe que nominalement et où il n'y a de réellement vivant que les sectes^ cachées dans leur sein. »

En 1874, Vorateur du Suprême Conseil du rite écossais, le F.*. Malapert, s'exprimait ainsi : «Au XVIII^ siècle, la Franc-maçonnerie était si répandue dans le monde, qu'on peut dire que riExN

NE s'est fait depuis CETTE ÉPOQUE SANS SON CONSENTEMENT. »

En 1854, le fameux Verhœgen, grand-maître du Grand-Orient de Belgique, proclamait à une assemblée des loges que la Maçonnerie a, « en maintes circonstances, unanimement méconnu la restriction de ses statuts », et s'est «activement mêlée aux luttes pohtiques». Il ajoutait : « Qui donc oserait la blâmer ? Ce serait calomnier V histoire, nier Vimmense service rendu à la patrie ! »

Des hommes d'Etat éminents n'avaient pas eu besoin de ces déclarations pour voir de quelle source découlait le poison qui agitait tout le monde moderne. Les Papes et leurs ministres ont été au premier rang. Les représentants d'une institution qui, comme l'ÉgHsc, sait devoir durer autant que le monde sont assurément

bien placés pour juger le cours du temps, et l'incomparable diplomatie du Saint-Siège le renseigne d'autant plus sûrement qu'elle est plus dégagée des intérêts secondaires.

Quand des esprits comme Consalvi et Joseph de Maistre signalaient à toutes les cours européennes le danger des sociétés secrètes, ils n'obéissaient pas à de vaines terreurs, ni à des hallucinations maladives.

Les avertissements se sont d'ailleurs succédé sans interruption et des côtés les plus opposés.

Des protestants, M. de Haugwitz, dans son mémoire aux souverains assemblés à Vérone, M. de Haller, l'éminent publiscite, John Quincy Adams, le président des Etats-Unis, et à sa suite les hommes d'Etat de V Anti-Masonic loartij ^ Eckert, le courageux et érudit avocat saxon, ont montré que les sociétés secrètes mettaient en péril l'ordre politique et civil, non moins que la religion. Plus récemment, Mgr Ketteler, l'illustre évêque de Mayence, Mgr Dupanloup et le cardinal Deschamps, archevêque de Malines, ont démontré, avec leur haute autorité, que la Franc-maçonnerie était le péril des temps modernes, dans des écrits où les leçons de la logique et les enseignements de l'histoire sont présentés d'une façon saisissante.

Le cardinal Mathieu, résumant la longue expérience de sa vie d'évêque et d'homme pubhc, écrivait à son tour :

« Je suis à m'interroger péniblement, et à savoir comment il se fait que les puissants de ce siècle ne regardent pas même autour d'eux, et si près d'eux, ce qui les mine

et qui les ronge en allendant leur renversement complet. Je suis très persuadé que la plupart des grands et sinistres événements de nos jours ont été préparés et consommés par la Franc-maçonnerie. » [Lettre du 7 avril 1875 à M. Robinet de Cléry.)

En Angleterre, c'est le cardinal Manning qui, le 1®' octobre 1877, s'est exprimé ainsi devant une importante réunion politique :

« Si j'insiste sur toutes ces choses, c'est pour que vous compreniez bien que ce ne sont ni les empereurs, ni les rois, ni les princes, qui dirigent le cours des événements en Orient. 11 y a quelque chose au-dessus d'eux et derrière eux, et ce quelque chose, plus puissant qu'eux tous, se fera sentir quand l'heure en sera venue. Oui, le jour où toutes les armées de l'Europe seront engagées dans un immense conflit, alors, ce jour-là, la Révolution, qui jusqu'à présent travaille sous terre secrètement, aura trouvé l'heure favorable pour se montrer au grand jour. Ce qui s'est vu pour Paris se verra de nouveau pour l'Europe tout entière. »

Le cardinal ne faisait que redire d'une façon expressive ce que Disraeli avait affirmé en maintes occasions dans ses livres politico-littéraires, et aussi comme homme public, notamment dans un discours prononcé le 20 septembre 1876 à Aylesbury, discours qui contient ce passage :

« Les gouvernements de ce siècle n'ont pas affaire seulelementaux gouvernements, aux empereurs, rois et ministres, mais encore aux sociétés secrètes, éléments dont il faut tenir compte, qui au dernier moment peuvent mettre à néant tous les arrangements, qui ont des agents partout, des agents sans scrupule qui poussent à l'assassinat et peuvent, s'il le faut, amener un massacre. »

On le voit, l'étude des sociétés secrètes est une nécessité absolue pour avoir l'intelligence des temps modernes. Le Père Deschamps l'a poursuivie en compulsant avec un zèle infatigable les constitutions et statuts maçonniques préparés par les commissions des plus illustres maçons, approuvés et votés par les convents généraux ou assemblées législatives des Grands-Orients, et qui ne peuvent être imprimés et distribués aux loges que par les ordres des grands maîtres et de leurs conseils. La comparaison de ces documents, dont l'esprit centralisateur se manifeste à chaque page, jette un jour singulier sur les révolutions françaises et européennes. hQ^ Manuels maçonniques ou T'uileurs^ les cahiers officiels des grades, les rituels des réceptions, les instructions, catéchismes, serments ou obligations des récipiendaires, les signes et mots de passe, les ca^ntiques (c'est le nom qu'on leur donne) chantés aux loges de table oni fourni une source abondante d'informations au Père Deschamps sur les éléments constitutifs de la Francmaçonnerie, l'esprit, les tendances, les principes et les conséquences de ce Briarée aux cent bras et de ses agissements diversifiés à l'infini.

Descendant au fond des abîmes' maçonniques, le Père Deschamps a pu les sonder, découverts et mis à nu par les maçons eux-mêmes, maîtres à tous les degrés. Il a rapproché ses recherches et ses preuves des faits et gestes des maçons les plus célèbres, et c'est l'abrégé de son travail continué avec les moyens d'informations acquis jusqu'à ce jour, que nous présentons à nos lecteurs.

L'enquête offre toutes les garanties d'exactitude possible, et, si quelques erreurs inévitables de détails étaient relevées, elles ne sauraient enlever leur certitude à Tensemble des résultats de ces investigations ; certitude fondée sur la concordance de tant de témoignages et le rapprochement de faits si nombreux.

En signalant le rôle prépondérant joué par les sociétés secrètes dans la Révolution, nous n'entendons, d'ailleurs, nullement nier les autres causes qui viennent joindre leur action à la leur. Les nations, qui se sont abandonnées à la Révolution, ont subi l'impulsion des sectes anti-chrétiennes, mais elles ont aussi payé les peines de fautes et d'erreurs anciennes.

Page 1