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CHAPITRE II

Des caractères particuliers de l'action maçonnique suivant les temps et les pays.

Le fond de la doctrine de la Maçonnerie, le but de son action consiste à mettre l'homme à la place de Dieu. U Humanité sans Dieu, V Humanité se faisant Dieu, V Humanité contre Dieu, voilà les phases de son développement doctrinal, auxquelles correspoudent, dans l'ordre des faits, le Libéralisme, le Cêsarisme d'Etat, la Commune ou le Nihilisme.

Malgré ce principe, commun à toutes ses formes, la Franc-maçonnerie ne saurait être qu'une contrefaçon grimaçante de l'unité divine de TÉglise. Aussi son unité reste imparfaite et ne se réalise jamais pleinement. Non seulement ses doctrines sont toujours contradictoires comme l'erreur et le mensonge, mais encore les sectes maçonniques, selon les temps et les pays, obéissent à deux tendances distinctes, quoique non absolument opposées.

Les unes voudraient maintenir un ordre social matériel, dont leurs membres recueillent les avantages ; elles ne dirigent leurs attaques que contre l'Église catholique et les dynasties qui, fidèles à leur mission, sont les auxiliaires de la vérité divine ; elles accep-

lent, au contraire, les princes qui se font leurs instruments actifs ou au moins leurs complices par une indifférence coupable entre le bien et le mal : elles accepteraient même l'Église, si elle pouvait se réduire au rôle de simple organisation de police pour le peuple et renoncer à combattre les vices de l'humanité révoltée contre Jésus-Christ.

Mais cette mesure dans le mal n'est pas une position que ces sectes puissent maintenir indéfiniment. Une logique vengeresse pousse derrière elles des sectes plus avancées, se recrutant en majorité parmi les déshérités de l'ordre social et dirigées par des esprits distingués parfois, qu'un fanatisme destructeur anime. Cette nouvelle couche de l'armée maçonnique accepte toujours, à titre de premier travail de déblai, la destruction de l'Église catholique commencée par les premières, mais elle pousse plus avant la haine contre l'œuvre du Dieu créateur et prétend détruire tout l'ordre naturel des sociétés, le gouvernement civil, la propriété, la famille. L'Internationale, le parti démocratesocialiste, le Nihilisme, représentent actuellement cette fraction de l'armée des sectes : elle parait être en antagonisme avec la Maçonnerie proprement dite ; mais l'observateur attentif aperçoit les liens qui les empêchent de se diviser, au moins tant qu'il s'agit de combattre l'Église.

L'action de la Maçonnerie dans les différents pays est naturellement affectée par les circonstances propres à chaque peuple et à chaque époque. Nous n'hésitons pas à le dire bien haut : ce serait une grave exagération que de voir partout et exclusivement l'ac-

tion des sociétés secrètes. La vérité est que cette action est UN des facteurs importants des événements, et qu'^ certains moments ce facteur à été prépondérant.

Une notable différence existe entre les pays exclusivement protestants, comme l'Angleterre, les États- Unis, les États Scandinaves, d'une part, et, de l'autre, les pays purement catholiques, ainsi que ceux où l'Église a, concurremment avec les confessions protestantes, une position constitutionnelle, comme l'Allemagne du nord, la Suisse, la Hollande.

Dans les premiers, les institutions politiques pré-' sentent une stabilité qui fait leur force, et l'Église y jouit en fait d'une liberté que nous sommes réduits à envier.

M. de Laveleye, dont la secte a fait traduire le pamphlet en onze langues, en conclut que le Catholicisme est la source des conflits pohtiques et sociaux qui désolent la France, l'Italie, l'Espagne, la Belgique. Nous n'avons pas à réfuter ici après tant d'autres écrivains cette thèse sans valeur et sans sincérité.

Des catholiques sincères, mais empreints de libéralisme, attribuent aux vices des gouvernements le développement des sociétés secrètes et l'accentuation de leur caractère antisocial. Ils sont ainsi portés, au mé^' pris des enseignements de l'Église, à regarder le renversement des gouvernements légitimement établis comme une chose bonne et exaltent, auxiliaires inconscients de leurs adversaires, les bienfaits du mou^ vement de 1789.

Lorsqu'on a étudié la suite de l'action des sociétés secrètes et que l'on connaît leur principe générateur,

le contraste signalé entre l'état des pays protestants et celui des pays catholiques s'explique facilement.

Le Protestantisme, malgré toutes les vertus naturelles et surnaturelles même que peuvent avoir un bon nombre de ses adeptes, n'est qu'un christianisme en voie de décomposition. Deux siècles après les Avertissemerits de Bossuet, le travail de désagrégation produit par le libre examen est tel qu'un grand nombre de pasteurs protestants ne croient plus en la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les apostats de la Réformation ont dirigé contre l'Église des attaques dont les protestants se font de bonne foi les complices, et les gouvernements des pays qui ont abjuré la vérité, notamment ceux de la Prusse et de l'Angleterre, ont souvent propagé dans les nations catholiques la Révolution qu'ils combattaient chez eux. Le Protestantisme a fait ainsi l'œuvre de la Francmaçonnerie, dont la fraction prépondérante jusqu'ici et la plus nombreuse poursuit presque exclusivement la destruction du Christianisme.

Il y a trente ans, la Revue maçonnique^ organe très important de la secte, disait que le Protestantisme était la moitié de la Maçonnerie, et en 1874, le f.'. Conrard, vénérable d'une loge, écrivait dans le Bauhute de Leipsig:

« Quant au Protestantisme, qui est resté lamentablement enfermé dans le marécage de la servitude à la lettre d'un livre, et qui, privé d'une discipline vivante poussant en avant le travail de l'esprit, s'est brisé et morcelé en partis confessionnels sans force, il n'y a plus à en tenir compte que comme d'une rw-

brique statistique. y> Il jugeait tout autrement le Catolicisme, dont « seule l'organisation, si fortement cohérente, est encore un facteur actif, capable d'arrêter par une puissante barrière la formation des hommes en vue d'une humanité indépendante » (lisez athée).

Le Christianisme, en effet, ne se trouve à l'état intégral, vivant et expansif, que dans l'Eglise catholique. C'est pourquoi, depuis un siècle et demi, les efforts principaux de la Maçonnerie se sont tournés contre les pays catholiques, en butte, par suite, à des bouleversements politiques constants.

Les pays protestants ne doivent être, au contraire, atteints par le flot destructeur, que lorsque, l'Église catholique ayant perdu sa position prépondérante dans le monde, la logique du mal poussera les sectes à attaquer l'ordre social naturel. Les progrès des radicaux en Angleterre, des sorÂal-démocrats, en Allemagne, des internationalistes en Suisse et en Danemarck, des Nihilistes en Russie, des anarchistes dans certaines populations de la France, sont un premier symptôme de cette évolution à peine esquissée encore.

Il est nécessaire d'indiquer à grands traits la tactique que selon les circonstances de temps et de milieu la Maçonnerie a employée pour consommer ses desseins.

Ne comprenant pas l'assistance surnaturelle dont l'Église de Jésus-Christ est l'objet, les habiles directeurs de la Franc-maçonnerie ont cru pendant longtemps qu'ils pourraient parvenir à la séduire, du moins dans certains pays, qu'ils pourraient propager avec la connivence des gouvernements légitimes et d'un clergé aux mœurs corrompues leurs

principes antichrétiens. Tel était Tancien procédé des Gnosliques, des Manichéens, des Albigeois, des Templiers. Weishaupt l'a indiqué à son tour, et en l'année 1818 la Haute-Vente romaine avait arrêté un plan complet pour faire asseoir un affidé sur le siège de Pierre lui-même ! A la fm de XVIIP siècle, cette tactique des loges n'a-t-elle pas reçu une certaine exécution dans une partie de l'Allemagne, dans le nord de l'Italie et la Toscane ? Au commencement de ce siècle n'en a-t-il pas été de même en Portugal? Plus récemment, n'a-t-ilpas fallu la prévoyante sagesse de Pie IX pour rompre au Brésil, par l'envoi de savants et énergiques évêques, les trames perfidemeot conçues des sectes ?

A cette période d'action, la Maçonnerie, tout en affectant extérieurement un grand respect pour la re~ ligion, cherche à séparer le clergé du foyer d'unité et pousse à l'empiétement, même dans l'ordre spirituel, le pouvoir civil qu'elle appelle VÉvêque du dehors, sans crainte de tout ce que ces mots dans sa bouche ont de grotesque, de suranné et de contradictoire avec ses théories d'une société purement humaine. Le GaUicanisme et le Fébronianisme ont été en leur temps de très utiles auxiliaires de la Maçonnerie, quoique la plupart de leurs fauteurs en fussent probablement inconscients. Les ordres religieux, qui ont précisément pour mission de réchauffer le zèle dans l'Eglise, sont particulièrement odieux à la Maçonnerie ; elle honore d'une haine spéciale ceux, dont la direction est à Rome et qui contribuent ainsi davantage à resserrer l'unité cathoUque. C'est là le

secret des attaques contre les Jésuites en 1760, sous la Restauration et de nos jours, où le cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » a désigné comme premières victimes les membres de l'illustre Compagnie.

Vis-à-vis des gouvernements légitimes, la conduite des sectes a toujours été subordonnée au but suprême qu'elles poursuivent.

Elles ont acclamé les chefs de dynastie qui, comme en Prusse et en PiémoQt, ont coQsenti à se mettre à la tête de la guerre contre l'Église.

Là où les circonstances locales ont permis d'élever des difficultés sur l'ordre de succession, comme en Portugal et en Espagne, elles se sont bornées, — sans attaquer le principe de légitimité dont les bons effets sont incontestables, même au point de vue matériel, — à choisir parmi les branches celles dont les chefs leur ont promis leur concours.

Quand la Franc-maçonnerie s'est trouvée en face de dynasties qui, malgré les défaillances individuelles de leurs membres, sont, par une disposition providentielle et une glorieuse tradition, les serviteurs de l'Église, les défenseurs de la vérité, elle a dirigé contre elles tout son effort. Tel a été le sort des Bourbons. Lilia pedihus destrue est, depuis le XVI IP siècle, le mot d'ordre des sectes. La violence même des loges démontre l'intérêt majeur pour les catholiques du monde entier à combattre la « sécularisation de la vie sociale »; elles ont mis tout en œuvre pour empêcher la France de redevenir par la restauration de la monarchie traditionaelle un pays rayonnant pour le bien.

Lorsque la Révolutioa ne peut pas renverser les dynasties vraiment chrétiennes, elle cherche à les paralyser en les enveloppant dans les entraves du régime constitutionnel. C'est ce qui a eu lieu en France, en Italie, en Espagne, en Portugal et en Autriche. Le régime constitutionnel est une forme de gouvernement mixte parfaitement légitime en soi et acceptée par l'Église, pourvu qu'il soit établi selon la justice, c'est-àdire, conformément à la constitution nationale. Mais lorsque la Maçonnerie s'est faite en ce siècle-ci la propagatrice de ce régime dans les pays catholiques, elle a eu uniquement pour but de poser comme un principe juridique le droit de l'erreur, et, en affaiblissant l'autorité des dynasties, de préparer de longue main leur renversement par de prétendues libertés qui dégénèrent toujours en licence, dès que la loi de Dieu n'est pas la base incontestée des institutions .

Dans les pays catholiques, l'action de la Francmaçonnerie passe donc successivement par deux phases :

1° Elle pose ses principes dans les lois ;

2° Quand la légalité révolutioimaire a pris racine, elle attaque directement les moeurs chrétiennes par l'organisation d'un enseignement impie et corrupteur, qui repose tout entier sur cette erreur, que l'Etat — délégation du peuple souverain, roi absolu ou organe de la science positive — crée le droit, et peut faire la loi sans tenir compte de la dépendance où est l'homme vis-à-vis de Dieu dans tous les ordres de son activité.

Les formules juridiques varient selon le tour d'esprit particuUer à chaque peuple et le développement.

historique de la législation, mais, sauf les différences d'expression, le programme maçonnique est toujours le même.

Pour les Français, peuple à l'esprit logique, ami de l'égalité, habitué à la centralisation, le mot d'ordre maçonnique est : « Il faut soumettre les chrétiens an droit commun^ » formule captieuse dont Mgr Isoard, évéque d'Annecy, a montré le caractère destructeur du Christianisme. En Italie, où le peuple est foncièrement religieux, mais où il est échauffé par de glorieux souvenirs appliqués à contre-sens, ce fut VÉglise libre dans VÉtat libre. En Allemagne, pays couvert encore d'associations traditionnelles de toutes sortes et où la vie corporative a une vitalité indestructible, la formule d'oppression de l'Église est celle-ci : « L'Eglise est dans l'État et n'est devant lui qu'une corporation avec des droits subordonnés comme les autres. » Au Chili, au Canada, la sécularisation se poursuit sous le couvert des idées du temps.

Séparer l'éducation de la religion, voilà en ce moment, d'un bout à lautre du monde, la direction donnée aux loges. U Instruction jjubligue, sous l'influence de la Franc-maçonnerie, dont l'État est la chose, devient une propagande continue d'athéisme et d'immorahté. Nous assistons au développement complet de ce plan en France et en Belgique. Dans ces deux pays, baptêmes, mariages et sépultures maçonniques y sont ostensiblement l'objet de fêtes et de pratiques ayant pour but avoué de remplacer le culte catholique dans les traditions populaires. Les fêtes de l'œuvre du sou des écoles laïques et de la ligue de la libre-

^8 gab;^ gtères particuliers de la Maçonnerie

pensée, les tenues de maçonnerie blanche prennent la place de nos processions interdites par l'arbitraire administratif.

Les associations scientifiques et professionnelles sont envahies par la secte, et elle se fait de tous ces groupements naturels des hommes autant de moyens de retenir les populations sous son empire. De même que toute la vie sociale chez les peuples chrétiens s'imprégnait de la Religion, de même dans une nation livrée à la Maçonnerie, elle est pénétrée par son venin dans toutes ses manifestations, en attendant le jour où, selon la ^prédication de l'Apocalypse, il faudra porter au front le signe de la bête pour pouvoir acheter et vendre.

La Franc-maçonnerie, par son principe de l'étabHssement de l'État universel, de l'humanité cosmopohte, est essentiellement en contradiction avec le principe national ; mais, au prix de flagrantes pahnodies, elle excelle à envenimer et à exploiter les questions patriotiques. En 1815, elle livrait la Belgique catholique à la Hollande et le pays rhénan à la Prusse ; en 1847, elle a détruit l'autonomie des petits cantons suisses ; en 1832 et 1876, elle a porté un coup mortel à l'antique constitution populaire des pays basques ; or, cette même secte a exploité contre l'Autriche le sentiment patriotique des Italiens et s'est fait de l'idée unitaire une arme contre le pouvoir temporel des Papes, le pouvoir national par excellence !

L'histoire lamentable de la Pologne, en 1830, et celle de l'Irlande, en 1881, montre comment, par son ^ contact, la Franc-maçonnerie altère les mouvements-

nationaux les plus purs et les souille par des éléments de dissolution qui les font misérablement avorter.

Dans les pays dont les gouvernements sont protestants, mais où les catholiques formeat des minorités importantes, et compactes et où ils avaient des droits reconnus, comme dans l'Allemagne du nord, dans plusieurs cantons de la Suisse et en Hollande, la situation acceptée par l'Église pour le bien de la paix a été troublée par la Franc-maçonnerie. C'est cette dernière qui a exigé de M. de Bismarck le Kultur» Kampf, comme gage de son concours à l'unification allemande. C'est elle qui a fait voter dès 1868 et 1870 les lois de Genève et de Berne, sœurs des lois de mai. Mais, trouvant un instrument commode de gouvernement dans les églises protestantes, dont beaucoup de pasteurs, comme chez les calvinistes français, sont affiliés aux loges, les gouvernements de Berlin et de Berne n'ont pas visé, ainsi que MM. Gambetta, Feriy, P. Bert, à ruiner dans le peuple toute idée religieuse, à le soustraire aux « rêveries » et aux « superstitions. » Cependant, il convient de noter que, si la Maçonnerie dans certains systèmes ou rites pratiqués en Allemagne a revêtu en ce pays des apparences chrétiennes et exclu les Juifs de quelques-unes de ses loges, les Juifs ont, d'autre part, exercé certainement et exercent encore par les loges supérieures la plus active direction sur la secte entière.

Dans les loges hollandaises, la Bible est placée comme une simple figurante^ et Ton peut bie^ donner le sens le plus général à cette déclaration

faite dès 1840 par le docteur Guerike, écrivaiû ecclésiastique protestant : « La pénétration de la Franc- Maçonnerie dans les églises protestantes a contribué, comme un marteau frappant sans cesse, à détruire le Christianisme positif, à élever à la place du Christ un nouveau temple. » Le même auteur dit aussi que la secte « s'est servie du principe de l'aide fraternelle comme d'un puissant système de corruption et de monopole pour envahir toutes les positions officielles et les emplois ayant une influence dans l'Église et la science. »

En Angleterre et aux États-Unis, le caractère antireligieux de la Franç-maçonnerie est plus efi'acé, mais cela est dû à ce que, sur ce point comme en bien d'autres choses, la race anglo-saxonne suit des voies très différentes de celles où sont engagées les races latines et germaniques. En se débarrassant des odieux conflits qui épuisent celles-ci, en repoussant l'immixtion de rÉtat dans la vie privée, elle se crée des éléments de prospérité matérielle incontestables. D'ailleurs la grande quantité de ministres qui appartiennent aux loges fait que peu à peu la Maçonnerie est devenu quelque chose d'analogue aux formes multiples de religiosité vague et mal défmie dans lesquelles verse le Protestantisme. Toutefois, malgré ce caractère particuHer, la Maçonnerie anglaise n'a jamais rompu avec la Maçonnerie continentale : elle a aidé toujours les entreprises des conspirateurs contre les gouvernements cathohques et offert aux révolutionnaires du monde entier une hospitalité très utile à leurs opérations. On peut dire la même chose de la Maçonnerie aux

États-Unis. Depuis un quart de siècle cependant les catholiques sont devenus assez nombreux dans ce pays pour être un facteur social important, et leur succès a suffi pour réveiller, mais inutilement, nous l'espérons, l'intolérance protestante contre le Papisme et pour pousser la Franc-maçonnerie à poser par delà l'Océan son principe de la suprématie de l'État inoderne.

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