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CHAPITRE V

LE SECRET DE LA FrANC-MAÇONNERIE ET LE BUT DERNIER DES SECTES

Le secret, disent les constitutions maçonniques, est le premier signe caractéristique de l'ordre, et à chaque grade on fait prêter aux initiés un nouveau serment, par lequel ils se dévouent aux peines les plus atroces au cas où ils viendraient à révéler les secrets de l'ordre.

Or l'immense majorité des maçons, même de ceux qui parviennent aujourd'hui aux plus hauts grades, ne reçoit jamais aucune confidence.

Quelle est donc la signification de ces serments, et le secret lui-même existe-t-il réellement ?

La rigoureuse obligation imposée aux maçons, de ne jamais rien révéler de tout ce quHls pourraient voir, faire et entendre dire dans les loges est une garantie contre les indiscrétions ou les surprises. Elle protège l'action occulte des directeurs suprêmes, l'existence des ordres intérieurs, qui à plusieurs époques se sont formés dans le sein de la Maçonnerie ordinaire ; elle couvre enfin des tentatives faites à certains moments dans les loges pour recruter des adeptes d'élite dans un but actif.

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Quoiqu'en fait la grande majorité des francs-maçons ne reçoive jamais la confidence d'un secret à garder, Tordre maintient soigneusement en principe la discipline du secret et a toujours repoussé les propositions que certains membres avancés, mais moins circonspects, lui faisaient de transformer définitivement la Maçonnerie en société publique, en club de Jacobins où tout le monde serait affilié.

Voici les articles que l'on lit encore dans la Constitution de la Grande-Loge symbolique écossaisse en 1880 :

€ En TOUTE CIRCONSTANCE, LES MAÇONS SE DOI- VENT AIDE PROTECTION ET ASSISTANCE, MEME AU PÉRIL DE LEUR VIE. »

En toute circonstance, aucune restriction n'est apportée à cet engagement .

« La Grande-Loge symbolique maintient l'ordre, LES SIGNES, LES ATTOUCHEMENTS, LES MOTS SACRÉS, LES MOTS DE PASSE EXISTANT ACTUELLE- MENT DANS LE RITE écossais et non accepté^ ainsi que l'usage des mots de semestre. »

Tout l'appareil des sociétés secrètes est donc soigneusement conservé .

Les hauts grades, nous l'avons dit, sont souvent en France conférés à des personnages sans grande portée, amis surtout des décorations brillantes et des titres pompeux.

Cependant la Maçonnerie, même la plus radicale, n'entend pas les supprimer. Voici ce qu'on lit dans le Bulletin de la Grande-Loge symbolique de mars 188L

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« Le rôle de la Maçonnerie bleue (celle des trois pre- « miers grades) est surtout intérieur; son influence et son action doivent s'exercer dans le milieu profane où elle se développe ; celui de la Maçonnerie rouge— (celle des hauts grades) — est plus particulièrement extérieur ; c'est à elle qu'il appartient de maintenir et de développer les rapports maçonniques internationaux. »

Ecoutez encore ces paroles étranges prononcées en 1882 au 3® congrès des loges de l'est à Nancy.

« On a tort de se moquer des hauts grades, dit le compterendu. Pour sa part, l'orateur a préféré en tenter l'ascension, et à mesure qu'il s'y élève, il en comprend mieux la portée. Gomme il n'a pas encore dépassé le 30* degré (chevalier Kadosch], il ne peut pas être encore arrivé à une pleine lumière. Déjà cependant il croit pouvoir affirmer que dans les derniers degrés se condense un travail maçonnique international d'une très grande profondeur. Ne serait-ce pas de ces sommets, que viennent ces mots mystérieux, qui, partis on ne sait d'où, traversent parfois les foules au milieu d'un grand frémissement et les soulèvent pour le bonheur de l'humanité ? »

Quant à la doctrine secrète en elle-même, au but final poursuivi par l'ordre, voici ce qu'en disait en 1794 un manifeste du duc de Brunswick, grand-maître de tous les rites allemands, adressé aux loges :

« Vos maîtres devaient vous dire, comme nos pères nous l'avaient appris, que les secrets de l'association ne peu^ vent être connus que par quelques maîtres, car que deviendraient des secrets qui seraient connus d'un trop grand nombre ? »

La possession de ce secret est indépendante de la

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collation des hauts grades et à plus forte raison des dignités officielles de l'ordre. « Les sectes, dit un de « leurs historiens les plus érudits, ont presque tou- « jours deux sortes de règles et de doctrines : l'une « vulgaire et générale, l'autre particulière, connue « seulement de certains initiés, qui sont rarement « dans les plus hauts grades^ mais par les mains des- « quels tout passe et tout se fait en réalité (1). »

Le grand-maître à.'un Grand-Orient peut ne rien connaître du tout des secrets de l'ordrO; pas plus qu'il n'a souvent de puissance effective sur ses travaux.

L'ordre sait se précautionner contre toute surprise, témoin ce serment du chevalier St-André ou maître supérieur écossais, qui se prête dans les loges allemandes :

« Je jure Ubrement à Dieu créateur de l'univers, entre les mains du maître légitime de celle loge el en présence des frères écossais ici présents, de cacher de la façon la plus secrète du monde les secrets auxquels je suis présentement parvenu et toutes les présomptions que fen pourrai tirer, et de ne les révéler à personne, quand même ce serait le MAITRE DE l'ordre ENTIER, si jc nc Ic reconnais dans une haute loge écossaise régulière, ou s'il ne m'est désigné comme tel par mes supérieurs de cette loge.»

En 1849, un haut maçon allemand, le F-.- Drœseke, disait à la loge la Branche d'Olivier de Brene :

(1) Les Sectes et les Sociétés secrètes, Essai sur leur histoire jusqu'à la Révolution française, par le comte Le Goutteux de Ganteleu, ouvrage composé d'après les manuscrits du prince de Hesse (Paris, 1862, Dentu )-.

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« Dans nos temples il est sans cesse question d'un secret ; même, pour parler plus exactement, on ne parle que de ce secret. Ce secret, on ne peut le cacher à celui qui a des yeux ; celui-là le pénètre sans la loge ; il est initié sans être entré dans nos sanctuaires. Tel autre ne parviendra jamais à le connaître, pas même par la loge et par le moyen de tous ses grades ; c'est un profane, fut- il même

ASSIS A l'orient DU TEMPLE, ET FIT-IL BRILLER LES BIJOUX DU GRAND-MAITRE .

« Nos symboles ne sont pas l'objet représenté ; ils ne sont que des allusions^ des réminiscences ; par eux, l'esprit est stimulé à faire des efforts pour conclure Vinvisihle de ce qui est visible, yy

Ce graod secret de l'ordre, il est donc possible même aux profanes de le pénétrer au moyen des écrits des fondateurs des sectes et à la lumière des événements auxquels ils ont pris part.

Les chapitres VIP et VHP de ce volume montreront précisément comrament tous les rites pratiqués dans les loges, même dès la réception des grades symboliques, révèlent ce secret à tous ceux qui savent voir et qui comprennent.

La lumière maçonnique se produit aujourd'hui d'ailleurs si ouvertement que nul ne peut se faire illusion sur le but qu'elle poursuit.

On lisait dans le numéro du 15 décembre 1866 du Freimaurer-Zeitung j journal secret des loges, rédigé par le pasteur Zille, directeur du gymnase protestant de Leipzig :

« Dans une lecture sur l'élément religieux de la Francmaçonnerie, faite le 28 juin 1866, dans la réunion de l'asso-

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ciation des francs-maçons allemands-américains, le frère Charlos de Gagern a fait les déclarations suivantes en promettant de faire imprimer son discours: « Je suis fermement convaincu que le temps arrivera et doit arriver oit l'athéisme

SERA l'opinion GÉNÉRALE DE l'hUMANITÉ ENTIÈRE, Ct OÙj CCttô

dernière considérera le déisme comme une phase passée, tout comme les francs-maçons déistes sont au-dessus des divisions religieuses. Il ne faut pas seulement nous placer au dessus des différentes religions, mais au dessus de toute

CROYANCE EN UN DiEU QUELCONQUE.»

En Italie, le f.-. Mauro Macchi, membre du Su^ prenne- Conseil du rite écossais, écrivait en 1874 :

« La clef de voûte de tout le système opposé à la Maçonnerie était et est le sentiment ascétique et transcendantal qui emporte les hommes au delà de la vie présente et les fait se regarder eux-mêmes comme des voyageurs sur la terre, les conduisant à sacrifier chaque chose pour un bonheur qui commencera dans le cimetière. Tant que ce système n'aura pas été détruit parle maillet de la Maçonnerie, nous aurons une société composée de pauvres créatures trompées qui sacrifient tout pour obtenir la félicité dans une existence future. »

Les loges françaises retentirent du même cri de haine contre l'Église. Jusqu'en 1870 elles mettaient une certaine prudence dans les manifestations de leur secrète pensée. Mais aujourd'hui où elles se croient sûres du succès, elles se vantent en toute occasion d'avoir sourdement miné le terrain pendant unsiècle et préparé l'explosion d'antichristianisme qui se produit sous la pression d'un gouvernement qu'elles dirigent.

Dans le cours de ce livre comme dans les trois vo-

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lûmes de l'ouvrage du Père Deschamps on trouvera d'innombrables preuves de ce que nous affirmons ici.

Rappelons seulement qu'au couvent du Grand- Orient, tenu en septembre 1883, le discours de clôture propose aux FF.*, comme but à atteindre la conquête définitive du monde profane et les encourage en leur montrant leur « minorité grandissante devenant bientôt peut-être la majorité de la nation. » Et il ajoute : «Ce jour là, MM.-. FF.-, notre œuvre aura vraiment accompli ses destinées. Dans ces édifices élevés de toutes parts depuis des siècles aux superstitions religieuses et aux suprématies sacerdotales, nous serons peut-être appelés, à notre tour, à prêcher nos doctrines, et au lieu des psalmodies cléricales, ce seront les maillets, les batteries et les déclamations de notre ordre qui en feront retentir les voûtes et les vastes piliers.»

Voilà le but suprême des sociétés secrètes, celui qu'elles poursuivent dans toutes les situations et sous toutes les formes poHtiques. Pour arriver à frapper l'Église catholique et particulièrement le Saint-Siège, elles ont besoin de renverser le principe de la légitimité dans tous les gouvernements, et avec toutes les bonnes coutumes nationales, de pervertir les bases mêmes de l'ordre social, et jusqu'au langage des peuples.

Toutes les sectes sont d'accord sur ce but de leurs efforts ; seulement, comme à leur haine satanique contre Dieu se mêlent toutes sortes de passions et de convoitises, elle se divisent souvent entre elles sur les moyens à employer et sur le point où elles voudraient s'arrêter dans leur œuvre de destruction.

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Les révolutionnaires de haute lignée, les habiles, ceux qui ont su arriver les premiers à la fortune et aux honneurs, cherchent à concentrer leurs coups sur l'Église et la religion. Ils voudraient conserver dans la société un ordre purement matériel, autant parce qu'ils en recueillent les avantages que parce qu'ils connaissent la réaction inévitable désintérêts froissés par la démence des révolutionnaires, qui vont jusqu' au fond. Volontiers même, ils conserveraient l'ÉgUse comme un établissement humain, et se contenteraient de la corrompre pour s'en faire un instrument de règne, tel que Tanglicanisme, le schisme russe, Tévangéhsme prussien.

Un franc-maçon célèbre et en même temps un homme d'État important en son temps, Blumenhagen, disait en 1825 ; « Le monde entier doit être le « temple de l'ordre maçonnique, l'azur du ciel son « toit, les pôles ses murailles, le trône et Vautel ses «piliers » Voilà bien la pensée de cette Francmaçonnerie, qui se fait au besoin constitutionnelle et conservatrice.

Bossuet a eu une profonde intuition des luttes des temps modernes quand, voyant dans la lumière des Écritures toutes les phases de l'existence des sociétés humaines, il a écrit ces paroles :

« Il y a deux sortes de persécutions : l'une est ouverte et déclarée, quand on attaque ouvertement la religion; l'autre, cachée et artiticieuse, comme celle de ce Pharaon qui, jaloux de l'abondance du peuple de Dieu, en inspirait la haine à ses sujets et cherchait des moyens secrets de le détruire : Venez ^ dit-il, opprimons-le sagement (Exode, I, 10, 11 et 8uiv.), c'est-à-dire secrètement et finement. »

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Weishaupt, le fondateur de riUuminisme au XVIII® siècle, voulait avoir pour lui les écoles ordinaires, gagner les séminaires ecclésiastiques et leurs supérieurs. Les adeptes de la Haute-Vente Romaine cherchaient à corrompre l'Église ; Enfantin, sous le second Empire, rêvait de transformer le Catholi^ cisme. Si de pareils desseins pouvaient se réaliser, la Révolution serait vraiment maîtresse du monde et le règne de Satan remplacerait celui de Jésus-Christ.

Mais ils sont constamment déjoués par l'assistance que Dieu donne à son Épouse. La corruption peut trouver prise sur des ecclésiastiques isolés, sur un Talleyrand, un Dalberg, un d'Andréa, elle ne peut pénétrer l'ÉgUse. Celle-ci, fidèle à sa mission divine, et défendue dans sa foi et dans son chef contre tous les assauts humains, déjoue les complots les plus habilement ourdis ; et, soit dans les Catacombes, soit sous la protection d'un pouvoir temporel légitimement acquis, elle ne cesse jamais de revendiquer, contre les corrupteurs hypocrites ou déclarés, ce gouvernement des âmes, qui est l'objet de la convoitise éternelle des sectes.

D'ailleurs ces révolutionnaires à hautes vues et à profonds desseins sont incessamment poussés par les flots pressés des révolutionnaires , qui ne sont pas encore satisfaits et veulent s'attaquer à des objets plus tangibles que l'Église, faire des ruines plus profitables pour eux que la destruction des croyances et des mœurs. Une fois déchristianisées, les masses réclament l'égaUté absolue et le droit à toutes les jouissances. Un des insurgés des journées de juin

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1848 le disait avec un cynisme brutal: « Quarante- « huit heures de pillage et de robes de soie, voilà « notre programme ! »

C'est ainsi que la République marche derrière les monarchies libérales ou les césarismes démocratiques, et la Commune derrière les républiques conservatrices.

LeSociahsme est tout entier en germe dans les doctrines de la Maçonnerie, dans la symbolique de ses grades. Nous montrerons dans le dernier chapitre comment il n'est pas un des principes posés dans les loges dont il ne puisse faire la base de ses revendications.Mais les francs-maçons aristocrates ou bourgeois qui propageaient ces doctrines avec zèle, tant qu'ils étaient personûellement couverts par un gouvernement fort et par l'action morale de l'Église, se refusent obstinément à les réaliser une fois qu'ils sont face à face avec les revendications de la rue. C'est ainsi qu'on a pu voir, en 1848, bien des loges se transformer en clubs conservateurs..., conserwsitenrs de la fortune des francs-maçons, a-t-on pu dire, car que signifie la politique conservatrice si elle ne s'appuie sur les droits de Dieu et l'ordre établi par lui ? Aujourd'hui encore dans certaines loges de Paris, l'économie politique est fort en honneur, et des républicains naïfs y défendent avec conviction les droits du capital et y prêchent la résignation au salariat.

De son côté, V Internationale n'a pas épargné les sarcasmes à la Franc-maçonnerie. En 1870, elle l'excommuniait solennellement à Lyon, et en 1880, dans cette même ville, un comité radical exigeait de son

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candidat la déclaration qu'il n'était pas franc-maçon.

Mais, quelque violent que soit cet antagonisme entre les soldats des deux armées, les chefs ne le partagent pas. L'Internationale et les diverses organisations socialistes ont été jusqu'ici aux mains d'hommes qui se trouvaient plus ou moins dans la dépendance des directeurs suprêmes des sectes, et ceux-ci ont jusqu'à présent réussi à détourner contre l'Eglise les ardeurs révolutionnaires du prolétariat. L'élément jacobin, soit dans la Commune parisienne, soit encore actuellement, a évidemment l'avantage sur l'élément purement socialiste; nous en avons journellement la preuve.

Néanmoins cette politique d'équilibre et d'intrigues ne peut pas toujours dominer les passions qu'elle déchaîne, et l'opposition d'intérêts entre la Franc-maçonnerie et l'Internationale, entre le Jacobinisme et le SociaUsme, si l'on veut se représenter la diversité des sectes sous ces noms, cette opposition, disons-nous, est réelle, car elle découle de la nature des choses et de la position sociale de leurs membres.

Unies tant que l'édifice social chrétien est debout, les différentes couches des sociétés secrètes entrent en lutte quand elles croient avoir triomphé définitivement, et elles défont souvent leur œuvre, anticipant ainsi par leur propre confusion l'heure des justices divines.

Ces rivalités et ces mouvements, tantôt parallèles, tantôt opposés, sont un des éléments les plus importants, et quelquefois les plus difficiles à apprécier, de l'action des sociétés secrètes dans l'histoire contemporaine.

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