‹ La Française; comédie en trois actesChapitre 12 sur 35 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

GONTIER, BARTLETT, puis JEAN, LÉONTINE^a leoer du rideau, Bart etl, assis dans un fauteuil de droite, fume une pipe Gantier, avec de gros souliers et des jambières de cuir, est debout devant la porte- fenêtre, un fusil à la main. Il vient de tirer.

GONTiER, très exalté, à quelqu'un qui est au deliors. Il y est! Je te dis qu'il y est' Après la touffe de nénuphars ., Je l'ai vu tomber. Donne un coup avec r .utre rame, espèce de brute! [Avec des cris.- Là! là! là! Le vois-tu, maintenant!... [Un arbre entre la première baie et la porte fenif>êchant de voir, il sau e sur le canapé et regarde par la baie dont un côté s'ouvre. Hurlant.) Mais prends donc garde à la ligne à brochet, animai!... [Sautant à terre et trépignant de joie.) Il l'ai... Il l'a!... [Gontiei'^ calrné, fait basculer son fusil ^ mire en l'air pour s^assurer qu'il est décliargé, le redresse et va l'accrocher à la cheminée. Entre Barilett.)

BARTLETT

Quoi P.. . Tu chasses tes souris à coups de fusil.

GONTIER

Ah! te voilà réveillé!

BARTLETT

Heureusement.

LA FKANÇAISE Gl

Bonjour! Tu as bien dormi?

BARTLETT

Très bien. Qu'est-ce que tu as tué?

GONTIER

Je ne sais pas,., un geai... je m'en fous.

BARTLF.TT

Où est le temps où nous tirions des coyottes par les fenêtres du ranch ? Tu n'as pas home : un geai !

GONTIER

C'est toujours un coup de fusil.

BARTLETT

Ça se mange ?

GONTIER, bourrant une pipe.

C'est même délicieux. Çjean paraît à la portefenêtre. Il a Vair et un garçon de ferme déguisé en domestique.) Va porter ça à Léontine, elle me le fera cuire pour moi.

JEAN

Oui, monsieur. {Il sort par la droite.)

GON 1 1ER, prenant Bartleit par les épaules.

Que je te regarde... je ne t'ai pas bien vu, hier, à la lumière...

BARTLETT, pirouettant.

Admire, old jellow.

GOXTIER

Tu ne vas pas nous raser avec ton anglais, hein?... Tues encore solide...

BARTLETT

Toi aussi...

GONTIER

Alors, ça va?

BARTLETT

Ça va ! {^Poignées de mains.')

GONTIER

Tu as vu Charles, ce matin?

BARTLETT

Oui. Il est parti pour aller au-devant de ton frère.

GONTIER

En effet. J'attends toute la famille, giujourd'hui.

BARTLETT

Alors, vous voilà réconciliés ?

GONTIER

Oui. Charles l'a voulu... C'était cette fichue politique qui nous avait séparés...

Rien que la politique?

GONTIER

Mais oui... Tu regardes mon salon... Il a de l'allure, hein? Je vis là-dedans... très heureux. Tout en travaillant mon bois, j'ai l'œil sur mes lignes et sur le ciel; je ramène de temps en temps

un brochet, ou j'envoie un coup de t' isil à un oiseau qui passe .. (// cherche à allumer sa pipe et essaye vainement deux allumettes qui ne s'enflamment pas. Furieux.) Sale gouvernement!

BARTLETT

Alors, vous êtes devenus bons amis, ton fils et toi? (Entre Léontine, jeune bonne aux allures de fille de ferme.)

GONTiER, à Bartlett.

Je vais te raconter cela.

LÉoxriNE, désagréable.

C'est pour faire cuire, ce raoigneau?

GONTIEK, doux.

Mais oui...

LÉONTINE

Vous ne croyez pas que je vais plumer ce gibier-là.

GOXTIEIî

Pourquoi pas ?

LÉONTINE

J'ai pas le temps.,.

Si tu n'as pas le temps, c'est autre chose. Evidemment, aujciui-d'hui, vous avez beuc.up de besogne, je n'y avais pas songé,

LÉONTINE

Je vas le donner au chat.

GONTIER, très doux.

C'est cela, donne-le au chat. Va, ma petite fille, va. [Elle sort. A Bartlett.) Elle est un peu vive, mais très dévouée, tu sais... Et puis, je n'ai jamais aimé que les domestiques me parlent avec servilité. On a beau m'appeler aristocrate... Elle est gentille, n'est-ce pas ? [Entre Jean.) Le brochet a mordu ?

JEAN

Non, monsieur. Je venais pour débarrasser. Mais il n'y a plus de place nulle part.

GONTIEP.

On ne pourra pas enlever cet établi ?

JEAN

Non, monsieur.

GONTIER

L'année dernière, pourtant...

JEAN

Il y avait la tourelle.

C'est vrai... Alors, c'est bien. [A Bartlett.) Il a raison, il y avait la tourelle. J'y ai fait installer une petite forge. Tu vois? (// entr ouvre la porte.)

BARTLETT

Je vois... Et ton salon est devenu un atelier.

GONTIER

C'est la seule pièce au nord.

LA FliANÇAISK 65

BARTLETT

Il faut?...

GONTIER, haussant les épaules.

Installe donc un atelier de tourneur au midi, et puis tu me diras ce que deviendront tes bois, et les viroles de tes outils... {A Jean.) Et ça... tu peux bien emporter ça. (// désigne une /Àèce de bois.)

JEAN

Oui, monsieur. Je peux emporter ça. Je ne peux pas dire que je ne puis pas l'emporter, puisque je peux remporter; seulement, c'est de savoir où le mettre.

GONTIER

Dans la cave... Non, non, la colonne torse, laisse-la. Et va voir s'il n'y a rien à la ligne à brochet... {A Bartleit.) Voilà trois fois, mon vieux, que je suis cassé par une bête qui doit être énorme... [Montrant la colonne.) C'est moi qui ai fait cette colonne. Ça n'a pas l'air de t'élonner. (Jean est sorti.)

Non,

GONTIER

Tu ne sais pas le soin qu'il faut pour arrondir une colonne au bédane. Si tu as la main trop lourde, ta pièce est fichue.

BARTLETT

Quelle drôle de distraction !

GONTIER

Laquelle ? Tourner du bois ? Mon cher, lorsque je suis revenu de là-bas, après la mort de ma feinnie, étant donné que je ne vouliis remplir aucune fonction publique, il fallait bien me chercher une occupation.

BARTLETT

Pourquoi celle-là ?

GONTIER

Parce que c'est la plus distinguée... Ah! tu ne le s vais pas ? Eh bien, veux-tu que je te dise quelques noms d'amateurs ? Alexandre le Grand Artaxerxès, Luther, Louis XIII. Ah! ah'... Et l'appareil à fileter a été inventé par le marquis de Moiitgrand, comme le mandrin à excentrer par le comte de Murinais.

Vraiment ?

GONTIER

Tu commences à comprendre ?

BARTLETT

En effet. Je ne savais pas. Alors, ça t'occupe l'hiver ?

GONTIER

Après la fermeture de la chasse ; lorsque- je ne puis plus faire mes promenades habituelles en tricycle... Et, le soir, je m'installe là, sous ma lampe, au coin du feu, je lis, en écoutant la mu-

L\ FHAXÇAISE 67

sique de la pluie et du vent, ou le grand silence de la neige.

BARTLETT, rei^ardant féta^^ère.

Oui, tu as beaucoup de livres.

GONTIER

Et des bons. Dumas père, Jules Verne, Paul de Kock... Puis des ouvrages sérieux... {Lisant les titres.) Le Cheval... les Maladies du cliien... l'Armoial du Nivernais... Voilà ma vie, mon vieux... [Désignant une liasse.) Ça, ce sont des papiers, des archives... Nous ne sorames que des bourgeois, n'est-ce pas ?... Les Gontier n'ont jamais été que de- bourgeois : notaires ou magistrats... Eh bien, j'ai découvert chez un notaire de Verneuil que tout de même, au seizième siècle... [Paraît Jcrn.) Qu'est-ce qu'il y a encore? Ça y est ?... Le brochet ?

JEAN

Non, m'sieu ! C'est cet homme de la Aeuville.

GOXTIEK

Qu'est-ce qu'il veut ?

JEAN

Il voudrait vous voir.

GONTIER

Pourquoi ?

JEAN

Ben, toujours pour les terres d'en haut.

68 LA FRAXÇVISE

GONTIER

Je ne veux pas les louer.

JEAN

Il dit qu'il irait jusqu'à trente frarfio l'arpent.

GONTIER

Quand il irait jusqu'à cent francs, je ne veux pas les louer.

JEAN

Je disais cela parce que vous n'en faites rien, de ces terres, qu'elles sont en friche depuis presque vingt ans,..

Sont-elles à moi ?

JEAN

Dame !

GONTIER

Réponds. Sont-elles à ujoi .•*

JEAN

Ben sûr.

GONTIER

Si elles sont à moi, j'en fais ce que je veux. Il me plaît de les laisser en friche, je les laisse en friche.

JEAN

Sur les deux cents hectares, il en voudrait seulement cinquante.

GONTIER

Je ne lui eu céderai même pas la largeur d'un

pet de lapin. Est-ce clair? Pas même la largeur d'un pet de lapin. As-tu compris ? Fiche-moi la paix.

JEAN

J'y avais dit. Je vous connais. J'y avais dit,

GONTIER

Eh bien ! va le lui répéter.

JEAN

J'y avais dit.

GONTIER

Et regarde si la ligne est toujours bien tendue, si le « vif » joue toujours bien.

JEAN

Oui, m'sieu. {Jean sort.)

GONTIER

Oui, mon vieux, je te disais que j'avais des archives curieuses. Depuis des siècles les Gontier ont été de père en fils les notaires des comtes de Pontaurion.

BARTLETT

Tu as interrompu la tradition.

GONTIER

Je ne suis pas le notaire de M. le comte de Pontaurion, je suis son ami ; tu verras comment il me parle : comme à un égal.

BARTLETT

Tu n'es donc pas son égal?

70 LA FRAXÇAISE

GONTIER

Oui... oui... je sais... mais nous ne sommes pas en Amérique, ici. {^Changeant de ton.) J'ai retrouvé des lettres de mon grand-père qui a suivi les Poiitaurion à l'étranger, lors de l'éiuigralioQ de 92.. Je les ai montrées à Charles, ça l'a un peu dégelé.

BARTLETT

Gomment?

GONTIER

Ah! mon ami! Si lu l'avais vu, à notre première rencontre! J'ai senti le moment où il n'allait pas oser me tendre la main.

BARTLETT

Raconte-moi cela.

GONTIER

Tu sais qu'il est arrivé ici, venant d :; Trouville, où il avait passé huit jours avec mon frère...

BARTLETT

Nous avons quitté ton frère en même temps, moi pour passer en Angleterre, et Charles pour venir ici.

GONTIER

Parlait. Je suis allé le chercher à la gare... J'ai été un peu vexé quand je l'ai vu avec ses lunettes...- D'autant plus que je venais de me tromper, et que j'avais pris dans mes bras, en l'appelant mon lils, un jeune homme qui ne m'était rien du tout... Alors, j'ai été plus circonspect... Il m'a fait :

« Monsieur Pierre Gontier, sans doute? » — J'ai répliqué : « Monsieur Charles Gonlier ? »... 11 m'a baragouiné deux mots d'anglais..»,

BAHTLEIT

Very liappy to sec you.

GONTIER

Quelque chose comme cela... Et nous sommes restés longtemps sans trouver rien à nous dire... (Il est ému, la '.oix un peu changée.) C'est l'igolo, hein ?

BAUTLETT

Comme tu dis.

GONTIER

Alors, depuis un mois, il est ici, il se promène aux environs, il fait de petits voyages...

BAUTLETT

Il est toujours aussi... réservé ?

GONTIER

Moins. C'est un glaçon qui commence à fondre... Quand il retire ses lunettes, c'est signe qu'il est ému... Jusqu'à présent, il les a retirées deux fois... La pceiiiière pour lire ces vieux papiers; la seconde, un jour qu'il revenait du cimetière... J'ai cru alors que cela durerait, mais il a raccroché son masque aussitôt. Tout de même, j'ai Timp ession que maintenant, ce masque commence aie gêner... Il est gentil, mon fi s... J'aurai de la peine lorsqu'il partira... Hem ! Hem !...

BARTLETT

Et alors, il t'a amené ton frère...

Oui. Pierre et sa famille avaient été, paraît-il, très bons pour lui, très affables... Tu vas voir tout le monde, tout à l'heure. Pierre assistera à la réunion qui se tiendra ici et sa femme a voulu à toute force venir m'inviter à un bal d'enfants qu'on donne chez eux dimanche prochain, avec une tombola.

BARTLETT

Je sais, Charles me l'a écrit à Paris, en me chargeant d'acheter un lot. J'en apporle aussi un pour moi... Ce sont des gens charmants...

GONTIER

Oui...

BARTLETT

fille surtout, n'est-ce pas ? [Entre Jean.)

Page 1