‹ La Française; comédie en trois actesChapitre 32 sur 35 · SCENE V CHARLES. GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

SCENE V CHARLES. GENEVIÈVE

CHARLES

Et ce sont ces gens-là dont M. Serget disait qu'ils étaient sans énergie?...

GENEVIÈVE

M. Serget habite Paris. Les Parisiens ignorent ce qui se passe en France.

CHARLES, après un silence.

Je ne sais pas si j'ai bien compris ce que vous m'avez dit tout à l'heure...

GENEVIÈVE

A quel sujet?...

CHARLES

Au sujet de votre fiancé.

GENEVIÈVE

Ahl...

CHARTRES

Ne m'avez-vous pas donné à entenare...

GENEVIEVE, tres gaie.

Je ne vous ai rien donné à entendre... je vous ai déclaré ion* net que mon fiancé s'était envolé... Arrangez cela... depuis qu'il s'est envolé, je me sens légère comme un oiseau!... lime semble que je viens d'échapper à un grand danger...

CHARLES

Vous lui avez repris votre parole.

GENEVIÈVE

Oui et non... A la réflexion, il m'avait paru que je n'étais pas assez vieille encore pour un mariage de ce genre... Je ne vous le cache pas : ce que vous m'avez dit, un jour que nous en parlions, a pesé un peu sur ma décision... Alors, j'avais prié marraine de me dégager... il faut croire qu'il y avait tout de même, entre M. Maxime et moi, quelque sympathie, car au même moment où mes parents écrivaient aux siens, ceux-ci leur écrivaient de même, et dans le même sens. Ma dot, décidément, leur paraissait insuffisante et leur fils trop jeune.

CHARLES

Vrai?...

GENEVIÈVE

Vrai.

CHARLES Ah ! [Il éclate d'un gros rire sonore et sain qu^il arrête tout à coup. Froidement.) C'est très curieux...

GENEVIEVE

J'avais déjà remarqué comme vous trouvez facilement le mot juste.

CHARLES, distrait.

Oui... [lia tiré de sa poche son petit carnet du deuxième acte et le feuillette,) Oui... oui... oui... Alors... ma cousine, vous cherchez un autre fiancé...

GENEVIÈVE

Je ne le cherche pas...

CHARLES

Je sais bien... Ce n'est pas cela que je voulais dire... Vous n'en avez pas encore trouvé un autre ?

GENEVIÈVE

Non...

CHARLES, négligemment^ comme s^il donnait un renseignement sans importance.

... A la rigueur... comme pis aller j'en connaîtrais bien un, moi...

GENEVIÈVE, qui ne veut pas comprendre.

Ah!

CHARLES, lisant sur son carnet.

Oui... II a vingt-six ans... il est bien portant... il n'a pas de situation, mais il en aura une... Famille honorable... sans hérédité pathologique... résolu à habiter Paris, tout en aimant la campagne... [Emu, mais s' efforçant de garder le ton de

la plaisanterie.) Qu'est-ce que... Qu'est-ce que vous

en pensez?,..

GE^M:VIÈVE, dans les mêmes sentiments que Charles.

Mon Dieu... Je ne dis pas qu'à un certain moment vous ne pourrez pas lui conseiller de se présenter.

CHARLES, peu à peu ^agné par l'émotion.

Il n'ose pas...

GENEVIÈVE, de même.

Tant pis...

CHARLES

Parce qu'il a de l'amour pour vous.

GENEVIÈVE, très bas.

Mais ce n'est pas un empêchement... vous le disiez vous-même...

CHARLES

Alors ?

GENEVIÈVE

Alors... vous êtes drôle... alors... il faudra... il faudra... il faudra lui envoyer mon adresse... {^Elle se lè\'e.)

CHARLES, très grave.

Geneviève, voulez-vous être ma femme?

GENEVIÈVE

Charles, vous... {Silence.)

Répondez.

GENEVIEVE

Que je vous réponde?...

CHARLES

Oui. [Silence.) Vous refusez de me répondre...

GENEVIÈVE

Non, je ne refuse pas.

CHARLES

Eh bien?...

GENEVIÈVE

Je... Je ne sais pas, moi... Je cherche... [Très candide.) Je ne puis pas vous dire oui, comme cela, tout de suite... Ça ne se fait pas.

CHAIîLES

Geneviève, je vous aime sincèrement, gravement je veux faire de vous la compagne de ma vie.

GENEVIÈVE

Avez-vous bien réfléchi, Charles ?... C'est si grave... Croyez-vous lermement que je puisse vous donner le bonheur?...

CHARLES

Je le crois de toutes mes forces.

Eh bien, je m'engage à vous et je suis très heureuse.

CHARLES

Je jure de ne jamais aimer que vous. [Ll Ceinbrasse.)

LA FRANÇAISK 151

GENEVIÈVE, après l'avoir écarté doucement. Radieuse.

Voilà... {Silence.)

CHARLES

Vous ne dites rien.

GENEVIÈVE, en souriant.

Je suis occupée à me demander si je vais me mettre à pleurer ou à rire aux éclats. Si l'on m'avait prédit cela, le jour où vous êtes arrivé à Trouville.

CHARLES

Et moi! Je vous ai détestée à première vue.

GENEViÈVIi

Vrai?

CHARLES

Vrai!

GENEVIÈVE

Moi, ça a été la même chose.

Vous me paraissiez moqueuse,

GENEVIÈVE

Ah! oui... « Vous ne parlez pas anglais ? »

CHARLES

« On parle peu anglais en France. » {Us rient.)

GENEVIÈVE

C'est drôle... Et puis voilà, nous nous aimons! Il faut dire aussi que vous avez beaucoup changé.

152 LA FUANÇAISE

CHARLES

Comment?

GENEVIEVE

Vous êtes moins... correct, comme vous disiez... Répo'idez-moi... Est-ce que vous m'aimiez déjà... un peu, le jour où vous m'avez donné cti. fleurs que vous êtes allé cueillir dans le pré au bord de l'eau?

CHARLES

Oui.

GENEVIÈVE

Depuis quand alors?

CHARLES

Je ne sais pas. Depuis toujours peut-être. Mais je m'en suis aperçu un jour que vous consoliez le petit Jacques qui était tombé.

GENEVIÈVE

Vrai?.... vrai? Oh! que c'est bizarrel

CHARLES

Pourquoi ?

GENEVIÈVE

Parce que moi... je m'en suis aperçue, que je vous aimais, un jour que vous jouiez avec lui, comme un gaïuin, en lui parlant anglais... le jour du cheval méchant, vous vous rappelez?

CHARLES

Vous étiez donc là?

GENEVIEVE

Je vous voyais sans que vous le sachiez.

CHARLES

Ce bon petit Jacques, tout de même, il ne se doute pas.

GENEVIÈVE

Oh!... c'est peut-être mail

CHARLES

Voici mon père et Bartlett. Je vais leur dire la grande nouvelle. Allez de votre côté l'apprendr» à vos parents.

* GENEVIÈVE

Quoi! déjà!...

CHARLES

Allez! Allez!

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