SCENE III Mi^RTHE, GHEKEVJKVE
MARTBE
Faudra- t-il placer M. Gobret à côté de toi, cg soir, à dîner ?
GEN£VIÈY£
Le père ?
MARTHE
Petite masque!... Je le trouve très aimable, moi, le jeune Maxime.
GENEVIÈVE
Oui.
Et loi?
GENEVIEVE
Moi aussi.
MARTHE
Il est gentil garçon.
GENEVIÈVE
Il y a mieux, mais il y a plus mal.
MARTHE
Ah! il est distingué...
GENEVIÈVE
Gomme tout le monde.
Non. Je croîs qu'il rendra sa femme heureuse,
GENEVIÈVE
Ah! c'est pour un mariage ! Il fallait le dire...
MARTHE
Eh bien, si c'était pour un mariage?
GENEVIÈVE
Mais, si c'est pour un mariage, je déclare qu'il ne me plaît pas du tout.
MARTHE
Chaque fois qu'on te présente quelqu'un, tu fais la même réponse.
GENEVIÈVE
Je suis très heureuse avec vous.
MARTHE
C'est entendu. Mais il faudra bien te décider à te marier.
GENEVIEVE
Alors, trouvez-moi un prétendant riche, riche, riche!
MARTHE, scandalisée.
Ohl
Ce que tu es jeune, marraine!
MARTHE
Tu as des réflexions !
GENEVIÈVE
Je sais bien. J'ai l'air de dire une monstruosité. Mais réfléchis. Il y a deux façons de se marier...
MARTHE
Voyons.
GENEVIÈVE
La première, c'est la grande passion, le coup de foudre, les petites fleurs, les soupirs, les sanglots, l'exlase, le grand tralala, quoi... enfin, ce qu'on appelle le mariage d'amour, s'il est encore permis à une jeune fille de prononcer ces mots sans tomber dans le ridicule.
MARTHE
Oh!
GENEVIÈVE
Oh?... Je te défie de dire devant tout le monde: je veux que Geneviève fasse un mariage d'amour. Tu vois bien... Enfin, nous sommes seules, j'ose en parler. Il y a donc le mariage d'amour. Mais
18 LA FUANÇAI&E
il est bien entendu, bien établi, reconnu par tous, que ça ne se fait plus. C'est comme si tu allais au Louvre demander une crinoline; on t'enverrait en face, au musée, salle des antiquités.
Je ne suis pas de l'âge des crinolines, et cependant...
GENEVIÈVE
J'allais te le dire. Il y a toi. Mais tu as réalisé le dernier. Alors, puisqu'on ne peut plus faire descendre le ciel sur la terre, soyons pratiques. Ou je reste ici avic vous deux, au risque de vous embêter, ou j'épouse du cent à l'heure.
MARTHE
Le jeune M. Gobret fait de l'automobile.
GENEVIÈVE
Luil Quand il en fait, c'est en invité. Son instrument, c'est la motocyclette. Je ne me laisserai conduire à la m lirie que par le monsieur qui pourra m'y transporter dans une soixante HP.
MARTHE
Hachepé?... J'y suis, soixante chevaux.
GENEVIÈVE
El pas en location.
MARTHE
Il n'y a pas à dire, je suis d'une autre époque.
GENEVIÈVE
J'estime que ce serait une folie de me marier
LA. PHANÇAISi; 19
pour vivre dans la gène, et pour mettre au inonde des pauvres petits diables qui seraient réduits selon leur sexe, à devenir des mécanos ou des dact)'Iot;raphes. Je les aime trop d'avance pour leur faire une aussi mauvaise blaçue. A quoi penses-tu?
MARTHE
Je pense... Je pense que Boasuet ne comprendrait pas un mot de cette phrase-là.
GENEVIÈVE
Tu n'as pas l'air de te douter à quel point il est mort, L.ssuet.... Mais pourquoi veux-tu me marier?
MARTHE
Tu ne peux pas toujours rester avec nous.
GENEVIÈVE
C'est malheureux. Vous m'avez fait ici une vie large et sans responsabilités. Je ne serai certainement jamais aussi heureuse. M;iis, si j'épousais M. Maxime Gobret, je ne pourrais p s, honnêtement, dépenser à mes toilettes la moitié de ce que vous me donnez. C'est votre faute, vous me gâtez trop.
MARTHE
C'est peut-être vrai que nous t'avons rendue plus difficile à marier en l'habituant à trop de luxe, mais je te répéterai toujours la même chose : il faudra te décider. Autant t'y résoudre pendaiatque tu es jeune.
GENEVIEVE
M'y résigner!
Un mari très riche ne te trouvera pas assez riche. Prends-en Ion parti. Résigne-toi à un mariage d'amour.
GENEVIÈVE
Je ne demande que cela.
MARTHE
Laisse-nous donc autoriser ce jeune homme à se présenter à toi comme un fiancé possible. Peux-tu savoir si tu ne l'aimeras pas ? tu ne le connais pas.
GENEVIÈVE
Il aura peut-être encore moins de chances d'être aimé quand je le connaîtrai.
MARTHE
Tu n'en sais rien.
GENEVIÈVE
Oh! que c'est malheureux de ne pouvoir rester toujours une enfant. [Entre Pierre.)