CHAPITRE II
Mauvaise foi Ae M, Fnrquhar. — Le capitaine de frégate Martin de Lncroii est chnrgé d'uno tDJssion auprès du gouverneur anglais. — InBlruoliona qni lui sont remisei. — Persisinncd de M. Farquhar i ne pas tenir compte des ordres <le son gouveriieuieDl. — Moyens dilatoires. — M. Martin de Lacroix rentre à Bourbon. — Di^part pour Londres de M. Furquhiir. — L'Angleterre reoonnoit nos droits, — M. Sylvain Roux est chargé de In rcpriee de possession des élablissemeuts français à Madagascar.
Le gouverneur de Mnurîce commença par -nier avoir reçu la communication du MinisttTe anglais relative à la rétrocession de nos établissemcuts de Madagascar.
C'est alors que les administrateurs de Bourbon, MM, Lafitle de Courteil et Desbassyns de Richemont, se df^eidèrent à envoyer un ambassadeur à M. Farquhar. Ils firent choix pour celte mission de M. le capitaine de frégate Martin de Lacroix, à qui ils confièrent le triplicata, qui leur avait été adressé, de la dépêche de lord Bathurst, et remirent des instructions très minutieuses et très sages. Voici quelques extraits de ces instruction:
« La lettre que nous adressons à M. Farquhar ' et dont nous joignons ici une copie fera connaître ! à M. Martin de Lacroix que Tobjet principal de sa I mission est d'obtenir de x;e gouverneur les ordres de rétrocession des établissements français à Mada- I gascar et se concerter avec lui sur les mesures à I prendre à ce sujet. Nous remettons en conséquence à M. Martin de Lacroix le triplicata de la y dépêche de lord Bathurst à M. Farquhar par i laquelle il lui donne l'ordre, au nom du prince régent, de remettre aux autorités françaises a Bourbon les établissements que possédait la France sur les côtes de l'Ile de Madagascar a l'époque du 1" janvier 1792. Cet ordre ne désignant point nominativement ces établissements, il est nécessaire que nous donnions à M. Martin Lacroix tous ( les renseignements que nous avons nous-mêmes [ sur ce point. Depuis près de deux siècles la France I a été en possession de faire exclusivement le commerce de la côte Est de Madagascar, elle y a , formé successivement différents établissements ! dont les principaux étaient placés sur les points ci-après :
Le Fort-Dauphin,
Foachère,
Sainte-Luce,
Tamatave,
Foulpointe,
Sainte-Marie,
La Pointe-Larêe ' ou Porl-ïintingue,
Le Port-Choiseul.
PeadaDi le cours de la dornicri* guerre, h France avant concentré ses ctablisseoient» à Foiilpoînte el û Taualave, ce ftirent les seuls dont les Anglais s'emparèrent ; mais comme il se pourrait que depuis ce temps ils se fussent établis sur divers autres points occupés précédemment pur l'.'s Français *. il conviendra de ne pas se borner ii demander la remise des élablissemeuts dont ils se sont emparés, mais de tous ceux cju'ils occupent sur toute la partie Est de l'Ile. Cette demande devra souOrir d'autant moius de dilScultés de I»part de M. Farquhar que dans fa lettre qu'il écri— vail à M. de Bouvet le 25 mai 1816, il annonçait:: fjiie son gouvernement, par cela seul r/u'îl croyait l' Angleterre substituée aux droits de la France sur^ Madagascar, prétendait ait commerce de l'I/e touC entière, ce qui est une reconnaissance formelle des droite (jue possédait Sa Majesté Très Chrétienne, droits au reste qui résultent des différentes prises du possession effectuées par la France dans le cours des deux derniers siècles. M. Martin de Lni^ruix trouvera des renseignements précieux
1. On avril iiiijiiiliiiclaineiil : Larrèa, Larray, La Rée, Larée.
S. Va» doMimPiil i>l lu plupart àe ceux qui eoiit cilda dans ce llvr», lont aUùtilincnt inédite. Ils sp trouvent parmi les arcliivas de rit» de la Réunion. On ne sanrcit trop insislar sur leur
sur les établissements formés à diverses époques à Madagascar dans la lettre du Ministre de la marine à M. de Richelieu du 30 novembre 1816, jointe à une dépêche du 31 décembre même année, adressée aux administrateurs généraux de l'Ile de Bourbon et dans un mémoire dressé par M. Sylvain Roux, dernier agent français a Madagascar.
« S'il lui était objecté par M. Farquhar que la côte de Madagascar étant habitée par des peuplades indépendantes, la France ne peut y prétendre à aucun droit de souveraineté, il lui fera remarquer que les droits des puissances européennes sur les côtes habitées par des peuples sauvages n'ont presque jamais reposé sur une possession réelle de la totalité du Pays, mais qu'ils ont résulté de simples comptoirs établis sur ces côtes. Aussi pourrait-on à la rigueur ne considérer ce genre de souveraineté que comme un droit exclusif que les puissances maritimes se reconnaissent entre elles de trafiquer sur certaines côtes; ainsi, par exemple, la France est reconnue par les puissances de l'Europe comme étant en possession de toute la côte d'Afrique qui s'étend depuis le Cap Blîinc jusqu'à la rivière de Gambie, et cependant elle n'est réellement maîtresse que de Corée et de Saint-Louis, le reste du pays est occupé par des peuples indépendants qui ne reconnaissent pas sa souveraineté. Il en est de même de l'Angleterre à
IVgard de la partie de la côle d'Afrique qu'elle ucciipe et où elle n'a que rétablissement de Sierrn- Leone et quelques petits comptoirs. La même chose il lieu sur la côte Est de ee grand eontiuent dont le roi de Portugal est considéré comme souverain depuis la côte Natal jusqu'à l'Abjssinie.
« Il pourrait se faire aussi que M. Farquhar se prévalût pour limiter nos droits sur Madagascar du mémoire qui lui a été adressé dans le temps par MM. de Bouvet et Maichantet dans lequel ces administrateurs déclaraient que la France n'avait jamais eu de droits sur cette lie.
« Cette objection serait facile à combattre eu lui observant que ces messieurs n'ont jamais produit aucun pouvoir qui les autorisât à traiter cette question, que leur démarche a été désavouée ainsi que le prouve la correspondance ministérielle remise à M, Martin de Lacroix; d'ailleurs cette assertion était tellement démentie par les faits, qu'elle n'a point empêché les Ministres de Sa Majesté Britannique de reconnaître les droits de la France dans toute leur étendue. Au reste, M. Martin de Lacroix, vis-à-vis de M. Farquhar, devra ne pas douter que ce gouverneur ne s'empresse d'effectuer la rétrocession ordonnée par le prince Régent et il n'aurait recours aux arguments qui viennent de lui être présentes, qu'autant qu'il y serait conduit par la discussion. »
Ces instriiclioLis étaient accompagnées d'une
lettre, en date du 10 août 1817, où les administrateurs de Bourbon, après avoir fait part au gouverneur de Maurice de leur récente installation, demandaient formellement la remise de nos établissements à Madagascar.
« Quoique nous ne doutions pas que votre gouvernement ne vous ait instruit de tout ce qui a eu lieu relativement à la convention projetée, nous chargeons cependant M. Martin de Lacroix, capitaine de frégate, qui aura Thonneur de vous remettre cette dépêche, de vous donner à ce sujet tous les renseignements que vous pourriez désirer. « Votre Excellence a dû recevoir par une dépêche de son gouvernement du 18 octobre 1816, les ordres nécessaires pour remettre aux agents de S. M. T. C. les établissements que la France possédait dans l'Ile de Madagascar à Tépoque du 1" janvier 1792. M. Martin de Lacroix sera por- J teur du triplicata de ces ordres. Nous vous prions de vouloir bien permettre qu'il se concerte avec Votre Excellence sur tout ce qui est relatif à cette rétrocession. Nous désirerions profiter de la saison actuelle pour prendre possession de ces établissements, et notre intention est de confier cette mis- ^' sion à M. Martin de Lacroix. Si, comme nous le supposons, vous chargiez un commissaire d'en opérer la remise, il pourrait se rendre ici avec M. Martin de Lacroix et passer sur la flûte du roi que nous expédions à cet effet à Madagascar.
il Au surplus M. Martin de Lacroix fera coj naître ii Votre Excellence combien les dispositioi dti Gouvernement français sont favorables au conf-
; de votre colonie avec nos établissements
merce de votre colonie avec nos établissements ijt Madagiiscar. Nous nous trouverons heureux d'avoir ^ a faire jouir les sujets de S. M. B. de tous ccS' ■ avantages. Nous nous plaisons également îi vous L assurer que nous coopérerons avec voua, de la manière la plus active et la plus franche, a toutoft^ les mesures qui tendront a anéantir le commerce des esclaves, et nous ne ferons en cela qu'exécutée les ordres de notre cour. » *
Le croiniit-on? Obligé de reconnaître l'existenoe' de la dépêche du 18 octobre 1816, M. Farquhar trouva encore moyen d'cluder lea ordres du gouvernement anglais. Et voici la lettre, chef-d'œuvre d'hypocrisie, qu'il écrivit aux administrateurs d^ Bourbon le 30 août 1817 :
u pour ce qui concerne Madagascar, je doîs' vous déclarer, messieurs, que j'ai reçu en février passé, du gouvernement de S. M., l'original de la dépèche à laquelle vous vous référez, daté du 18 octobre 1816. Les instructions que renferme cette dépèche m'ordonnent de prendre les mesures nécessaires pour remettre aux autorités françaisesi il Bourbon les établissements que la France possédait sur les côtes de Madagascar au 1" jano vîer 1792.
« Comme, dans une mesure de cotte importance.
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;t empL-HrrMieals «6 h* fna«n» d pnravant fixé levn fotta» m Sous ce point de me. d t raerneot-ci n'a rien â
:s mesures prûes par le | iDnce se &o&t baraées â fiw wf
s'eDlreteair en boone ÏBleEg^ ; et les naturels de li
dépêche ,
Dans tous les caa, «ayez baem
CUFS, qu'anssitàt que j'avrai reç« [ explications que j'ai em ac iser de demander a ce ntjcL. éi fciale du mois de téyrier deraier. îe ■ s soins à pféxenir les obstacles qn | lever dans l'exécution des ordres c
intde S. M. »
Il n'est pas de moyecs que u'invenle M. Farlar, pas de (léfaites qu'il n'emploie pour essayer se soustruire a l'obligiilion de rendre Madacar aux Français. Il va même jusqu'à dire i
M. Martin de Lacroix que ses ordres l'invilent bien à prendre des mesures pour reiiiellre aax autorités françaises de Bourbon, etc., mais (|iie ce n'est pas l'ordre de remettre; il ajoute qu'on ignore en Angleterre l'état des choses, qu'il he possède pas nos établissements à Madagascar et qu'il ne peut pas rétrocéder ce qu'il ne possède pas; qu'il craint de s'exposer à outrepasser les ordres de son gouvernement, a II s'est rejeté ensuite — écrit M. Martin de Lacroix ' — sur le vague qui règne quant h la désignation des lieux à nous rétrocéder; je lui ai cité alors ceux ou la France avait plus particulièrement formé des établissements, tout en glissant en même temps que depuis le xvii" siècle la France avait exercé des droits de souveraineté sur l'Ile entière de Madagascar sans aucune contestation de la part des puissances maritimes.
K M. Farquhar n'a pas combattu cet argument dont il s'était servi dans le temps; mais il était facile de voir que votre demande le contrarie beaucoup. Mais enfin, m'a-t-il dit, vous pouirias aussi demander toute la cote d'Afrique; il m'a été aïsé de combattre cette supposition exagérée, en fui faisant remarquer que les Anglais possèdent exclu-
1. Dépêche du 29 floùl 1817 de M. M nistpateuM de Bourbon. n„ ..^„.-,»
Mais leur utilité est tell nllona [aire laloir, qu'il pièces principnleB du prc
it de
de Luvroii aux admi- .rop longues citations, e des droits que nous
sivement sur la côte d'Afrique, au même titre que nous prétendons avoir sur Madagascar. Comme M. Farquhar dit qu'il ne peut pas rétrocéder puisqu'il ne possède pas, il ne peut se refuser à admettre que nous allions chercher à reprendre possession; effectivement il n'objecte rien à cette supposition, mais quand je lui ai parlé des petits fortins ou palissades que nous avions, entre autres à Tamatave, Foulpointe, etc., il n'en reconnaît pas. Il m'assure qu'il n'y a aucune espèce d'établissement de guerre dans l'Ile; qu'il n'y a pas un soldat, ni canons, que tout se borne dans ce genre à un entrepôt de poudre purement commercial, qu'il n'y a que des agents commerciaux. Ainsi, lui ai-je dit, Votre Excellence ne trouve aucun inconvénient à donner des ordres à tous les commandants de bâtiments de guerre anglais, à tous les agents anglais quelconques à Madagascar, de ne mettre aucune opposition aux démarches que nous ferions pour rentrer en possession de nos anciens établissements; sa réponse est alors évasive. Il dit que nous pourrons faire à cet égard ce que nous jugerons convenable, mais que les ordres qu'il a reçus sont obscurs et demandent explication; qu'il a écrit à ce sujet à sa cour dès le mois de février et qu'il attend incessamment la réponse à sa dépêche. La discussion sur ce point en est restée la. J'ai prié Son Excellence de vouloir bien me faire connaître officiellement
K MADAfiABCÂl.
ses observations, sur la demande qui luî a été faite par vos dépêches. Elle me les a promises, mais ce ne sera que demain que je les aurai, n
Au reste, M. Martin de Lacroix n'ignorait pas quelles étaient les dispositions de M. Farquhar à l'égard de ce qui faisait l'objet de sa mission. Un ancien oRicier de la marine royale, M. Dunienville, 6xé à Maurice et « assez dans la confidence de M- Farquhar n, les lui avait révélées. Mais si le capitaine de frégate Martin de Lacroix s'attendait à avoir affaire à un admiaistrateur habile, doublé d'un diplomate, rien ne lui avait fait pressentir que sous l'administrateur et le diplomate il rencontrerait on ne sait quel procédurier retors, apte il invoquer tous les moyens dilatoires que la mauvaise foi peut mettre a la disposition des plus mauvaises causes.
C'est que l'Angleterre qui, après s'être emparée de nos possessions de Madagascar, les avait abandonnées, commençait à leur trouver quelque valeur et i) les convoiter, depuis que la France, en vertu du traité de 1S14, paraissait disposée h s'y installer de nouveau.
C'est que M. Farquhar s'était rais en rapport avec les chefs de la Grande-Terre; « rien n'a été épargné de sa part', argent, caresses à différents
princes, entre autres à Radama, prince puissant dans l'intérieur de Tlle, qu'on dit en état aujourd'hui de mettre vingt mille hommes sur pied, armés de fusils; des sergents anglais lui ont été envoyés pour former ses troupes au mauiement des armes. Deux jeunes frères ou neveux de ce prinqe ont été accueillis ici avec tous les honneurs accordés à des princes européens, mangeant à la table du gouverneur, recevant partout les honneurs militaires, ils sont partis d'ici après cinq ou six mois de séjour, comblés de présents. On dit que le serment du sang a eu lieu entre le gouverneur Farquhar et les envoyés de ce prince. » En un mot, M. Farquhar a dépensé pendant les six derniers mois seulement, pour s'attacher encore plus les princes de Madagascar, « au moins trente mille piastres » — somme égale à celle qui sera affectée par la France aux approvisionnements de toute l'expédition de 1821 !...
C'est que l'on a prodigué les flatteries à Radama, « roi des Hovas * », et à Jean René, chef de famatave. Auprès du premier, une mission a été envoyée avec force présents. Au deuxième on a
1- Dans les correspondances officielles Farquhar est le premier qui écriye ainsi le nom de cette peuplade. On trouve ici la preuve de ce qui a été énoncé par plusieurs historiens : c'est 1 Angleterre qui a fait la puissance hova, qui a inventé un *■ ^01 de Madagascar », uniquement pour faire pièce à la France, le jour où elle dut renoncer à invoquer de prétendus droits de possession.
expédié un a m bas sa «leur, M. Le Siige, chargé de lui porter le litre d'aide de camp correspondant!
Aide de camp correspondant ! Combien c'est heureusement trouvé. Il recevra en même temps « l'uniftirme complet, avec chapcan, sabre, ceinturon, etc., de la graine potagère et le pavillon anglais ».
A ce propos, M. Le Sage, « ambassadeur de Son Excellence le Gouverneur général de Maurice, etc., etc. », écrivait à Jean René : ci Monsieur et ami ', je suis extrêmement fâché de ne pas pouvoir vous voir et remplir les ordres de Son Excellence le Gouverneur de foiis revêtir, d'une manière solennelle et en présence de fontes les personnes de Tamatave et de ma division, de l'uniforme qu'il a plu à Son Excellence de vous envoyer en vous nommant son aide de camp correspondant. »
C'est complet.
On verra, par la correspondance de Farqnhar avec Jean René ', que des relations très étroites existaient déjà entre eux lorsqu'eut lieu la mission Martin de Lacroix.
Ce dernier comprit bien vite qu'il n'y avait rien à faire avec M. Farquhar. Toutefois il devait