‹ La France à Madagascar, 1815-1895Chapitre 32 sur 71 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ppoelamalion Ae Radama. — Manœuvres anglaises. — Ovas et Anglais k Foulpolote. — Indignation du co daman d Dut Roux. — Indifférenee du gouverneur de Freycinet. - — Une division navale française à Sainte-Marie. — Réception, — Appel» désespéras. — Entrevue projetée avpc Radnraa. — Lettre de ce chef. — - Mort de Sylvain Rouï.

Le 14 février 1822, Radama lança la proclamation suivante :

« Radama, roi de Madagascar.

H Le roi Radama croit de son devoir de prévenir messieurs les administrateurs européens et tout particulier étranger de Madagascar, de ijuelque nation qu'il puisse être, qui viendra résider dans cette île : que toutes acquisitions de terre qui leur seront faites par quelques chefs, soit des côtes, soit de l'intérieur, seront de nulle valeur s'il ne les approuve pas, attendu que,' dès ce moment, aucun chef n'a droit ni d'en vendre ni d'en concéder sans son approbation.

En conséquence, tout administrateur et tout

^^ (t En

particulier étranger qui en feront de pareilles acquisitions, sans une autorisation expresse du roi Radama, seront considérés comme désobéissant aux lois; et les acquisitions qu'ils y auront acquises rentreront au domaine royal.

« Fait a Tananarivou, ce 14 février 1822,

« Radama. »

Cette proclamation avait été faite à l'instigation des Anglais et était dirigée contre nous. En effet, le gouverneur Farquhar n'avait-il pas déclaré dès 1817 aux commissaires français, réclamant la livraison des territoires occupés par la France avant 1790, que l'Angleterre ne détenait et ne possédait rien à Madagascar? ce qu'il fallait c'était empêcher que, de son côté, la France pût rien posséder sur la Grande Terre.

Pour arriver à ce résultat on commence par persuader à Radama qu'il est le roi de tout Madagascar, on lui adresse des députations, des présents considérables. Le gouverneur de Maurice affiche pour lui le plus grand respect et place auprès de lui cet agent Hasty, qui devra être si fatal a notre influence. Les différents ports de Madagascar, surtout Tamatave, sont sans cesse visités par les vaisseaux anglais, qui transportent ensuite à Maurice des généraux ovas auxquels on fait fête. En mai 1822, deux corvettes, le Menay et le Succès, ramènent de Maurice Hasty et le

général ova Riifiirlii, accompagnL's cette fois d'un grand nombre de luissionnairos avec leurs familles, de deux naturalistes, de divers ouvriers, sans préjudice de beaucoup de cadeaux destinés si Rndama, parmi lesquels 150 barils de poudre, des tambours, des uniformes rouges, 14 cerfs, plusieurs chevaux du Cap, etc.

C'est que l'heure est proche.

Tout le monde sait que Radama doit venir en juillet visiter sa bonne ville de Tamalavc et ses sujets de la côte Est. On donne même pour certain — et il faut que la chose soit bien évidente pour que Dayot lui-même, qui ne sait jamais rien, en soit informé et l'écrive — que Foulpointe sera occupée par les Ovas, sous les ordres de ce même Faralai ou Rafarla, qui est allé prendre ses instructions à Maurice, Cotte occupation ne sera, ne pourra être qu'une bravade adressée à lu France, une insulte à notre pavillon, nn moyen imaginé par les Anglais pour porter coup à l'action diplomatique de Sylvain Roux et empêcher un accord ultérieur; ils espèrent, les Anglais, qu'en présence d'une telle agression le bon Français qui commande h Sainte-Marie ne sera pas maitrc de son iudignation; ils comptent bien sur quelque événement irréparable.

De lout cela le gouverneur Freycinet est averlî en temps utile par le commandant Ronx, qui solli cite avec instance l'autorisation de s'opposer par

a force à roccupation de Foulpointe et demande les renforts.

L'autorisation ne vint pas : au contraire, on recommanda a Sylvain Roux de continuer à entretenir de bonnes relations avec Jean René, ce traître, et on finit par lui dire que c'est le moment d'envoyer Âlbrand h Tananarive.

L'événement annoncé et prévu se réalisa de point en point.

« Vers la fin de juin 1822 (c'est Roux qui

parle), une colonne de près de 2 000 Ovas, bien

armés et même habillés, sous le commandement

de Rafarla, descendit la rivière pour se rendre

par le nord à Foulpointe, tandis qu'une autre

colonne de moindre force s'y rendait en partant de

Tamatave, escortée de M. Hasty, commissaire de

S. M. B. près le roi des Ovas, un officier du génie

et quelques militaires anglais. Cette occupation

inattendue (pas tant que cela, puisqu'il l'avait

«annoncée par anticipation à M. de Freycinet) aurait

été bien vite abandonnée si alors une corvette

telle que la Bacchante ou même la Mayenne^

|K)rtant de gros calibre, eût été à ma disposition. »

Ailleurs il dit que les Ovas menacent de marcher

plus au nord pour le resserrer dans sa position de

Sainte-Marie et qu'ils se sont vantés de devoir

passer bientôt dans cette île sur des vaisseaux

anglais.

Les rapports sur l'occupation de Foulpointe

!iri-ivciit nombreux de la part des traitants français.

C'est M. Dufresne qui écrit : « MM. Albrand el Lacanetty vous auront appris la prise de possession, par les Anglais, de Foulpointe, accompagnés de 1 500 h 2 000 Ovas. Je vous aviserai aujourd'hui de l'enlèvement par monsieur le sergent anglais de notre pierre de possession ainsi que de toits les canons qui se trouvaient à Foulpointe. Toutes ces choses se sont passées devant M. Siama:

Les naturels, je ne sais s'ils confondent la pierre de possession française, mais ils sont fermement persuadés que les cendres de nos concitoyens ont été troublées. »

Voici Lagardère maintenant : « Vous ; appris sans doute l'arrivée de Rafarla et de M. Hasly à Foulpointe; ils sont établis, à ce qui l'on m'a assuré, dans l'endroit où était l'ancienne palissade ; ils ont déjà brûlé le bois jusqu'à MaflGre- Ranou. Il y a déjà plusieurs Ovas de morts et quarante ou cinquante de malades. M. Hasty est parti sur la Mathilda pour Maurice et doit revenir par le même navire, »

Jacques Glond, régent de Tanibée, rassemble!

les principaux chefs du pays des Antavongoux et prend leur serment de résister aux Ovas et d'être lidèles à la France '.

Ces rapports sont transmis par Sylvain Roux au gouverneur de Bourbon à qui il soumet les observations que la situation inspire à son patriotisme.

« Il est notoire que les Ovas sont venus à main armée s'emparer d'un territoire sur lequel nous avons des droits et qui appartient à un de nos alliés depuis près de cent ans Vous remarquerez que les Ovas ne sont venus à Foulpointe qu'accompagnés et escortés par le sieur Hasty, commissaire du gouvernement de Maurice près le roi des Ovas. Est-ce sous le rapport de procédés d'amitié et de bon voisinage entre les deux nations que M. Hasty introduit à main armée des Ovas dans une de nos propriétés? Sans lui, corroboré des ordres secrets de son gouvernement, ces Ovas seraient-ils venus s'emparer ainsi de Fouipointe et menacer toute la partie nord jusqu'à la baie d'Antongil, province qui, depuis 1649, a toujours été visitée, habitée et occupée par les Français?

« Souffrirons-nous, monsieur le gouverneur, que ces Ovas, avec qui seuls nous devons avoir affaire, viennent, enhardis par leur nombre, écraser nos alliés, prendre leur pays, sans aucuns droits ni motifs ?

a Si vous daignez m'envoyer ici la Cléopâtre qui, je sais, devra être à votre disposition quelque temps, veuillez lui adjoindre quelque-suns de nos autres bâtiments de guerre. Mais qu'il me soit

HADxr.ASCAtl.

permis de vous représenter que si ces forces de font que se montrer a Foulpotute, saus agir hostilemeat, si les Ovas refusent d'évacuer dos comptoirs, autant vaudrait qu'elles n'y parussent pas '. Les Ovas seraient disposés à se relirer, qu'ils seraient réconfortés par les discours de l'ageol britannique, qui ne manquerait pas de leur dire :

Les Frani

<nt :

droit sur Madai

igascar

puisqu'ils TOUS laissent tianquillement vous établi dans uu de leurs comptoirs; ainsi donc ne vous laissez plus arrêter par aucune antre considération, nous sommes vos seuls amis, chassez de votre pays les Français et alors vous ferez un grand commerce avec nous seuls.

« Mais je connais trop bien votre façon de penser, monsieur le gouverneur, pour songer que vous vous bornerez à faire voir seulement le

pavi

(lu roi. Nous r

I démêlei

les Anglais. Ces derniers, je pense, ne peuvent en aucune manière commenter les ordres de leur roi en 1817, qui leur prescrivent formellement et textuellement de nous remettre les comptoirs, forts, places et autres lieux que nous possédions à Madagascar avant le 1" janvier 1791. Je pense que s'ils forment quelque doute sur la possession de Taraatavc (en préte.xtant que nous n'y étions

LA REPRISE DE POSSESSION. I^i3

pas établis avant le 1*^ janvier 1791, tandis que, lorsqu'il en sera temps, je prouverai que depuis 1756 nous y avons des agents de commerce et un officier du génie du nom de Le Fèvre chargé d'y diriger des travaux pour l'apport de l'eau de la rivière d'Yvondrou à Tamatave), ils n'oseront pas dire que nous n'avons pas occupé Foulpointe, qui, depuis avant 1720 et presque à la naissance du pouvoir des princes malates sur cette partie, n'a cessé d'être occupée par les agents civils et militaires.

« Pardon, monsieur le gouverneur, mais si nous manquons cette occasion de réclamer nos droits et de les appuyer de la force, nous perdrons toute considération aux yeux des Anglais, des Ovas et de nos pauvres alliés. Autant alors nous retirer de bon gré que de nous voir abaissés de cette manière dans l'esprit des naturels de Madagascar. »

Au mois d'aoû-t, une division navale française se montra à Tamatave et vint ensuite mouiller à Sainte-Marie. A la vue du pavillon de la France le cœur de Sylvain Roux bondit de joie; tout malade qu'il est il se lève et va lui-même au-devant des nouvelles.

Sans doute c'est l'ordre attendu si impatiemment d'aller occuper Foulpointe et de tirer vengeance de l'insulte faite à la France ?

Non.

Ces vaisseaux français étaient chargés d'une

« mission spiJciale ii, celle de s'assurer de i'etal sanitaire de Sainte-Marie!

Ah! l'on prenait bien son temps I

En vain Sylvain Roux insiste auprès du commandant Massienx pour le décider ii aller faire une démonstration à Foiilpointe. Les ordres de cet officier aiipépieiir sont formels : il doit se borner a voir, a inspecter et à faire rapport.

Plongé dans lu plus profonde douleur, il fallut encore que Sylvain Roux reiïl pour la vingtième fois son apologie de Sainte-Marie '. Etrien de plus touchant que la manière dont il entreprend la justification, non de son administration, mais du pays qu'il aime et qu'il veut donner à la France.

Ce fut le dernier coup.

11 luttera encore, mais sans conviction, assure d'avance de l'jnauité de ses efforts.

Le 4 septembre, il écrit au gouverneur :

n Le premier coup de canon tiré contre les Ovas décidera de suite l'élan de toute la popula* tion des Retsimsaracs, qui n'attendent que ce signal pour n'être plus incertains du parti qu'auront pris les Français, qu'ils redoutent toujours de voir abandonner leur cause. >i

Le 30 octobre :

a 11 eût été possible de notifier aux Ovas de se retirer et qu'à défaut d'obéissance on se fût seule-

LA REPRISE DE POSSESSION. l'iq

ment mis en position de les canonner, nous n'entendrions plus parler de ces gcns-la. »

Tout fut et devait être inutile.

On s'était borné à ordonner à Sylvain Roux d'avoir une entrevue avec Radama. Mais lui, qui avait longtemps désiré cette entrevue, il n'en voulait plus maintenant et refusa. Il ne pouvait se résoudre à faire devant Radama les génuflexions dont MM. les Anglais étaient coutumiers et à lui donner le titre de roi de Madagascar.

A la fin cependant il fallut obéir et le vieux patriote dut écrire au commandant de Foulpointe pour lui faire part de son désir de voir Radama.

Il ne devait pas recevoir la réponse que Raduma daigna lui adresser : la voici, cette réponse, moins insolente encore que la lettre que le même personnage écrivit ultérieurement à M. de Freycinet *.

« Monsieur,

« Mon général, le commandant de Foulpointe, m'ayant envoyé en service une copie de votre lettre a son adresse en date du 19 janvier dernier, par laquelle vous avez intimé un désir d'avoir un entretien particulier avec moi :

« La présentie est pour vous informer que je lui ai donné des ordres de vous annoncer que je par

. 1. Archives de la Réunion, lettre du 21 août 1823.

tirai d ici dans le mois de juin pour visiter mon territoire de la côte de l'est, et établir une tran-

Uité fixe dans toute cette partie de i

)n indé-

in désii ofïiciers

i^oRime c'est toujours u d'avoir des entrevues amicales avec des distingués, voua aurez cette occasion de me voir et vous pouvez être assuré d'être reçu avec toute considération et jouir du respect que je dois ii Sa Très Chrétienne Majesté.

(1 Recevez, je vous prie, l'assurance de mon estime et de mon affection....

hRadama,

a Roi de Mudagaecar. a

mandant Sylvain Roux pro-

Le 23 février, le c naît le lit.

Le 14 mars, la fièvre avait complètement disparu, i mais le malade restait plongé dans un élat d'abattement qui résistait à tous les stimula ats.

11 succombait le 2 avril 1823. j

Il existe dans les arc

hives de la

Réunion

une

dépêche écrite le 24 ma

i 1822 par le

commao

dant

de Madagas

ar au gouverneur de Bourbon

oU

nous relevon

s ceci :

« Vous a

cz parfaitement raison

dans ce

qv»e

vous me dite

de relatif

î ma corresp

ondauce

le ministre de la marine : je ne pouvais pas oublier les convenances. J*ai Thonneur de vous renvoyer la lettre que vous m'avez retournée. Vous l'ouvrirez et vous verrez qu'elle n'est pas de moi. »

En marge d'une autre dépêche, celle-ci du 29 novembre 1822, très intéressante, très poi-» gnante — où Roux qualifie le chef ova de colosse aux pieds d'argile, qu'un seul échec fera rentrer dans la poussière, — quelqu'un a écrit : « Beau* coup de mots, très peu de faits, peu utile à cont sulter ».

Il suffit, semble-t-il, de rapprocher ces deux documents pour se rendre compte des préventions que l'administration de Bourbon nourrissait à rencontre de Sylvain Roux et de l'étroite tutelle oii l'on prétendait le tenir.

Et si c'est à M. de Freycinet qu'il faut attribuer la note marginale de la lettre du 29 novembre 1822, cette note-là fait juger M. de Freycynet.

La mort de Sylvain Roux condamnait aussi à mort l'expédition de Madagascar. Il l'avait conçue, il en était l'âme et le bras.

Ce n'était plus désormais qu'une nouvelle tentative inutile à inscrire après tant d'autres expériences infructueuses de colonisation à Madagascar. La fatalité, qui avait présidé au début de celle-ci,

devait l'accompagner jusqu'à la fin.

Lors de la reprise de possession de 1819, Radama

D'élait encore qu'un principiculc que Sylvain Roux pouvoit, dans sa correspondance avec Jean René, trjiiler Hvec quelque hauteur et que Farquhar luimême qualifiiiit n priuco des Ovas n dans ses lettres au même Jean René. En 1821, quand eut lieu l'expédition, i! est devenu, grâce aux manœuvres anglaises, a le roî puissant de tout Madagascar ' »,

C'est en novembre, dans la plus mauvaise saison, que la Normande entre dans le port de Sainte- Marie, et, en deux mois. In moitié de l'efFeclif de l'expédition succombe, victime du climat — meurtrier à cette époque de l'année — de l'île Sainte- Marie et de la côte de Madagascar.

Cependant on pouvait ne pas désespérer.

Mais le ministère avait placé Sylvain Roux sous la dépendance d'un homme, qui lui-même obéissait sans doute an mot d'ordre venu de l'hôtel du boulevard des Capucines '. Or il est permis de se demander, en voyant les agissements du gouverneur de Bourbon, si ce mot d'ordre était de favoriser l'expédition

Rien de plus puéril et de plus lamentable que notre politique à Madagascar. Et la suite des événements prouve que malheureusement les Français ont tout oublié et n'ont rien appris.

Les Anglais « se mettent bien » avec Jean René? Mettons-nous bien avec Jean René

Les Anglais iont la cour à Radama? Faisons la cour à Radama.

Les Anglais élèvent à Maurice et à Londres do petits princes malgaches.

Nous aussi ayons nos princes malgaches.

Ah ! Sylvain Roux comprenait bien, lui, qu'il fallait' agir autrement et parler haut et ferme; il comprenait qu'avec des sauvages la diplomatie n'est pas de mise, surtout quand ces sauvages sont plus fins que ceux-là qui prétendent leur en remontrer.

Combien de fois avons-nous recommencé l'expédition de 1821, toujours avec les mêmes vicissitudes, pour arriver aux mêmes résultats désastreux, après avoir commis les mêmes fautes?

Et cependant il est presque consolant de constater que si les Ovas, assistés des Anglais, se jouent de nous, ils se retournent — nous partis — contre leurs amis les Anglais et les chassent.

Il est utile de reconnaître que, si nous sommes naïfs, les Anglais le sont encore plus que nous à Madagascar, — l'histoire est là pour le prouver,... à moins qu'ils ne rêvent jouer, à prix d'or, le rôle du

Bouc, en si joli bercail, Qui n*y fait rien et nuit à qui veut faire.

Parmi les obscurs pionniers qui tombèrent à Madagascar le nom de Sylvain Roux, à peine

15Û MADAGASCAR

sorti de Tombre, est resté comme celui du fondateur de notre petite colonie de Sainte-Marie. Il était bon que l'histoire présentât enfin ce Français k nos générations comme le martyr de son patriotisme et de sa foi et, dans la sphère qui fut la sienne, comme l'héritier modeste, mais convaincu et intrépide, de la pensée des Richelieu et des Colbert»

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