LETTRE DE M. DE MAHY. \I
avons dépensé trente millions de francs et employé plusieurs milliers d'hommes à faire contre eux une expédition diplomatico-militaire d'un genre nouveau.
Un vieux proverbe français dit : « Oignez vilain, il vous poindra ». Nous nous sommes ingéniés à caresser, à oindre les Hovas. Eux n'ont rien négligé pour nous poindre^ le plus vilainemct qu'ils ont pu.
Depuis que le monde est monde, le but de la guerre a toujours été débattre rennerai,pour le détruire ou le soumettre ou le mener à résipiscence. Nous, à Madagascar, dans la précédente campagne, notre presque unique soin a été de ménager l'ennemi. La consigne était de ne pas attaquer. Quand un de nos officiers, loin du commandant en chef, rossait les Hovas dans quelque rencontre, on en éprouvait du regret, quelquefois on punissait notre officier parce qu'il avait désobligé les Hovas et que cela pouvait les rendre moins enclins à négocier.
Il est notoire, en diplomatie, qu'un bon moyen de persuasion est la force. Nous, vis-à-vis des Hovas, nous nous donnions l'apparence de la faiblesse, nous nous mettions en suppliante posture, imaginant par là toucher leur amour-propre et obtenir d'eux la grâce d'un traité. Eux, les barbares, en récompense de nos procédés généreux, raillent sans pitié notre amiraldiplomate. L'amiral empoche les sarcasmes. Le livre jaune les enregistre pour la postérité. Ces dialogues, d'un comique sanglant, font rire l'étranger et nous font rougir.
Et comme s'il n'avait pas suffi de tant de dérogations aux usages ordinaires de toute politique sensée, il a fallu, pour couronner l'expédition, que les apparences donnassent aux Hovas le prestige d'une victoire finale.
Nous sommes allés, très bravement, nous exposer pendant des heures à leur feu, immobiles, masses devant un cours d'eau (jue nous pouvions franchir ua peu ptus loin, tandis que sur la rive opposée, une troupe de Hovas, cacLës derrière des retranchements, â l'abri de tout danger el tirant dans le tas, canardaient impunément nos soldats. Notre commandant en chef, lui, s'était perché sur la haute branche d'un arbre dépouillé de feuilles. Il resta là, dans son éclatant costume d'amiral , face aux tireurs , bien en v comme une cible. C'est miracle qu'une balle ne l'ait pas jeté bas. En fin de compte, il descendit de son arhre, et ramena en bon ordre nos soldats avec quelques blessés et tués. Ainsi se termina la Journée de Farafate. Nous avons passé pour battus. Peu de ' jours après, le traité de paix était conclu.
L'histoire de ce traité est curieuse. Elle serait trop longue à relater ici. L'un des entremetteurs élaît le chef d'une maison anglaise, quartier général de l'espionnage hova à Tamatave. La clameur publique s'était élevée contre elle. On fit des perquisitions. Un commis, pris en flagrant délit, fut jugé et fusillé. Son chef n'en continua pas moins à se mêler ostensiblement de nos affaires.
Notre amiral commandant en chef ne savait pas u mot de la langue malgache. Mais il avait sous la main un interprète français officiel, M. Campan, chancelier « de consulat, homme de carrière, possédant à fond les usages et les dialectes de l'île pour l'avoir longtemps.' habitée. Très honorable et d'un dévouement éprouvé. Sa présence était nécessaire. Elle était de droit. ËllA-' était obligatoire pour le contrôle des textes. On l'écartap malgré ses représentations. On aima mieux s'en raûl
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porter an négoeialeur du gouvernement bova, le gf nt'ral inglais Digby-Willougliby et à son inlerprùlL-, k lui Willoughby. un Hova de la suite du premier ministre. Njloielleroenl Us nous trompèrent. La priorité fut I innée au texte hova. On stipula, pourtant, que le Me français ferait foi, aussi bien. Or, quand celui-ci I -jiMâe que <■ la France préside a«x relations extéijturesde Madagascar», le texte hova aflirme qu'elle ne préside pas, mais a contemple avec admiration ». — Le ministre hova s'est cantonné dans eon texte, H n-ius a permis de contempler, jamais de présider. — Quant il Digbj-Willougliby, après avoir été le chef de la soidisant armée hova et après avoir abusé de notre confiani:e dans la rédaction du traité, il vint machiner li^ï inlngues contre nous en Europe. Ces bons offices lui ODt valu la croix d'officier de la Légion d'honneur. Kasuile, it joua à notre diplomatie le tour de publier une lettre restrictive du traité, que l'on avait extorquée à nos négociateurs en promeltanl de la garder secrète ; \i fameuse lettre Miot-Patrimonio, source de tant de ilifficuhès pour nos résidents généraux.
Il est clair qu'une affaire conduite Aè la sorte tie pou- 'iilque tourner à notre détriment.
A j'iieure où se prépare une nouvelle expédition [éva- 'lée, celle-ci, à quinze mille hommes et soixante-cinq fûillions), il m'a paru utile de rappeler ces errements sËn que l'on n'y retombe pas.
Mais ne valaït-il pas mieux les laisser dans l'oubli? ■Vi^si-il pas c vident qu'ils sont désormais condamnés? Oés lors, le mieux n'est-il pas de n'en plus parler? I^oiirquoi rerouer ces tristes souvenirs?
Non, il faut en parler! Il faut les divulguer, en faire [>alper les résultats, afin que la pression de Topinion
jtublique aide le gouvernement à s'en alTranchir. Ces pratiques-là ont passé dans le sang de noire diplomalîe, Il y a là une accouluraance dont les effets tendent sans cesse à se reproduire. Les faire connaître est le seul moyen d'en empêcher la perpétuiié. D'autre part, il est certain que les influences qui ont entravé jusqu'à présent avec tant de succès notre action à Madagascar et qui ont fait échouer miaérabiement toutes tes tentatives de la France, sous la Restauration, sous Louia-Philippe.sousNajJoléonlII, BOUS notre République actuelle, il est certain que ces influences, du dehors et du ■ dedans, ne se tiennent pas pour battues*. Elles ont perdu du terrain. Elles le regagneront pour peu que leur géniale invention, leur idée de l'hégémonie hova continue de régir noire politique.
Le fait est qu'elle domine toute la situalion.
Il est vrai qu'une expédition est jugée nécessaire. Réclamée par le gouvernement, elle a été votée par les; deux Chambres. Jamais entreprise ne fut plus popD-* laire. Les préparatifs en sont faits sérieusement- Maîs l'époque du départ est éloignée et d'ici là que sa' passera-t-il ? Un coup de lliéâtre au dernier raoraent est possible. On y compte, dans un certain milieu. Un télégramme annonce que le gouvernement d'Emiwâ accepte nos conditions. Que faire alors? Ce qui ert prévu. Un nouveau traité, un protectorat pélri de toutes les qualités imaginables et bardé de toutes sortes de garanties. Résullat superbe I Victoire dijilomatique sans coup férir, presque sans bourse délier, pure &. toute souillure guerrière. Ouil mais c'est un protêt»
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