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CONSOLATIONS CHRÉTIENNES

À s. A. R. MADAME LA PRINCESSE HENRI DES PAYS-BAS

Sur la mort de sa sœur la Princesse Anne de Saxe-Weymar

Quand les premiers chrétiens, l'âme grave et sereine, Paraissaient pour mourir dans la sanglante arène, La foule, qui venait savourer leurs tourments, Saluait chacun d'eux de ses longs hurlements ; Mais que leur importait cette rage insensée ? Vers les choses d'en haut élevant leur pensée, Tandis qu'ils subissaient les plus cruels affronts. Un rayon lumineux descendait sur leurs fronts. Et si quelques amis, des épouses, des mères Contemplaient en pleurant l'œuvre des victimaires, Si leur cœur plein d'angoisse éclatait en sanglots, Alors l'un des martyrs laissait tomber ces mots :

« Amis, ne pleurez pas à cette heure bénie

» Où notre âme s'arrache à son ignominie,

>. Où la foi nous transporte et nous ouvre les yeux,

» Où notre esprit déjà s'élance vers les cieux...

» Lorsque la vérité nous tend une couronne,

« Pleurez plutôt sur ceux que l'erreur environne...

>» Amis, pourquoi gémir? Pourquoi ce désespoir?

» Nous goûtons un bonheur qu'on ne peut concevoir.

» La mort n'existe pas : adorable merveille!

>» C'est le corps qui s'affaisse et l'âme qui s'éveille...

» Non, ce n'est pas la nuit: c'est l'éclat, c'estlejour,

» C'est la joie et la paix, l'harmonie et l'amour!...

» Ne vous affligez pas en voyant nos tortures,

» C'est l'adieu de la vie à toutes créatures,

» Ce n'est plus la douleur, c'est la félicité;

» Non, ce n'est point la mort... mais c'estlaliberté!...

» Nous ne regrettons rien des biens de cette vie,

» Où pauvre on vous méprise, où riche on vous envie.

Nous ne regrettons rien d'un monde décevant » Où la joie est un sable emporté par le vent, y> Où tout espoir se fond comme un flocon d'écume, » Où les plus heureux jours sont remplis d'amertume. » Nous ne regrettons rien de ce heu de douleurs, « Rien que votre tendresse, hélas! et que vos pleurs. » Nous plaindre?... Lorsque Dieu nous prouve sa clémence! » Quand l'ombre disparait, quand l'ivresse commence! » Nous plaindre? Quand sa main nous ouvre avec bonté » Les portes de la vie et de l'éternité!... » Que du Ciel en tous lieux la volonté soit faite; >» Amis, ne pleurez pas : notre joie est parfaite... » Dites- vous que ce jour est un jour de bonheur; >» Car bienheureux sont ceux qui vont vers le Seigneur. >»

Et la voix s'éteignait sous les bruits de la foule Dont la clameur grondait comme un torrent qui roule;

Et l'on D'entendait plus rien que ces bruits stridents Des os qui sont broyés par d'implacables dents. Puis, des accents confus, inspirés, prophétiques... Quelques versets sacrés ou quelques saints cantiques ; Des mots inachevés, quelque suprême adieu. Que dominait toujours ce grand cri : « Gloire à Dieu!»

En face du trépas, en butte à tant d'outrages,

Madame, ils disaient vrai ces chrétiens des vieux âges ;

Exaltés par la foi, leur œil avait à nu

Sondé les profondeurs de ce monde inconnu ;

Ils avaient entrevu la source universelle

D'où la grâce descend, d'où la clarté ruisselle ;

Ils avaient tout saisi, tout compris, ils avaient

Face à face admiré ce que d'autres rêvaient.

S'ils achetaient la mort aux prix de la souffrance.

C'est donc un grand bonheur que cette délivrance ?. . .

Oui, car l'espoir paraît sur le sombre horizon;

L'âme commence à vivre en quittant sa prison.

Pour le croyant, la mort cesse d'être un mystère

Enfoui dans la tombe obscure et solitaire,

Sur laquelle se brise un amer souvenir :

C'est la terre féconde où fleurit l'avenir.

En elle tout s'épure et tout se vivifie ;

Déjouant les calculs de la philosophie,

Elle promet aux cœurs par le doute égarés

Des pardons infinis, des biens inespérés...

Combien plus elle accorde à ces âmes rêveuses

Que le souffle divin emplit d'ardeurs pieuses,

Dont la foi, les vertus sont les seuls ornements!...

Pour elles que la mort a de ravissements!...

Puisqu'il en est ainsi, d'où viennent ces alarmes ? Pourquoi ce deuil profond, ces soupirs et ces larmes? Enfin pourquoi gémir sur ces heureux chrétiens Arrachés de bonne heure aux terrestres liens?... Peuple d^ élection, âmes pures et neuves Que Dieu n'a pas voulu soumettre à plus d'épreuves, Et qui vont s'éveiller dans le sein du Seigneur, Le sourire à la lèvre et la croyance au cœur.

Non, ils n'étaient pas faits pour cette terre aride Où l'ennui chaque jour creuse en nous quelque ride, Où l'air est âpre et dur, où les cœurs sont si froids, Où tout être s'absorbe en des calculs étroits... Ils se sont effrayés de nos luttes mortelles... Levant les yeux plus haut et déployant leurs ailes. Ils se sont élancés vers ce monde meilleur Où s'épanouit l'âme, où s'éteint la douleur.

Ah! nous qui les aimions, saluons leur conquête, Car le jour du trépas est un grand jour de fête ! Et le cœur encor gros de leur dernier adieu. Gomme les vieux chrétiens répétons : « Gloire à Dieu ! »

Eugène MAHON DE MONAGHAN,

Consul de France^ chevalier de la Légion d'honneur, de Saint-Sylvestre, etc., de plusieurs Académies, auteur de Rome ET i,A Civilisation, les Souvepurs poésies, Heures d'Études, la comédie au, coin du feuy etc.

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