‹ La France a RomeChapitre 57 sur 177 · EN · texte numérisé non relu

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Grands et majestueux les siècles se déroulent, Gomme un fleuve à pleins bords lentement ils s'écoulent. Dans les replis cachés de leur cours ténébreux. Sommeillent inconnus des mystères nombreux. En vain au philosophe, au savant, comme au sage, J'ai demandé la clef du plus simple présage : Pour eux rien n'est certain sur le temps à venir, Et ]e temps qui n'est plus n'a que leur souvenir. Yanité des humains ! L'historien raconte ; Jusqu'au berceau du monde à son aise il remonte; Mais tout ce qu'il me dit, je ne le saurais voir; Je le crois cependant, c'est pour tous un devoir.

(I) Ces vers ont été débités en présence de Monseigneur l'Evêque, dans la séance solennelle de l'Académie d'Emulation de Saint-Gilles, le 27 décembre 1867, par MM. Ludovic Liotard, secrétaire, et Arthur Moreau, académicien.

Inspiré par sa muse, à son tour le poëte

A chanter ce qui fut pompeusement s'apprête.

Et que me dira-t-il de réel, de certain,

Celui qui de soi-même ignore le destin ?

Oh! que j'aime bien mieux le chrétien philosophe,

Qui, le regard au ciel lors d'une catastrophe.

Ne cherche pas en vain à sonder des secrets

Que Dieu n'a point livrés aux mortels indiscrets !

Rien ne trouble sa vie : il en parcourt l'espace

Aussi tranquillement qu'un pèlerin qui passe.

Cet homme-là du moins connaît l'art d'être heureux :

Il jouit du présent tout en attendant mieux.

Qu'en dis-tu, Ludovic, toi dont un pur délire

Si souvent fait vibrer les cordes de ta lyre ?

Chante; j'aime à t'entendre : heureux plus que Nason,

ïu sais joindre avec art la rime à la raison.

Des siècles écoulés, de ceux à venir même. En est-il de pareils au siècle dix-neuvième? A peine il a suivi les deux tiers de son cours, Et sa gloire si grande augmente tous les jours. J'étudie avec soin la suite des années Que sur le char du Temps ce siècle a ramenées ; Et j'en trouve beaucoup, je le dis hardiment, Dont le front est marqué d'un symbole éclatant. L'humanité, l'Europe, et surtout ma patrie. Les sciences, les arts, la guerre et l'industrie, Tout lui doit un tribut, juste autant que flatteur. Pour les chefs-d'œuvre éclos sous son œil protecteur

Tu le vois, il n'est plus aujourd'hui dans le monde D'assez vaste océan, de mer assez profonde, Pour effrayer l'audace ouïe génie humain : Le regard en avant, la boussole à la main,

Il s'élance Et le feu, comme un coursier docile,

Le promène en sifflant du désert à la ville. Rien n'arrête sa course, accoutumé qu'il est A briser sous son joug tout ce qui lui déplaît. Pour lui les éléments ne sont point des obstacles ; Au contraire, il leur doit ses plus brillants spectacles : Une vapeur infecte, un incommode gaz Jettera sous ses doigts l'éclat du plus pur strass. Par ses efforts constants, il perce les montagnes, Transforme un sol aride en fertiles campagnes, Couvre de monuments, de comptoirs, de fortins, Des pays inconnus, des parages lointains. En un vaste cantd, de deux mers éloignées Bientôt se mêleront les ondes étonnées.

Ainsi le monde ancien donne au monde nouveau Un baiser d'alliance : est-il rien de plus beau? Que te dirai-je encor? Sur des fils élancée, J'ai vu passer sans bruit l'invisible pensée : Obéissant à l'homme, elle avait pris un corps Pour porter un message aux plus sauvages bords. Et le soleil lui-même a dû nous rendre hommage :

Que je lui fasse un signe, il peindra ton image

Arrêtons-nous, Arthur; j'en ai bien dit assez; Les Anciens sans nul doute ont été dépassés. Ni Rome, ni Memphis, ni la Grèce elle-même N'ont rien vu de semblable au siècle dix-neuvième.

E t tu ne nous dis rien des Expositions,

Où l'on voit affluer toutes les nations ;

De ces nobles combats de lutteurs pacifiques,

Disputant à Tenvi des palmes magnifìques ;

De ce banquet immense, où de tout l'univers

Se sont assis joyeux mille peuples divers.

Fut-il jamais à Rome un spectacle aussi rare?

Et même aux jeux des Grecs qu'a célébrés Pindare?

Ce que l'x^ntiquité n'aurait jamais osé,

La France l'a conçu, mûri, réalisé.

Durant sept mois entiers, malgré des bruits de guerre,

Ma patrie à sa voix vit s'ébranler la terre.

Des hommes par millions, de l'Amazone au Rhin,

Sont venus y camper sur son mouvant terrain.

Oubliant de concert leurs torts, leurs droits, leurs haines,

Ils se sont renoués par d'éternelles chaînes.

Voyez, dans ce Palais International,

Ils se donnent la main d'un sourire amical.

Spectacle ravissant, noble et sublime exemple ;

Puisse-t-il profiter à l'œil qui le contemple!

N'a-t-on pas trop prôné ce triomphe éclatant? Tu le trouves parfait, je n'en dis pas autant. L'industrie et les arts ont leur enthousiasme : Evitons rengoùment, autant que le sarcasme. J'aime les exposants, je suis de leurs amis. Certes, lorsque je vois les animaux soumis, Les éléments domptés reconnaissant un maître, L'homme me paraît grand, et je suis fier de l'être.

J'ai vu tous ces chefs-d'œuvre, au Palais exposés.

Ces produits naturels avec art disposés ;

Une matière brute, animée, agissante,

Changée en un clin d'œil, par une main puissante,

En meubles élégants, en bijoux gracieux,

En mille objets divers qui fascinent les yeux.

On se sent ébloui. Moi-même, je l'avoue^

J'ai dit : Cest admirahle ! . . . Et pourtant je ne loue,

Sache-le bien, Arthur, dans l'Exposition,

Que des provocateurs la noble intention.

Peut-être je provoque un sourire de doute ;

Mais laisse-moi parler, tu vas comprendre. Ecoute.

Faire lutter entre eux les puissants et les forts,

Des travailleurs obscurs soutenir les efforts ;

Récompenser des uns les œuvres remarquables,

Aux autres signaler des progrès désirables ;

Distribuer à tous d'encourageants tributs :

Voilà bien, je le crois, quels ont été leurs buts.

Belle et noble pensée, admirable utopie.

Digne certainement de la philanthropie.

Eh bien! c'est le progrès au point de vue humain,

Celui-là même où Dieu n'a pas la haute main.

Qu'arrive-t-il alors ? Ce qu'on gagne en bien-être,

On le perd en grandeur; l'homme n'est plus qu'un maître

Servilement courbé sous mille jougs divers :

L'or, la mode, le luxe, et cent autres travers.

Où sont, en ces temps-ci, les gens à caractère?

Les hommes vraiment francs, au cœur que rien n'altère?

Qui n'ont qu'une parole, un principe, un serment?

Dont la fidélité jamais ne se dément?

Qui n'immoleront point leur noble indépendance

Sous le prétexte faux d'une utile prudence?

Tu vantes l'industrie; ah î je l'admire moins

Depuis qu'elle a créé de factices besoins,

Un luxe, un superflu devenu nécessaire,

Que tant de monde alors ne saurait satisfaire.

Et puis je ne vois pas quelle nécessité

D'attirer tant la foule en la grande cité?

Le naïf montagnard, le paysan honnête,

Ont-ils bien à gagner d'être à pareille fête ?

Si peu qu'ils soient encor gens de religion

Quelle sera, dis-moi, leur triste impression

En voyant pleuvoir l'or, l'onde diamantée

Sous les pas d'un danseur, d'une artiste éhontée?

Ne nous étonnons plus d'être dans l'embarras,

De voir partout qu'il manque ou d'ouvrage ou de bras.

Nos travailleurs d'hier, désertant leurs charrues,

Promènent leur famille aujourd'hui dans les rues.

Tu lis l'histoire, Arthur ; elle abonde en leçons

Qui viennent à propos appuyer mes raisons.

Souviens-toi de Memphis, de Rome, de Garthage,

De Tyr, de Babylone, et d'Athènes la sage :

Toujours leur décadence a suivi leur splendeur.

Pourquoi? Je le comprends : le poids de leur grandeur

Faiblement soutenu sur des vertus usées,

Les a sous ses débris aisément écrasées.

Détournons nos regards d'un si pénible objet, Egayons nos pensers en changeant de sujet.

Prophète de malheur, tes remarques sont justes, Surtout quand tu nous peins la Rome des Augustes» Mais Rome est aujourd'hui la -ville du chrétien, Et son nom fait vibrer les cœurs comme le tien. C'est du catholicisme et la reine et la mère ; On l'aime, on la chérit, autant qu'on la vénère. Elle aussi, cette année, avait son grand concours. Qui pourra se compter parmi ses plus beaux jours. L'univers tout entier, l'univers cathoHque Accourut avec joie au Siège apostohque.

Sans doute, Ludovic, entre Rome et Paris Il existe un abîme où sombrent nos esprits. Ici c'est un Vieillard que les Gieux seuls secondent, Et pourtant à sa voix toutes nos voix répondent. Entouré d'ennemis et nombreux et puissants, Il brave, calme et doux, leurs projets menaçants. Les prélats, les pasteurs, les fidèles sans nombre, Prosternés à ses pieds, le couvrent de leur ombre. Il parle et l'on s'incline avec soumission ; Il bénit, et chacun pleure d'émotion.

On ne se lasse point de le voir, de l'entendre ; "C'est un Père pour tous si généreux, si tendre ! Je n'ai point fait, tu sais, le voyage à Paris ; Mais pour voir le Pape, oh ! je l'aurais entrepris.

Quoi ! le Pape à Paris ! oses-tu bien le dire? On l'a dit avant toi, mais je n'ai fait qu'en rire. Ah 1 cher Arthur, qu'on trouve aux Expositions Les princes, les puissants, les rois des nations,

Qu'on aille y saluer l'empereur de Russie,

Le sultan, le koubo, bien peu je m'en soucie ;

Mais il ne convient point, je le dis sans détour,

De voir le saint Pontife y descendre à son tour.

Je ne crains pas pour lui la froide indifférence.

Ni de la foule avide un peu d'irrévérence.

Il n'aurait qu'à paraître un instant parmi nous.

Pour qu'aussitôt chacun tombât à ses genoux.

Ce que j'avance là, Rome l'a vu naguère.

Alors que les méchants lui déclaraient la guerre.

La France était bien loin (on le croyait ainsi),

Mais au nom seul du Pape, elle a dit : Me voici!

Et ceux qui répondaient unis comme un seul homme,

N'est-il pas superflu qu'ici je te les nomme ?

Les champs de Montana, de Monte-Rotondo,

Gomme autrefois celui de Gastelfîdardo,

Ont entendu leurs noms ; et les échos fidèles

Nous les ont apportés sur leurs rapides ailes.

Oui, ces nouveaux croisés, le monde les connaît :

Monteynard, Dufournel, et MeUn, et Bonnet,

Bourbon et Quatrebarbe, et mille autres encore

Dont la Religion à tout jamais s'honore

Et ces preux chevaliers, ces héros triomphants,

Étaient pour la plupart presque encor des enfants.

(1) Il était impossible de citer ici tous les noms des braves volontaires. Il en est trois cependant qui avaient des droits imprescriptibles à un souvenir tout spécial : M. Hugues de Monteynard, neveu de Monseigneur l'Evéque de Moulins ; M. Noël Bonnet, frère de M. l'ablié Bonnet, aumônier de Saint-Gilles ; il a été blessé à Mentana ; et M. Etienne Melin, ancien élève de Saint-Gilles, frère de M. l'abbé Melin, de Moulins ; il a été malheureusement écrasé sous les débris de la caserne Serristori, le 22 octobre dernier. M. Oscar de Poli lui consacre trois belles pages dans ses Soldats du Pape (Î|08-410).

Mais le poëte a dit : Dans les âmes bien nées, La valeur n'attend pas le nombre des années. Que n'ai-je pu moi-même à leur suite partir, Combattre à leurs côtés, comme eux tomber martyr ! Quand il s'agit du Pape, on peut n'être pas brave, Mais il faut bien, Arthur, qiion soit un peu zouave.

(DIOCESE DE moulins)

A SA SAINTETÉ PIE IX

Tu bois comme le Christ la coupe d'amertume, A ton Gethsémani, la douleur te consume.

Dans la tristesse de la mort, Le sommeil a des tiens alourdi la paupière, Et seul du firmament un ange de lumière

Te soutient comme le Dieu fort.

Le divin Rédempteur, du haut de son Calvaire, D'âge en âge, avait vu ce deuil du sanctuaire

Se renouvelant bien des fois ; Mais il dit : « Résistez à l'épreuve qui passe, » Mon Église a reçu les secours de la grâce,

)) La protection delà Croix. »

Que les agitateurs de la libre-pensée

Songent à renverser, dans leur fièvre insensée,

La voûte et les murs du saint lieu ; Pour les ensevelir ils creuseront l'abîme, Et rien n'ébranlera sur sa ba se sublime

L'antique autel de notre Dieu.

Quels sinistres éclats! Quels discours! Quels outrages! Il semble qu'on entend les souffles des orages ^

Sortir des bouches de l'Enfer.

Ils ne savent donc pas, ces faiseurs de ruines, Que le Pontife, armé des promesses divines,

Se rit de la flamme et du fer.

Pontife, dans ta main éclate cette épée

Que le Christ dans les eaux de sa force a trempée,

Elle se nomme le trépas.

Au jour de la bataille, ò magnanime Pie, Tu la feras briller aux regards de l'impie ;

C'est par elle que tu vaincras.

Oédéon conduisit ses soldats à la gloire ; Pour être triomphants, il leur suffit de croire.

Eh bien ! nous aussi nous croyons :

Sois notre Gédéon, ò monarque de Rome, -Sous ton autorité, marchant comme un seulhomme,

Avec toi, Pierre, nous vaincrons.

Louis OPPEPIN.

(diocèse de N£ïEas)

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