OIESTION COMMERCIALE ET FINANCIÈRE
Mouvement d'importation et d'exportation. — La
France occupe le deuxième rang dans le commerce international. Son commerce extérieur annuel est aujourd'hui de 7 milliards 931 millions de francs, soit i milliards 571 millions de francs, prix des marchandises importées, et 3 milliards 360 millions de francs pour les marchandises exportées.
Différence en faveur des importations : 1.211 millions de francs. La différence entre les importations et les exportations des vins depuis 1875, époque où le phylloxéra commença ses ravages, et les importations de céréales et au très vivres de Tétranfçer qui, depuis quelque temps, ont pris une extension considérable, expliquent suffisamment pourquoi la France compte aujourd'hui un excédent d'importations, alors que les exportations se chiffraient, il y a quelques années, par un excédent en faveur de ce pays.
A l'exception de FAutriche-Hongrie, des États-Unis du Nord et de la Russie, tous les autres pays du monde accusent un excédent d'importations sur les exportations. Parmi les nations de r Europe, en général, cet excédent consiste en matières premières nécessaires à leur industrie et en matières ahmentaires.
Parmi d'autres nations, au contraire, et spécialement celles de l'Amérique latine, rexccdent des importations consiste en objets manufacturés, envoyés par les nations de F Ancien continent. Le Mexique et quelques autres pays hispano-américains font exception à cette règle, en soldant l'excédent des importations sur les exportations avec le contingent de Findustrie minière.
A juger à première vue, le surplus des importations sur les exportations françaises doit se traduire par une perte proportionnelle du numéraire en circulation et, conséquemment, par une baisse progressive de la richesse publique. Eh bien î c'est le contraire qui arrive en France et chez les grandes nations de l'Europe : Fexcédent des importations sur les exportations n'a pu empêcher l'augmentation constante de leur richesse. Cette anomaHe apparente s'explique par la rentrée continuelle du numéraire que les voyageurs apportent dans ces pays. Le montant de
ces rentrées échappe à toute évaluation fiscale, et ne figure dès lors pas dans les chiffres des importations. Mais supposons qu'il y ait en France au moins 150.000 voyageurs en moyenne, et que chacun dépense un minimum de 20 francs par jour, nous aurons une dépense totale de plus de i milliard de francs par an, et le numéraire effectif que cette dépense exige compense en grande partie l'excédent des importations sur les exportations. Cette somme dépensée par les étrangers qui visitent ce pays, rentre sous forme de monnaie métallique ou de lettres de change; toujours est-il qu'elle aide àré-ablir l'équilibre entre les importations et les exportations sans que le numéraire en circulation diminue. Entre le mouvement d'importation et d'exportation du commerce spécial de la France et le mouvement du commerce général, il existe une différence de 2 milliards 77 millions de francs : le commerce général d'importation dans ce pays monte à 5 milliards 554 millions de francs, et celui d'exportation à i milliards 454 millions, moyenne des 8 dernières années (1877 à 1884). Cela donne pour le commerce général de la France un total de 10 milliards 8 millions de francs.
Influence de l'ouverture du tunnel du Salnt-Go'thard. — Le percement du Saint-Gothard a produit un grand développement dans le commerce direct entre l'Italie et l'Allemagne, au détrimtnt du commerce général de la France et du mouvement du port de Marseille qui a vu augmenter la prospérité du port de Gènes.
L'extrait suivant que je prends dans le Génie civil du 14 mai 1837, mot en évidence l'augmentation du trafic entre l'Allemagne et l'Italie, à partir de Tannée iHH2.
« Avant l'ouverture de la ligne du Saint-Gothard, le charbon M allemand se vendait à Milan 45 francs la tonne; le prix n'en est « plus que de IIO francs la tonne. Dans la lutte engagée entre « l'Allemagne et rAngieterre, cette dernière a conservé l'avan- « tage pour toute la région au sud de Milan, et c'est à Côme seu- « lement que commence, en remontant vers le nord, la zone des- <( servie par l'Allemagne.
« Les chemins de fer suisses transportent actuellement la « houille à raison de 0,0275 par tonne et par kilomètre ; et, à « moins de transporter à perte, il ne leur est pas possible de « réduire cette taxe. Suivant le consul italien, au rapport duquel « nous empruntons ces considérations, le seul moyen qui per- « mettrait aux charbons allemands de pénétrer plus avant en « Italie, serait de les transporter par eau jusqu'à BAIe et d'em- « prunter ensuite les voies ferrées suisses.
De 1884 à 1885, les exportations allemandes sesout élevées à:
Exportations (i3va§^onsi)«
Années. Houille. Fer.
igH2 4.102 4.244
Pendant la même période, ritalie a importé en Allemagne :
Importations (^1%'a^ons).
Années. Coton. Laine. Chanvre. Donrées Huiles.
aliment.
looo.
1/Augleterre elle-même a éprouvé une dépression dans son commerce avec Tltalie depuis que la concurrence allemande est devenue possible par Touverture du tunel du Saint-Gothard.
Le Royaume-Uni gagnera beaucoup le jour où sera ouvert en France le canal des Deux-Mers qui procurera aux produits britanniques un transport à bas prix jusqu'au littoral de la Méditerranée. De même, le commerce général de la France profitera beaucoup à rétablissement de cette voie nouvelle, mais le trafic des chemins de fer français diminuera énormément. La grande ligne de communication entre Marseille et Paris et le canal de la Manche n'aura plus qu'un trafic bien restreint.
Aug^mentation de la population commerciale. —
Une observation assez curieuse est celle ([ui se rapporte à l'augmentation de la population française vivant du commerce et des transports, à mesure ([ue la population agricole et industrielle diminuait. Dans les vingt dernières années la population agricole a diminué de 4,7 pour 100; la population industrielle a diminué de 1,62 pour 100; tandis que la population vivant du commerce et des transports a triplé, dans la même période, passant de 1.537.876 habitants à 4.644.188.
Voici quelle est la proportion entre les nations qui ont, sous ce point de vue, une statisliijue complète :
Pavs.
nUTTIEME PARTIE.
Populntion Population Population Force publique a^rricole. industrielle, vivant du autres profes-
commerce et sions inommées, des transports, rentiers, etc.
pour 100 pour 100 pour 100 iK)ur 100
France ....
Allemagae. . .
Danemarck . .
Autriche . . .
Etals-Unis. . .
Italie
L'Allemagne dépasse donc de 30,5 pour 100 la proportion de la population industrielle, comparativement aux chiffres de la France; et, après l'Allemagne, la France occupe le premier rang, à ce point de vue, parmi les pays mentionnés.
Mais ce qui doit surtout appeler l'attention, c'est le fait que j*ai déjà signalé, savoir, Taugmentation considérable de la population vivant du commerce et des transports, au détriment de la population agricole et industrielle. Cela démontre l'accroissement continuel des avantages recueillis par les intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs, avantages qui, dans l'agriculture comme dans l'industrie, pourraient être reportés au bénéfice des producteurs et du public en général, si le régime coopératif bien organisé procurait un écoulement direct aux produits.
Crise commerciale. — A partir de 1872, la grande prospérité commerciale de la Franco n'a fait que s'accentuer graduellement. Mais, dès 1876, le phylloxéra exerça sur le mouvement commercial une influence que j'ai déjà notée, mais sur laquelle il y a lieu de revenir.
Le maximum du mouvement commercial atteint par la France correspond aux années 1881 et 1882. A cette époque, les importations arrivèrent à 129 francs par habitant, tandis que les exportations montaient à 95 francs. Mais depuis, une grande diminution est survenue sur le marché et dans le mouvement commercial ; et cela coïncide avec l'accentuation de la crise agricole et industrielle. Ce fait n'a rien d'extraordinaire ; il indique seulement la solidarité qui existe entre les divers facteurs de la richesse et la prospérité publique.
Mais une réaction favorable a été observée dans le mouvement commercial à partir du dernier trimestre de l'année 1887, réaction qui doit continuer, à cause des espérances et des perspectives qu'ouvre la prochaine Exposition universelle de 1889. Cette
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRAU'IS. 690
Exposition donnera une grande impulsion aux transactions commerciales.
Question financièpe. — En traitant la (juestion des budgets, j'ai déjà suffisamment indiqué les causes principales et inévitables qui ont provoqué en France Taugmentation du budget des dépenses, et j'ai signalé la nécessité, parfaitement comprise par les pouvoirs exécutif et législatif, de niveler les recettes et les dépenses, afin de supprimer ce budget extraordinaire dont la conséquence regrettable est l'accroissement de la dette publique. Et si, comme je Tai déjàditàlapage 431,1a génération actuelle n'a pas le droit d'escompter l'avoir de la génératicm à venir, en lui transmettant une dette toucbant aux limites du possible, eu égard aux intérêts à payer, je crois (lu'il arrivera un jour oi'i la conversion de toute la dette publi(|ue en France se fera en 3 pour 100 amortissable. Au moment où j'écris ces lignes, je trouve dans la partie financière du Figaro du 7 avril 1888 l'article suivant, qui donne une idée exacte des conditions dans lesquelles pourrait se faire celte conversion :
« Au 30 septembre 1887, la dette consolidée de la France s'élevait, non compris les obligations du Trésor trentenaires ni les bons du Trésor à échéances fixes :
« En 3 0/0, h 396.073.351 fr. de rentes.
« En 3 0/0 amortissable, à 118.469.220 fr.
« En 4 0/0, à 146.096 fr.
u En 4 1/2 0/0, à 37.212.534 fr.
« En 4 1/2 0/0 1883, à 305.540.359 fr.
« En vertu de la loi du 7 novembre 1887, les rentes 4 1/2 0/0 (ancien fonds) et 4 0/0 ont été converties en rentes 3 0/0.
« Par suite, il a été créé de nouveaux litres de rente 3 0/0 pour une somme, en rentes, de 37.632.997 fr.
«r De sorte que, sauf annulations ou extinctions ultérieures et sous les mêmes restrictions concernant les obligations trentenaires et les bons à échéances fixes, la dette consolidée de la France comprend actuellement :
« En 3 0/0, 434.306.348 fr. de rentes.
« En 3 0/0, amortissable, 118.469.220 fr.
« En 4 1/2 0/0 1883, 305.540.359 fr.
« La rente 4 1/2 0/0 1883, provenant de la conversion en 188,3 de la rente 5 0/0 créée en 1871 et 1872, n'est pas remboursable ni convertissable avant le 16 août 1893.
« La rente 3 0/0 amortissable sera tout entière remboursée en 1953. Elle a été divisée en 175 séries. De 1879 à 1907, 29 ans, chaque année une série est remboursée; de 1908 à 1925, 18 ans,
chaque année i2 séries ; de 1926 à 1938, 13 ans, chaque année 3 séries; de 1939 à 19i5, 7 ans, chaque année 4 séries ; de 1946 à 1950, 5 ans, chaque année 5 séries ; de 1951 à 1953, 3 ans, chaque* année 6 séries.
« Actuellement, 66 ans nous séparent de Tépoque à laquelle la rente 3 0/0 amortissable sera intégralement remboursée.
« Si on calcule la parité entre la rente 3 0/0 et la rente 3 0/0 amortissable, on voit que, la rente 3 0/0 se négociant à 82.05, la rente 3 0/0 amortissable vaut 86.70. En d'autres termes l'écart de A fr. 65 représente mathématiquement et dès maintenant la prime d'amortissement-
<r Supposons que les Chambres françaises votent la conversion du 3 0/0 en 3 0/0 amortissable, et ce, dans les mêmes délais que le 3 0/0 amortissable actuel. On pourrait évidemment demander aux rentiers convertis une soulte de 3 fr. 50par 3 fr. de rente 3 0/0.
« Par là, le Trésor encaisserait une somme totale de 506.690. 7K) francs.
« Voyons ce que coûterait annuellement à l'État l'amortissement en 65 ans, de 1889 à 1953, de toute la dette 3 0/0 perpétuelle.
« Pour rembourser un capital de 100 fr. en 65 ans, ce capital étant productif d'un intérêt de 3 fr., il faut une annuité de 3,51 (intérêt et amortissement).
<« Par suite, pour rembourser (intérêt compris) en 65 ans le capital représentatif des 134.306.318 fr. de rente 3 0/0, l'État devrait payer annuellement 508.138.427 fr., soit 73.832.079 fr. de plus que maintenant.
u Mais n'oublions pas (jue, par le fait de la conversion du 3 0/0 perpétuel en 3 0/0 amortissable, l'État encaisserait une somme de 506. 691). 7 4) fr. représentant la soulte payée par les détenteurs du 3 0/0.
<i Or, s'il demandait h l'emprunt cette même somme, par exemple au cours de 80.10 pour 3 fr. de rente 3 0/0 perpétuelle, comme il l'a fait en 1887, il aurait ù payer, en intérêt, 18.977.181 francs.
f De telle sorte que l'augmentation réelle de la dette consolidée provenant de la conversion du 3 0/0 en 3 0/0 amortissable, serait seulement de 54 millions 854.898 fr.
« Et de cette façon, en 1953, toute la dette 3 0/0 perpétuelle actuelle serait éteinte, exactement comme le sera la dette 3 0/0 amortissable actuelle. »
Lo jour où cette conversion qui ne peut être considérée comme bien onéreuse, sera devenue un fait, le gouvernement français aura raffermi de plus en phis le crédit de la nation et aura rempli un devoir relativement îi la fortune des générations futures.
État du crédit public. — Malgré les vicissiludcs traversées par ce pays, chaque fois que les besoins pressants de la situation ont obligé le gouvernement à recourir au crédit de la nation pour contracter un emprunt quelconque, le public a répondu û cet appel en couvrant plusieurs fois, par des souscriptions volontaires, les sommes demandées. Le dernier emprunt a été couvert 22 fois. Et la cote des valeurs françaises à la Bourse ne subit pas de modifications importantes au moment des souscriptions nouvelles. La France possède donc un fond de ressources inépuisables dans l'épargne privée, toujours prête à subvenir aux besoins de l'administration publique.
Causes principales de la solidité du crédit public en France. — Le crédit de ce pays a suivi une augmentation croissante, due aux causes ci-après :
1° Les gouvernements qui se sont succédé depuis le commencement de ce siècle jusqu'à l'époque actuelle, ont été jusqu'à accepter comme dette nationale des charges qui en réalité n'auraient pas dû peser sur le Trésor français. J'ai dit (page 422) que la France a conservé les dettes des pays qui lui avaient été soumis sous le premier Empire, alors même que ces pays avaient recouvre leur autonomie. Il en résulta une surcharge de i21.72().0(M) francs dont les rentes annuelles (G. 080.000 francs^ sont ainsi réparties :
Honte annuelle à la cliarpc du l'uvM auxquels appaiiienncnt les dettes. Trésor i'runrais.
Belgique 4.(K)0.000fr.
Départements de la rive gauche du
Rhin iOH.OOO
Piémont 1.090.000
Ligurie 353.000
Parme (^t Plaisance ()2.000
Divers 173.000
Total égal O.OHO.OlKJfr.
Bien ([ue cet acte, ce véritahle sacrifice de^a part de la France, lui ait imposé de lourdes charges, il n'en a pas moins ccmlrihué fort eflicacement à consolider le crédit public de celte nation.
2** Parmi les causes (|ui ont servi aussi à fortifier le crédit public, il faut compter le service régulier de ladelte. Kn ce qui concerne le siècle présent, le gouvernement français, quelles qu'aient été les conjonctures qu'il traversait, a toujours intégralement payé les rentes nationales.
On peut dire que TAngleterre, la Frapce et les États-Unis du Nord occupent un rang tout à fait proéminent, au point de vue du crédit public, entre toutes les nations du monde*.
\ . Quelques uatious hispano-américaines ont brillauimeikt consolidé leur crédit. La République Argentine, malgré la grande dette qui pèse sur elle» a atteint pour ses titres une cote au-dessus du pair. Le Chili est arrivé 4 faiiv la conversion générale de sa dette publique extérieure sous de brillantes conditions. Enfin, les États-Unis Mexicains ont vu leur dernier emprunt, lancé sur quelques marchés de l'Europe, être couvert plus de 80 fois.