INDUSTRIES CHIMIQUES
Leur nombre et leur variété. — Les iDdiistrics chimiques ont subi, depuis le commencent de ce siècle, une véritable révolution. Jadis, basées pour la plupart sur la routine et la tradition, elles restaient bornées à un cercle restreint que le hasard seul pouvait élargir; aujourd'hui, ces industries sont devenues véritablement scientifiques : les phénomènes et les réactions se produisent dans des conditions déterminées avec soin, et les recherches, elles-mêmes, sont largement empreintes d'un esprit de méthode et d'induction, duquel on doit attendre d'incessants perfectionnements.
La France a produit trop de grands chimistes industriels pour qu'on ne s'attende pas à la trouverau premier rang, parmi les nations qui ont appliqué leurs découvertes. En réalité, ton tes les branches de l'industrie chimique sont représentées dans ce riche pays. J'examinerai successivement les principales : engrais» acides, soude artificielle, chlore, ammoniaque et ses sels, savons, bougies, gaz d'éclairage, matières tinctoriales, voilà bien des produits dont l'étude même au point de vue purement économique, mériterait tout un volume.
Enivrais. — On estime que la consommation annuelle des engrais en France représente une valeur de 100 millions de francs. Cette somme se répartit entre les engrais végétaux et minéraux. Parmi les premiers, il faut signaler les tourteaux de colza et d'autres graines oléagineuses que Ton prend la sage habitude de conserver au lieu de les exporter comme jadis :
Exportation des tourteaux en 1869. 14. 100.000 fr. 1886. 5.600.000
Il en a même été importé, dans la même année 1886, pour plus de 2 millions de francs. Tous les tourteaux ne sont d'ailleurs pas employés comme engrais, mais on peut estimer à environ 35 millions de francs la valeur de ceux qui sont destinés à cet usage.
De tous les engrais minéraux, le plus important est le phosphate tribasique de chaux, dont la France possède des gisements considérables. Ce phosphate, pour être transformé en superphosphate, doit être traité par Tacide sulfurique, et ce n*est pas là le moindre emploi de cet acide. Cette fabrication est devenue très importante et suffit actuellement aux besoins locaux. Quant aux terrains qui contiennent le phosphate tribasique de chaux, ils ont pris une valeur considérable, et le ministre des travaux publics vient de prescrire aux ingénieurs des mines des recherches à ce sujet. Il faut citer aussi les sels ammoniacaux qui sont extraits dans d'importantes usines, aux environs des grandes villes.
La France importe 16 millions de francs environ dengrais par an ; son exportation atteint 12 millions de francs ; on voit donc qu'elle se suffit presque à elle-même, sous ce rapport. Elle est toutefois loin d'occuper la première place, comme pays producteur. L'Angleterre possède plus de 1.300 fabriques d'engrais divers, soutenues par de vastes associations ; viennent ensuite la Suède et laNorwège, la Belgique, l'Allemagne, TAutriche-Hongrie.
Il est très facile de tromper l'acheteur lorsqu'il s'agit de guano ou d'engrais artificiels, et l'agriculture se plaint souvent de la protection insuffisante dont elle jouit à cet égard. Il a été proposé, récemment je crois, de modifier la loi de 1867 qui régit la matière, et d'édicter de sévères pénalités contre les falsificateurs.
Acide siilfùpique. — La quantité d'acide sulfurique qui se fabrique annuellement en Europe est d'environ 800.000 tonnes. La France, en particulier, produit chaque année 150.000 tonnes, valant 7.500.000 fr. ; il y a quinze ans, sa production n'atteignait que les deux tiers de ce chifl*re. En même temps que l'emploi de l'acide sulfurique se généralisait, le soufre trouvait aussi de nouvelles applications, de sorte que, dans nombre de pays, la France entre autres, Tacide est obtenu par le traitement des pyrites qui le donnent un peu moins pur, mais à bien meilleur marché.
La France exporte et importe des quantités à peu près égales d'acide sulfurique.
Voici dans quel ordre se rangent les principaux pays producteurs :
Angleterre 500.000 tonnes.
France 150.000 —
Allemagne 85.000 —
Autriche 40.000 —
Belgique 30.000 —
Les Ktats-Unis figureraient certainement à Tun des premiers rangs. Le Mexique consomme beaucoup d'acide sulfarique pour le traitement des minerais, mais, malgré l'abondance des pyrites, c'est parlç soufre qu'on l'obtient, ce métalloïde se trouvant en abondance, et dans un état de pureté remarquable, au volcan du Popocatepelt et dans quelques autres endroits.
Sonde artificielle. — La France manque de carbonate de soude naturel et fut longtemps tributaire de l'Espagne sous ce rapport. Je n'ai pas à rappeler dans quelles circonstances Nicolas Leblanc s'immortalisa en trouvant le procédé (jui porte son nom, procédé qui n'est d'ailleurs plus le seul aujourd'hui, car la soude à l'ammoniaque jouit d'une grande faveur. Je veux seulement montrer l'importance considérable de cette industrie du carbonate de soude artificiel, qui tient dans sa dépendance celles de la cristallerie, de la verrerie, de la savonnerie. Les usines de France traitent chaque année 140.000 tonnes environ de chlorure de sodium, c'est h dire autant que celles de tous les autres pays d'Europe réunis, sauf l'Angleterre dont la production est triple de la production française.
La France exporte annuellement environ 4.000.000 fr. de carbonate de soude; quant à l'importation, elle est insignifiante.
11 existe en outre plusieurs fabriques de carbonate de potasse, sel utilisé dans la confection des savons de toilette, la préparation des couleurs, et surtout la transformation de l'azotate de chaux en azotate de potasse.
Le mode de fabrication du carbonate de potasse est un très remarquable exemple des progrès de la chimie moderne: la betterave, après avoir abandonné une partie de son sucre, laisse des mélasses d'où l'on retire de l'alcool par distillation ; le résidu de cette dernière opération est calciné et fournit le salin de betterave, qui contient environ 1/3 de son sirop de carbonate de potasse. Si je me permets cette digression , c'est pour bien faire voir tous les avantages qui résultent d'une exploitation scientifique et raisonnée.
L'exportation de ce sel de potasse représente une somme de 4 à 5 millions de francs chaque année ; de même que pour le carbonate de soude, l'importation est négligeable.
Savons. — Il y a en France 373 fabriques de savons, occupant 5.200 ouvriers et utilisant une force motrice de 1.250 chevaux. La production annuelle est de 1.729.000 quintaux représentant environ 115 millions de francs, somme considérable par rapport au nombre restreint des ouvriers ^. Le plus grand centre de fabrication se trouve à Marseille, où Ton utilise, comme matières saponifiables, les huiles de seconde qualité ; dans les environs de Paris, cette industrie est aussi assez active ; dans le Nord, la graisse animale est substituée aux corps gras végétaux.
L'exportation des savons est en bonne voie. Voici les chiffres pour les trois dernières années :
1884 7.353.000 francs.
Quant à l'importation, elle n'atteint pas 200.000 fr.
Dans tout ce qui précède, il a été lait abstraction des savons de luxe, dont la fabrication se confond avec celle des autres articles de parfumerie.
Bougies stéapiques. — Il y a en France 162 fabriques de stéarine et de bougie; leur personnel se compose de 4.060 ouvriers ; leur force motrice totale atteint 1.600 chevaux; leur production annuelle est de 392.000 quintaux, valant 69 millions de francs. Depuis 1867, cette industrie n'a cessé de prospérer, et sa production actuelle est à celle de l'année précitée dans le rapport 2/3.
Une quarantaine d'usines environ, séparent et traitent en outre les acides gras et préparent la glycérine dont les nombreuses applications n'ont pas peu contribué à diminuer le prix de la bougie.
La France occupe le premier rang pour l'industrie stéarique, tant par la finesse que par l'importance de sa fabrication. Non seulement elle suffit aisément aux besoins toujours croissants de sa consommation, mais encore elle exporte pour une valeur d'environ 5 millions de francs malgré la concurrence que lui font depuis quelques années la Belgique et l'Allemagne.
Raffinage du pétrole. — Depuis la modification de 1871 qui établit une différence de droit de 7 fr. par quintal entre le pétrole brut et le pétrole raffiné, les raffineries se sont naturelle-
I. CVst «l'aillours là une «lisproportiou apparoiilo, comnuino a toutes les iu(lu?lrios dans lesquelles les phénomènes chiini(|urs et les aetions m«^- (lanicpies jouent un rôle prépondérant.
ment multipliées; il en existe actuellement environ 40, employant 6.000 ouvriers. La quantité de matières traitée, qui ne dépassait pas 80 millions de kilos en 1871, est aujourd'hui de 125 millions de kilos.
Gaz d'éclairage. — La fabrication du gaz d'éclairage est une des branches les plus importantes de l'industrie chimique : 770 fabriques, 14.700 ouvriers, 4.400 chevaux de force motrice, une production annuelle de 567 millions de mètres cubes valant environ 150 millions de francs, telles sont les principales données statistiques. Il faut ajouter, ce qui n'est pas à négliger, que la quantité de coke résultant annuellement de la distillation est de 14 millions de quintaux valant 41 millions de francs et que les autres sous-produit représentent environ 8 millions de francs. La valeur de l'ensemble ne s'élève à guère moins de 200 millions chaque année,
La puissante compagnie du gaz de Paris, qui dessert non seulement la capitale mais encore 53 communes suburbaines, a livré à la consommation, en 1884, la moitié de la production totale (367 millions de mètres cubes). Les quelques chiffres suivants donneront une idée de l'importance de cette société :
Nombre des usines 18
Longueur de la canalisation 2.075 kilom.
Nombre des abonnés 184.564
Nombre des becs pour l'éclairage
public 60.000
Nombre des becs pour l'éclairage
privé 1.716.337
Le prix moyen du gaz est trop élevé en France, et les justes réclamations du public n'ont pas trouvé jusqu'ici, la satisfaction qu'elles méritaient. D'autre part, la Compagnie Parisienne, tout en maintenant ses tarifs, a fait, et c'était son droit, des efforts couronnés de succès pour empêcher la généralisation de l'éclairage électrique, de sorte que Paris, la première ville du monde, présente cette anomalie singulière de ne posséder que 66 foy-ers électriques dans ses rues et ses avenues. Quant à l'éclairage àdomicile par l'électricité, il s'est bien fondé des sociétés dans le but de l'organiser pour quelques quartiers, mais ces essais isolés ne sauraient aboutir au desideratum du public : le mètre cube de gaz ou son équivalent électrique à 0 fr. 20 c.
L'industrie du gaz est certainement Tune de celles qui ont le plus prospéré: en 1872, il n'y avait que 550 fabriques; 601 en
Nombre
production annuelle
de fabriques.
en mètres cubes.
1878 et 770 aujourd'hui. L'ensemble des capitaux engagés atteint au moins 700 millions de francs.
A Texception de la Lozère, tous les départements de France possédaient, en 1883, des usines à gaz. Voici quelques chiffres relatifs à Timportance de leur production :
Départements.
Seine
Nord
Gironde
Rhône
Bouches-du-Rhône.. .
Le bon marché de la matière première n'est certainement pas étranger à l'abondance des usines à gaz dans le Nord, mais il faut surtout voir dans ce chiffre élevé un indice de l'activité industrielle qui fait de ce département l'un des plus intéressants de France.
La consommation moyenne du gaz, dans le département de la Seine, est d'environ 100 m. c. par habitant et par an; à Londres, elle atteint 130 m. c, circonstance qui s'explique par la multiplicité des petites habitations particulières et l'état nébuleux de l'atmosphère.
Les usines à gaz paient environ 12 millions de francs par an à l'Etat; elles sont en outre soumises à des redevances municipales qui, pour Paris, s'élèvent à 18 millions de francs.
Matières colopantes. — L'industrie des matières colorantes a subi de profondes modifications par suite des progrès qui ont été faits depuis trente ans dans la fabrication des teintures artificielles dérivées du goudron. Les couleurs de cette catégorie annuellement fabriquées en Europe représentent 100 millions de francs qui se répartissent à peu près de la manière suivante :
Allemagne 70.000.000 fr.
Grande-Bretagne et Irlande 11 .000.000
Suisse 8.000.000
France 6.000.000
Autriche-Hongrie 5.000.000
L'Allemagne occupe, comme on le voit, la première place et exporte une grande partie de sa fabrication; la France, quoique en progrès, ne peut suffire aux demandes de son industrie tinc-
toriale et importe chaque année pour environ 10 millions de francs de matières premières ou de teintures préparées, tandis que son exportation dépasse à peine 3 millions de francs.
Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les produits colorants naturels, tels que l'indigo, la cochenille, la garance, le bois de campèche, le curcuma, aient perdu autant d'importance que les dérivés de la houille en ont gagné. L'importation de ces végétaux s'est élevée à 30 millions de francs en 1886, chiffre inférieur, il est vrai, de 1/6 à celui de 1873, mais encore considérable. L'exportation, qui se compose surtout de produits fabriqués, représente à peu près 26 millions de francs.
Condasion. — L'industrie chimique compte encore bien d'autres branches importantes, mais l'espace me manque pour les examiner. Je me bornerai à reproduire ici, à titre de conclusion, quelques chiffres relatifs à l'importation et à l'exportation des produits chimiques en général depuis vingt ans * :
Années. Importation. Exportation.
18G9 23.100.000 fr. 60.000.000 fr.
Ce tableau caractérise bien la situation de l'industrie chimique française qui demande à l'étranger des quantités croissantes de matières premières 2 et s'est vue, d'autre part, contrainte à ralentir son exportation pour satisfaire aux besoins de la consommation locale.
1. Los matières colorautos ne sont pas comprises daus ce tableau.
2. Les azotatf'3 tle soude et de potasse seuls entrent pour plus de 20 millions de francs dans l'importation de 1880, le tartre brut pour 3.500.000 francs.