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FAILLITE DES AMBITIONS MONDIALES

La puissance sur mer, cause des prog^rès anormaux et si extraordinairement rapides que fit FEurope, dans le courant des cinq derniers siècles, ne pouvait produire que des résultats éphémères.

Ces résultats avaient été trop considérables pour la faible importance des efforts qu41s avaient coûtés. Ils étaient condamnés à être sans lendemain comme ceux auxqpiels ont toujours abouti étalement les trop vastes empires du monde, dus uniquement au g^énie de conquérants et non à l'œuvre du temps : du temps, seul facteur capable de former les collectivités véritablement puissantes en g^roupant entre elles des populations voisines dont la réunion se fait par les rapports et les échangées journaliers, par la communauté des intérêts, par Taffinité des aspirations.

Les immenses puissances de TEspag^ne, du Portug^al, de la Hollande, fondées par des aventuriers, furent sans durée; acquises sans efforts, elles succombèrent pour ainsi dire sans chocs ; leur chute ne ressembla en aucune façon à celle des peuples tombant pour leur indépendance et pour leur liberté.

La splendeur de l'Europe, ensemble de toutes ces puissances, est condamnée fatalement à subir le même sort que celui qu'a eu à subir chacune de ses parties.

Dès le milieu du dix-neuvième siècle, tous les Euro-

péens furent expulsés du continent américain, si on en excepte le Canada, quelques îles insignifiantes et de petits territoires sur la côte nord de TAmérique du Sud :

A la suite de Tinsurrection américaine, la guerre de 1775-1783 consacra l'indépendance des États-Unis.

En 1814, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, se révoltèrent contre l'Espagne . A la voix de Bolivar, les citoyens enlevèrent la victoire et proclamèrent la République de Colombie. Toute l'Amérique espagnole, suivant cet exemple, se souleva avec une rapidité vertigineuse. La restauration du pouvoir absolu dans la péninsule, en 1820, précipita la ruine de la domination espagnole. Le Mexique, le Pérou, le Chili, l'Argentine conquirent leur indépendance par la force des armes et, en 1833, l'Espagne disparut des deux continents américains à l'époque où ses colonies, sorties de la période d'enfance, devenaient des pays prospères et des premiers marchés du monde.

En 1823, l'infant dom Pedro se fit proclamer empereur du Brésil, malgré la volonté de son père, et, dans l'impuissance d'agir autrement, dans l'impossibilité de conserver par la force son immense colonie, le Portugal se résigna à s'en séparer sans violences.

En cinquante ans, l'expulsion complète des Européens des deux Amériques fut achevée.

L'expulsion des Européens du continent asiatique a commencé en 1898.

Si l'on ne peut prévoir exactement qu bout de combien de temps cette nouvelle élimination sera consommée, tout porte à penser qu'elle sera beaucoup plus rapide que le fut celle des Européens des deux Amériques. Quand celle-ci s'opéra, en effet, les immigrants possédaient, depuis plus de deux siècles, la totalité du territoire; les autochtones peu nombreux, incapables

d'offrir de résistance, avaient été absorbés ou détruits, et les races blanches d'Europe furent chassées par des peuples de leur religfion, sans passé, sans histoire, à la tète desquels les fils des anciens colons, issus de leur sauQ, conquirent la liberté de leur nouveau pays et s'affranchirent de l'immixtion dans leurs affaires de gouvernements métropolitains dont les idées comme les actes étaient incompatibles avec les progrès et le développement de leur nouvelle patrie.

L'occupation par des Européens de pays d'Extrême- Orient est, au contraire, toute récente; elle n'a jamais été que partielle ; les races jaunes constituent les plus vieilles civilisations du monde; elles ont une religion, des mœurs, des traditions séculaires qui forment de leurs collectivités, les plus nombreuses de la terre, un ensemble compact capable de jeter à la mer tout ce qu'il y a de blancs en Asie, si ces peuples n'avaient eu aussi profondément horreur de la guerre, horreur de tout acte militaire avant que les Européens les aient forcés à se constituer des armées régulières, en leur prenant ports et côtes, en les écrasant continuellement des plus lourdes indemnités.

Le premier acte d'expulsion des Européens d'Asie ne fut pourtant pas l'œuvre des Jaunes; il fut l'œuvre des Américains. Pour prendre les colonies espagnoles, les États-Unis ont invoqué le droit de prépotence, d'après lequel « tout État en qui la vie politique fait défaillance est incorporé par un voisin en qui réside la force » . Les Américains ont prétexté que les Espagnols ne remplissaient pas leurs engagements vis-à-vis de leurs colonies. De fait, l'Espagne y a failli puisque la marine espagnole n'a pas été capable de défendre ses possessions et d'empêcher les Américains de venir porter la guerre dans des pays dont elle devait assurer, comme nation souveraine, la sécurité des citoyens et l'inviolabilité du sol.

Ce ne fut pas une guerre; ce fut un tir à la cible, un massacre dans lequel les descendants des Conquistadores montrèrent toute l'infériorité qu'on peut attendre de gens assez inconséquents, assez imprévoyants pour se déclarer protecteurs de pays qu'ils se savent incapables de défendre. Après la destruction de ses flottes à Cavité et à Santiago de Cuba, l'Espagne fut forcée de céder aux États-Unis : les Philippines, Cuba, Porto-Rico.

Ce fut à la fois pour les Européens la primitive expulsion d'Asie et le début de pertes d'iles des Antilles, en commençant par la plus grande et la plus riche.

Les premières années du vingtième siècle accentuèrent encore davantage ce mouvement initial d'expulsion des Européens des mers d'Extrême-Orient; elles l'accentuèrent d'une façon beaucoup plus nette parce que, cette fois, des Européens ne furent pas chassés par des envahisseurs étrangers qui, comme tous les envahisseurs, sont condamnés à subir le même sort qu'ils ont infligé aux autres, mais, par des peuples nombreux, vigoureux, se dressant à la suite d'efforts énergiques extraordinairement rapides, pour défendre la suprématie de leur race dans un continent qui doit incontestablement demeurer leur propriété.

Tandis que, sur la côte de Chine, se dressaient lentement les fortifications de Port-Arthur, dans le silence et le travail, les Japonais se préparaient fébrilement à la guerre. Ils n'attendirent pas que fussent terminés les arsenaux russes. Par une action aussi déloyale que brutale, ils engagèrent les hostilités sans aucune déclaration préalable, suivant les principes qu'ils tiennent de ceux qu'ils proclament leurs maîtres. La question engagée n'était ni celle de Corée, ni celle de Mandchourie; c'était celle de la suprématie de la race blanche ou de la race jaune. C'était une de ces questions qui ne peuvent être réglées que par les armes. Le

LA MER Si

jugement des batailles donna la victoire aux Japonais. Us acquirent la Corée, une partie des Saghalines, la retraite des Russes de la Mandchourie, et, par-dessus tout, ils gagnèrent le véritable enjeu de la guerre, ce prestige qui leur manquait pour entraîner à leur suite tous les peuples de race jaune à la rénovation de TAsie. Le réveil de la Chine par le Japon va bouleverser réquilibre mondial, si tant est qu'on puisse appeler bouleverser remettre les choses en leur place, laisser vivre entre eux comme ils Feniendent des peuples qui, depuis des siècles, n'avaient jamais songé à gêner personne.

De 1898 à 1905, deux puissances maritimes européennes furent anéanties : la marine espagnole fut détruite par les Américains; la marine russe par une marine jaune, la première que les générations aient vue sur les mers depuis le commencement de nos âges et qui, d'une façon grandiose, prouva que l'Asie, elle aussi, voulait revendiquer sa part des mers du globe.

C'est, pour l'Europe, la fin de cette ère de prospérité inouïe qu'elle traversa du quinzième au vingtième siècle quand, pendant cinq cents ans, elle put s'étendre indéfiniment dans d'immenses territoires habités par des races sans défense.

Les batailles de Santiago et de Tsushima créèrent dans l'Atlantique et en Extrême-Orient des zones dangereuses que l'évolution contemporaine mondiale rend chaque jour de plus en plus infranchissables pour les Européens.

En 1870, il n'existait dans le monde que les deux marines anglaise et française. En 1898, il y en avait u€uf.

En 1870, l'ensemble des budgets des huit principales marines montait à 625 millions. Aujourd'hui, ce même total s'élève à plus de 2.636 millions de francs. En 1870, les autres pays ne dépensaient absolument rien pour leur puissance sur mer; en 1907, tous font des sacrifices pour leur développement maritime; insig^nifiant il y a vingt ans, le total de leurs budgets est monté en 1907 à 292.247.000 francs.

En 1870, il n'existait pas d'armées solides en dehors de l'Europe et de l'Amérique. Aujourd'hui toutes les nations ont des armées permanentes; les effectifs de celles du Japon ont été portés à 750.000 hommes; les effectifs de celles de Chine sont de 500.000 hommes et, dans dix ans, doivent être d'un million d'hommes.

En 1870, on ne trouvait pas un canon au delà de Gibraltar et d'Âden. Aujourd'hui, les côtes de tous les détroits, de tous les ports, sont hérissées de batteries. Il y en a partout, en Europe, en Amérique, en Australie, au Japon, en Chine ; celles de Sidney sont armées par 152 pièces de canon ; celles de Hong-Kong en comptent 92; celles des Bermudes, 100. La Spezzia est défendue par 200 bouches à feu; Liban, par 400; Cronstadt, par 800 !

En 1870, l'Angleterre et la France seulement possédaient une industrie suffisamment développée pour construire des bâtiments de combat comme les frégates cuirassées. Aujourd'hui, toutes les nations d'Europe, les États-Unis, le Japon peuvent construire de toutes pièces des cuirassés de 20.000 tonnes, fabriquer des plaques de cuirasse, couler des canons de 305 millimètres. L'arsenal japonais de Kure emploie 27.000 ouvriers travaillant avec une activité fébrile, c'est-à-dire autant qu'on en entretient à ne presque rien faire dans tous les arsenaux de France réunis !

C'est à la fois, chez tous les peuples, sur mer et sur

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