LA M£R
terre, Tarmement universel; et chez ceux qui viennent de naître et chez ces 410 millions de Chinois auxquels la vieillesse des temps avait donné la sag^esse de renoncer à l'emploi des armes pour s'adonner entièrement aux lettres et aux sciences du passé, et même chez les peuples neutres qui, comme les Belges, ne pouvant pas faire la guerre chez eux, ont créé une armée pour combattre les nègres !
Jusqu'au dix-neuvième siècle, les grandes guerres étaient restées cantonnées en Europe et en Asie. Depuis, la mêlée est devenue générale; tous les peuples se battent.
Si, depuis trente-six ans, les guerres ont pu être évitées en France même, bien que nous ayons eu à traverser des périodes très critiques, particulièrement en 1875, 1885, 1898 et 1905, sur toute la surface du globe, on s'est battu depuis 1870 comme jusque-là jamais on ne s'était battu.
Pour s'en convaincre il n'y a qu'à jeter les yeux sur la nomenclature qui suit :
Date*.
Guerres et expvditîuns.
Franco-allemande .
Ashanties.
Début des affaires du Tonkin.
Zoulous.
Turco-serbe.
1876-1879 Chili et Bolivie.
1877-1878 Russo-turque. — Oï'ise de Bosnie.
Révolte de la Nouvelle-Calédonie*
1879-1884 Chili et Pérou.
Afghanistan.
Monténégro.
Tunisie.
Éffvpte. — Bombardement d'Alexandrie,
1882-1885 Tonkin.
Chine et France.
Dates. (iucrret et expéditions.
1884-1886 Madagascar.
1885 Bulgarie et Serbie.
1885-1887 Italo-abyssine.
1887-1890 Soudan.
1890-1893 Dahomey. — Siam.
1895 Madagascar.
1895 Sino-japonaise.
1897 Gréco-lurquc.
1898 llispano^méricainc.
1899-1900 Egypte.
1899-1902 Transvaal.
1900 Sino- européenne.
1903 Le tribunal de la Haye déclare privilégiées les
créances des trois puissances qui ont coulé la flotte vénézuélienne.
1903-1905 Russo-japonaise.
1904 Les Anglais occupent Lliassa (Tliibet).
1905 Expédition des Hollandais à Gélèbes. — Révolte de
TYémen.
1906 Colonne française d'Oudjda.
1906-1907 Honduras et Nicaragua.
1907 Occupation d'Oudjda. — Révolte de l'Yémen. -—
Bombardement des ports du Maroc.
Si des Français trop égoïstes ou trop ignorants pour prêter attention à ce qui se passe en dehors de leur propre pays peuvent s'extasier sur les progrès du pacifisme général, il est impossible que Russes, Espagnols, Chinois, Turcs, Grecs, Arméniens, Roers, Annamites, Dahoméens, Hovas, demeurent convaincus de l'arrivée de la paix universelle !
Beaucoup des autochtones assez âgés pour avoir vu dans leur pays l'invasion européenne de ces trente dernières années, pensent, tout au contraire, que l'arrivée des hommes blancs a été le signal de la guerre générale et que leur invasion du dix-neuvième siècle a ouvert pour l'humanité la période des malédictions et des désastres !
Notre époque, que beaucoup considèrent comme le
commencemeat de Tère de la paix universelle, pourrait bien n'être que le prélude de regorgement général des peuples endormis!
Devant ces armements universels, les expéditions d'outre-mer ont pris un développement inconnu jusqu'à notre époque. L'Angleterre a envoyé 250.000 hommes au Transvaal. Les Américains avaient concentré devant Santiago de Cuba toutes leurs forces maritimes pour appuyer le débarquement d'un effectif de troupes dix fois supérieur à celui des Espagnols. Les Japonais ont employé 520.000 hommes de troupes, 100.000 coolies chinois, des escadres de 274.000 tonnes, une flotte de 250 transports. Avec ces forces ils ont réussi a détruire 321.000 soldats des armées russes, 73 bâtiments de guerre de 347.000 tonnes et à s'emparer de 900 canons et de 100.000 fusils. Ces bouleversements complets dans les conditions des luttes d'outre-mer, ces nouvelles actions de guerre au loin par conoentration de centaines de mille hommes et de flottes de soixante bâtiments, prouvèrent à toutes les nations maritimes combien était illusoire la création de points d'appui constitués par de petits arsenaux défendus par 8 canons et quelques milliers d'hommes, combien même une telle création pouvait être dangereuse en présentant, à des adversaires éloignés de la métropole, une proie facile à dévorer pendant la guerre ; pendant la paix, un point faible capable de donner matière à un perpétuel chantage analogue à celui qu'à toutes les époques l'Angleterre exerça vis-à-vis de la France. « Les Anglais, disait Napoléon, nous ont-ils jamais laissé quelques colonies, c'est afin de nous épuiser en vaines dépenses pour leur conservation, et c'est pour nous maintenir malgré nous pacifiques par la crainte de les perdre. »
Les sacrifices qu'exige aujourd'hui une place de guerre
éloignée de la métropole pour remplir efficacement son but sont beaucoup trop considérables pour qu'aucune nation maritime puisse y consentir en faveur de tous ses points d'appui lointains.
Pour maintenir à l'extérieur le prestige de leur puissance, des points d'appui pour leurs flottes sont indispensables aux nations maritimes. Dans les conditions actuelles, ces places fortifiées exigent des dépqnses et un déploiement de forces tellement considérables qu'il devient impossible, même à l'Angleterre, d'en posséder de nombreux. Ne pouvant acquérir dans certaines mers ce qu'il est absolument indispensable d'y entretenir pour y opérer, la seule solution était d'abandonner ces mers à ceux contre lesquels la lutte devenait impossible.
C'est ce que firent au vingtième siècle, dans une mesure plus ou moins grande, l'Angleterre, la France, l'Allemagne, ce que voudrait faire à l'heure actuelle une partie importante de l'opinion publique aux États-Unis.
Aussitôt la destruction de la flotte russe, l'Angleterre fit rentrer d'Extrême-Orient les cinq cuirassés de premier rang qu'elle y entretenait depuis des années, s'efforçant ainsi de bien indiquer que ses escadres des mers de Chine avaient pour objectif les flottes russes et qu'elle ne comptait d'aucune façon tenir tête aux armées navales japonaises.
Les travaux projetés à Weï-haï-Weï furent suspendus.
En 1906, l'Angleterre a déclassé ses points d'appui d'Halifax et d'Esquimault, au Canada; ceux de Sainte-Hélène, de Port-Stanley dans l'Atlantique sud. Les travaux de la Jamaïque et de Sainte-Lucie aux Antilles ont été arrêtés. Cela a été la retraite complète des mers américaines. Pas plus qu'en Chine d'ailleurs, l'Angleterre n'avait commis l'imprudence de s'engager
par des acquisitions territoriales dans le Pacifique américain, les archipels de Tonga et de Gook dépendant du Pacifique australasien.
L'abdication de la France du bassin oriental de la Méditerranée remonte à 1882, lorsqu'elle abandonna les clefs du canal de Suez. Depuis, notre pays n'a cessé, dans cette mer, de battre en retraite vers l'Occident, se désintéressant d'abord de l'Egypte, offrant ensuite la Tripolitaine à l'Italie.
A Nouméa, à Tahiti, à la Martinique, à Port-Courbet, les projets et les commencements de construction des points d'appui ont été suspendus. Sans renoncer à fortifier Dakar et Diego-Suarez dans un avenir plus lointain, on compte pour le présent consacrer à Saigon toutes les dépenses consenties pour la défense des possessions d'outre-mer.
En s'installant à Kiao-Tchéou, l'Allemagne pensait que le partage de la Chine était déjà commencé et comptait s'emparer de tout le Chantoung. Au commencement de 1906, elle a retiré toutes ses garnisons, à l'exception de celles destinées à défendre le port même de Tsingtau. Les troupes allemandes ont quitté le Pet- Chili en avril 1905. De tous les Européens, les Allemands ont le plus nettement et le plus rapidement indiqué, par leur retraite complète, l'abandon de leurs vastes prétentions sur des territoires chinois.
Les Américains trouvent lourdes les charges que leur occasionne l'occupation des Philippines. La puissance japonaise les effraie. Un membre de la Chambre des représentants a soumis une résolution demandant que le Président entame des négociations avec les autres nations dans le but d'arriver à un accord par lequel la
iieutralité des Philippines et leur indépendance seraient reconnues, lorsque les États-Unis auraient accordé à ces iles le régfime de liberté qu'elles réclament. Un autre a proposé de vendre au Japon les Philippines avec leurs 7 millions d'habitants. Un parti opposé veut, au contraire, qu'on n'abandonne rien, qu'on couvre Gavite de forteresses inexpug^nables et qu'on dote de garnisons suffisantes pour résister à toute attaque les principales positions des iles. En attendant, les Américains pratiquent en Chine la politique du désistement. Ils renoncent à toutes les indemnités, à tout prestige, pourvu qu'on leur permette d'écouler leurs tissus, leur farine, leur pétrole. Cette politique de renonciation ne leur réussit guère ; le boycottage général de leurs produits, en 1904-1905, leur a fait perdre des millions; aucune compensation ne leur a été accordée; leurs récriminations, leurs doléances sont restées vaines.
Comme autrefois l'éprouvèrent les Carthaginois, les Américains expérimentent aujourd'hui qu'une politique de marchands n'est pas suffisante à un pays pour lui permettre de devenir une puissance mondiale.
Par suite de l'armement général de tous les pays du monde, de la mise en état de défense de toutes les côtes, de tous les sols, c'est, sur toute la ligne, la faillite complète de ces petites places fortes extra-européennes au moyen desquelles, pendant plusieurs années, les nations d'Europe avaient espéré de pouvoir prolonger, dans les cinq parties du monde, la puissance que, depuis le quinzième siècle, tour à tour, chacune d'elles détint.
Et, du fait de tous ces abandons, l'échiquier naval du monde a subi de profondes transformations en comparaison de l'aspect qu'il présentait à la fin du dix-neuvième siècle.