‹ La France africaineChapitre 31 sur 68 · EN EUROPE · texte numérisé non relu

EN EUROPE

Le péril allemand, le péril de la Triplice est le plus pressant! La comparaison des armées, des marines, des mouvements des populations, suffirait à persuader de l'imminence de ce péril ceux qui n'en sont pas restés convaincus depuis les sinistres événements de 1870. La France ne peut faire face à ce danger que par une alliance. Des hommes d'État illustres, auxquels le pays ne saurait garder trop de reconnaissance, avaient réussi à le conjurer par l'alliance franco-russe. Mais l'Angleterre était ennemie de la Russie qu'elle craignait de voir arriver dans l'Inde et sur le golfe Persique ; pour abattre la puissance russe, elle n'aurait pas hésité à

marcher même avec des Jaunes si la France avait combattu à côté de son alliée, en Extrême-Orient. Dans ces conditions, l'intervention de la France eût été pratiquement beaucoup plus désastreuse qu'aurait pu être précieux son appui; elle n'eut pas lieu.

Les défaites, les troubles intérieurs de la Russie auraient bien considérablement diminué la puissance effective de la Duplice si, déjà, les attaques d'une partie de la nation française, engouée on ne sait pourquoi du Japon, et l'aide jugée trop minime, fournie pendant les hostilités, n'en avaient profondément sapé les bases.

L'empereur d'Allemagne ne pouvait manquer une aussi belle occasion de faire trembler l'Europe. La défaite de Moukden nous lança dans une série de querelles d'Allemands qui nous mena à la conférence d'Algésiras. La France n'avait qu'une ressource, c'était de chercher une autre alliée que la Russie; elle le fit.

L'Angleterre se trouve aujourd'hui dans la nécessité <le détruire la marine militaire et commerciale allemande; dans quelques années, elle ne le pourrait peutêtre plus. Sa victoire absolue, en agissant avec nous, serait plus certaine et plus complète, même en admettant que, sur terre, la fortune des armes ne nous fût pas favorable. L'Allemagne serait rayée des mers pour cinquante ans, peut-être pour toujours, parce que tous les succès remportés à sa frontière ne lui permettraient plus de se réinstaller là où Anglais, Américains, Japonais, Chinois auraient pris sa place. Pour l'Angleterre, ce serait une nouvelle ère de prospérité immense; ce serait supprimer le danger avant qu'il devienne irrémédiable. Pour l'Allemagne, ce serait un véritable désastre que ne pourrait compenser l'acquisition d'une nouvelle Alsace- Lorraine; depuis trente ans, elle a fait des efforts immenses pour son développement sur mer; elle est devenue une puissance surtout industrielle et maritime ;

elle ne se nourrit plus elle-même ; il lui faut la mer pour sa prospérité. C'est pourquoi l'entente anglo-française peut être tout à fait efficace pour le maintien de la paix; c'est pourquoi, malgré ses désavantages, nous avons eu raison de la contracter. La puissance de la mér protège notre frontière de l'Est! Les cuirassés anglais de Douvres arrêtent les bataillons allemands ! C'est un revirement et un premier indice de l'importance du rôle que dans l'avenir les mers vont jouer dans la vie des peuples !

Il semblerait donc que nous n'ayons plus à nous préoccuper de l'Angleterre puisque c'est notre entente avec elle qui nous préserve le plus sûrement du plus grave péril qui nous menace, du péril de la Triplice! du péril allemand! Ce serait commettre une très grave erreur!

Nous avons grandement à redouter de l'Empire britannique, avec notre politique actuelle; nous risquons de tomber entièrement sous sa suzeraineté, de devenir vis-à-vis de lui une sorte de Portugal, mais un Portugal encore beaucoup plus esclave parce que si nous n'étions garantis de l'Allemagne et des Jaunes que par son appui, elle tiendrait d'une façon absolue notre sort entre ses mains. Tous les précédents historiques de l'Angleterre sont là pour nous convaincre que, dans de telles conditions, il nous serait impossible de ne pas croire qu'un jour ou l'autre elle n'en abuserait pas et, qu'en échange d'un avantage plus ou moins considérable, elle n'hésiterait pas à nous abandonner. Par-dessus tout, l'Angleterre n'a jamais pensé qu'à elle-même ; c'est ce qui fait à la fois l'odieux de son caractère mais en même temps sa force.

Ne compter que sur l'Angleterre pour arrêter les Allemands à la frontière de l'Est, les Jaunes en Indo- Chine, ce serait risquer d'avoir à supporter de sa part un chantage analogue à celui que, pendant tant de

siècles, elle a exercé vis-à-vis de nous au moyen de nos colonies que nous ne pouvions pas défendre contre sa marine.

« Ceci ! cela ! ou je vous prends vos colonies « , nous at-elle dit si souvent ! « Ceci ! cela ! ou je laisse les Allemands envahir votre frontière de l'Est, les Japonais envahir votre Indo-Chine» , ne manquerait-elle pas de nous dire un jour ou l'autre.

L'Angleterre est notre meilleure cliente, nous lui vendons pour près de 1.500 millions de francs par an; nous ne sommes nulle part, pour le moment, en compétition grave avec elle; nous avons tout intérêt non seulement à ce qu'elle vive, mais encore a ce qu'elle soit le plus prospère possible, parce qu'elle est actuellement à la fois notre plus fort soutien militaire et notre plus grande ressource commerciale; mais, tout en maintenant avec la Grande-Bretagne l'entente la plus cordiale, il nous faut absolument demeurer indépendants d'elle en lui rendant notre alliance non seulement avantageuse, mais aussi absolument nécessaire.

Comment y arriver? Ce sera dit plus loin. Quoi qu'il en puisse être, il est certain que, malgré nos excellentes relations de l'heure présente, nous ne pouvons nous considérer comme entièrement garantis vis-à-vis de l'Angleterre, et qu'en Europe nous sommes obligés de nous maintenir prêts à résister à des agressions brutales de l'Allemagne et à des prétentions trop exagérées de l'Empire britannique.

KN ASIE

Lorsque, le 24 décembre 1885, la Chambre accorda, par 274 voix contre 270, les crédits demandés pour l'expédition du Tonkin, la situation politique en Extrême- Orient était toute différente de ce qu'elle est aujour-

d'hui. Depuis vingt ans, une transformation totale a élevé le Japon au rang de puissance de premier ordre et a bouleversé complètement Tétat social de la Chine. Les conséquences de cette évolution sont d'une telle importance qu'il est indispensable, pour se rendre exactement compte des périls auxquels, dans la suite des temps, nous pouvons avoir à foire face, d'examiner de près la situation que ces faits nouveaux nous créent visà-vis des puissances jaunes, avec lesquelles nous nous trouvons aujourd'hui directement en contact, situation tout à fait différente de celle où la France était placée vis-à-vis d'elles, quand une majorité de quatre voix décida le maintien de nos troupes au Tonkin.

Bien que l'histoire écrite fasse connaître la vie du peuple japonais depuis trois mille ans et que la fondation de cet empire, dont le sol n'a jamais été violé, remonte à 660 avant Jésus-Christ, il y a un siècle l'empire du Soleil-Levant était encore plus complètement inconnu des Européens que la Chine. A la suite de troubles intérieurs, le Japon avait été entièrement fermé aux Européens en 1637; les Hollandais seuls y étaient restés tolérés, encore n'était-ce que dans l'île Kiousiou, la plus méridionale de l'archipel. Cène fut qu'en I85I que le Japon, sous la menace des canons du commodore Perry, consentit à ouvrir un premier port aux étrangers et à accorder aux Américains quelques libertés commerciales qu'obtinrent ensuite de 1858 à 1862 Anglais, Français et Russes.

Le contact des étrangers provoqua la grande révolution de 1868.

Cette révolution marqua la fin des shoguns, des daïmos, des samuraïs; la disparition de la féodalité; le rétablissement du pouvoir impérial.

Elle ne fut pas l'œuvre spontanée des foules, mais

l'œuvre raisonnée d'une élite. Elle eut un caractère tout à fait particulier en ce sens que, destinée à mettre fin à la féodalité, elle fut une entreprise féodale dirigée par les chefs des deux grands clans : « Satsuma et Gho- Ghiu » ; au lieu de profiter surtout au peuple, d'augmenter son bien-être et sa liberté, elle profita surtout à l'empereur, et laissa le peuple dans le même état.

L'année 1868 reçut le nom de Meiji. C'est l'ère nouvelle des Japonais; 1907 est la trente-neuvième année du Meiji.

La féodalité dépossédée, toutes les fonctions ne furent plus données qu'à la capacité ; les samuraïs durent déposer leurs sabres; les privilèges pécuniaires furent abolis; l'impôt fut réparti également entre tous.

Avec une rapidité extraordinaire, les Nippons, décidés à devenir aussi vite que possible les égaux des Européens, s'approprièrent tout ce qui, chez ceux-ci, leur parut constituer des causes de la supériorité du blanc sur le jaune. Brusquement, le Japon passa du moyen âge au dix-neuvième siècle. Tout fut modifié à la fois : gouvernement, état de la propriété, mœurs, lois, coutumes. Mais néanmoins, en 1885, au moment où nous faisions la conquête du Tonkin sur la Chine, il était impossible de pressentir avec quel degré d'intensité et de rapidité s'achèverait l'évolution du nouvel empire, transformé en puissance de premier ordre par trois guerres victorieuses.

Ce ne fut qu'en 1889 que le régime constitutionnel fut inauguré au Japon, qu'on décida la formation d'une armée de 100.000 hommes et la création d'une flotte de vingt navires de guerre. Ce ne fut qu'après que le traité de Simonosaki eut livré l'empire chinois à la discrétion du Japon que les puissances européennes purent être convaincues qu'en Extrême-Orient il faudrait, à l'avenir, compter avec un nouvel adversaire. Elles vou-

lurent Tarrêter brusquement au milieu de son triomphe de 1895. Le même jour, la Russie, TAllemag^ne, la France donnèrent au Gouvernement japonais le a conseil amical » d'évacuer la Mandchourie et de conclure la paix.

Les Japonais n'ont pas oublié comment leur fut ravi le fruit de leurs victoires. Ils en conservent une rancune d'autant plus vive qu'après les avoir forcés à abandonner Port-Arthur et le Liao-Toung au nom du principe de l'intégrité de la Chine, les Européens s'empressèrent aussitôt de violer ce même principe. Le 6 mars 1898, les Allemands se firent céder à bail la baie de Kiao-Tchéou. Immédiatement la Russie revendiqua les deux ports de Talien-Wan et de Port-Arthur ainsi que la presqu'île de Liao-Toung, dont elle venait d'exigerl'évacuation. Pour surveiller les uns et les autres, l'Angleterre se fit concéder le port chinois de Weï-Haï- Weï. La France obtint la baiedeKouang-Tchéou-Ouan.

Le principe de l'intégrité de la Chine n'était plus qu'un vain mot. Les puissances se répartirent de larges zones d'influence autour des nouvelles possessions qu'elles venaient d'occuper. On put croire un moment que l'heure avait sonné du partage de la Chine.

Dès lors, le Japon se fixa son but. « Vaincre la Russie, devenir prépondérant en Chine et maître de toutes les mers du Pacifique occidental, chasser de l'Asie orientale tous les Européens, s'emparer de leurs colonies, affranchir tous les peuples jaunes. »

Ce plan grandiose a déjà reçu un magistral commencement d'exécution.

Les Japonais sortirent grandis de la crise de 1900. Leurs troupes se trouvèrent les premières en force devant Tien-Tsin; c'est grâce à l'insistance de leur chef que fut décidée la marche sur Pékin et que les légations furent délivrées alors qu'il en était encore temps. Du

coup, ils furent définitivement admis dans le concert des puissances civilisées.

Dès 1898, les traités avec les Européens avaient été revisés ; Texterritorialité avait été abolie.

En 1902, le traité d'alliance avec T Angleterre fut pour les Japonais un incontestable succès moral. Jamais une puissance jaune n'avait traité d'égale à égale avec une grande puissance européenne ! Ce fut aussi un immense succès pratique ; car Talliance anglaise empêcha l'Europe de bouger quand ils assaillirent Port-Ârthur.

Des victoires aussi complètes que glorieuses sur terre et sur mer, remportées contre un peuple de race blanche, ont supprimé toutes limites aux ambitions du Japon et ont donné au Mikado, en Extrême-Orient, une suprématie qu'aucune puissance n'est en mesure de lui contester.

Les effectifs de l'armée japonaise sur le pied de paix sont fixés à 750.000 hommes et sa marine comprendra, dans dix ans, 28 vaisseaux de ligne et 60 contre-torpilleurs.

Les officiers et les ingénieurs japonais remplacent partout les Européens, en Chine et au Siam. En octobre 1905, le Mexique même a demandé au Japon un détachement de 700 soldats libérés pour réduire les Indiens Yaquis dans l'État de la S onora !

Toute l'organisation de la police chinoise est tombée entre les mains des Japonais, et on est bien près d'être maître d'un pays quand on tient sa police, l'arme à deux tranchants de toutes les révolutions.

De nombreux bonzes bouddhistes japonais sont envoyés dans le sud de la Chine ; ils achètent des pagodes, et font de la propagande pour la gloire et le commerce du Japon; le bouddhisme est venu jadis de Chine au Japon, il ne peut donc y avoir d'autres causes que des raisons politiques pour motiver l'envoi de missionnaires japonais en Chine.

La prospérité g^énérale suit toujours la victoire. Toutes les branches de la puissance du Japon se développent avec une rapidité inouïe.

Depuis trente-sept ans, la population s'est accrue de 40 pour cent, augmentant par an de 500.000 individus ; elle atteint 47.500.000 habitants avec une densité de 113 habitants par kilomètre carré.

 peine les colonies ont-elles été pacifiées que les populations s'y sont transportées en masse. Malgré les rigueurs du climat, 40.000 Japonais ont émigré à Formose, la contrée qui produit le plus de camphre du monde. Dès juin 1906, on comptait en Corée 1.000.000 de colons Nippons. Tous les pays d'Extrême-Orient et du Pacifique sont envahis par ces petits hommes jaunes qui semblent sortir instantanément de toutes les terres ; à la fois, ils les ensemencent de la gloire de l'invincible Japon, régénérateur des races jaunes, et ils les inondent de cette camelote japonaise qui a réussi à dépasser très largement en mauvaise qualité, en mauvais goût, la camelote allemande même, ce qu'on pouvait croire ne pas être réalisable.

Le commerce a augmenté dans des proportions invraisemblables. L'ensemble des importations et des exportations était de : 68 millions en 1868; 341 millions en 1888; 1.276 millions en 1900; 1.726 millions en 1904, soit vingt-cinq fois plus en trente-six ans.

En 1882 il existait 170 milles de voies ferrées; en 1899, il y en avait 3.480 et 5.968 en 1904.

L'exportation des tissus a soie, soie et coton » a quadruplé en dix ans.

De 35.260.000 francs en 1900, l'exportation de la houille est passée en 1903 à 49.920.000 francs.

Les bateaux japonais vont prendre le coton à Bombay, la canne à sucre à Calcutta ; les Japonais exportent ensuite ces matières premières transformées en tissus et en sucre raffiné !

Pour énumérer tous les progrès réalisés par le Japon au point de vue industriel et commercial, il faudrait passer en revue successivement toutes les branches économiques des pays les plus développés.

L'industrie maritime est celle qu'un peuple ne peut pratiquer qu'en dernier lieu, parce qu'elle exige le développement complet de toutes les autres. L'arsenal de Yokosuka a achevé en 1906 un cuirassé de 19.600 tonnes, plus puissant que ceux du dernier programme français. Mais on trouve au Japon que ce modèle n'est pas encore suffisamment colossal pour les ambitions japonaises ; et on a mis en chantier un nouveau cuirassé de 21.000 tonnes, déplacement supérieur de 2.000 tonnes à celui du plus puissant des cuirassés anglais.

C'est le développement maritime qui , dans cette population de marins, a pris le plus d'extension. Nulle en 1868, la marine marchande en 1905 arrive avec 1 .25 1 millions de tonnes à égaler celle de la France. En trente-sept ans, elle est parvenue à égaler la marine marchande d'une puissance maritime séculaire ! Les aptitudes supérieures des Nippons pour la mer, le bon marché de la main-d'œuvre du matelot et de l'ouvrier, vont transformer les Japonais en véritables rouliers des mers et rendre toute concurrence impossible aux Anglais, aux Allemands, aux Américains dans les eaux d'Extrême-Orient et du Pacifique.

Comme de toutes les terres surgissent des Nippons, dans toutes les mers apparaissent des navires japonais célébrant la gloire de leur patrie et écoulant des produits de toutes sortes.

Certes, comme tout avantage, les victoires se paient; elles se paient en sang et en argent. En sang, les succès japonais n'ont pas coûté cent mille hommes, c'est-àdire pas le cinquième de l'excédent moyen des naissances sur les décès qui, même avec ces pertes, reste encore quatre fois plus fort que ce même excédent eil

France pour la même année. En arguent, elles ont coûté 4.830.000 francs par jour; 3.526 millions de francs pour toute la guerre. La dette publique en a été élevée jusqu'à 3 milliards de francs; en 1904, elle n'était que de 1.471 millions de francs et en 1899 de 1.080 millions de francs. Les dépenses de Texercice 1905-1906 ont été de 1 .089 millions de francs contre 1.009. 840. 000 francs de recettes. Depuis 1903, depuis la préparation de la guerre russe, les dépenses n'ont cessé d'être supérieures aux recettes, tandis qu'avant cette époque elles s'équilibraient à 580 millions de francs environ.

Malgré ces conditions défavorables, le service de la dette pour 1905 n'exigeait que 94.080.000 francs, soit à peine le dixième des dépenses, et le montant de la dette par tête d'habitant n'était que de 64 francs, alors qu'en France le service de la dette exige le tiers des dépenses et que le montant de la dette par tête d'habitant est de 800 francs.

Le crédit est aussi un des éléments de prospérité qui se porte le plus facilement du côté des vainqueurs. L'emprunt de décembre 1905 de 1.600 millions de francs a été facilement couvert, 600 millions même ont été souscrits à Paris. En juillet 1905, l'emprunt coréen de 5 millions de francs a été couvert quatre fois au Japon ; ce fut le premier emprunt étranger émis à l'intérieur de l'empire.

Le côté financier, quoique évidemment le moins brillant, présentait donc déjà une certaine solidité quand l'accord avec la France vint lui assurer toutes les garanties nécessaires à l'extension des autres branches de la puissance du pays, particulièrement au développement de l'armée et de la marine, vers lequel sont dirigées toutes les forces vives de la nation, parce que c'est la puissance militaire qui lui est le plus indispensable pour le perfectionnement de sa principale industrie : la guerre.

A côté des questions d'ambition et de suprématie,

iSÎ LA FRANCE AFRICAINE

considérées, il est vrai, comme étant de beaucoup les plus importantes, vient se placer encore au Japon une question de paupérisme, une question de nourriture, de subsistance. Depuis trente-sept ans, la surface cultivée du Japon a augmenté à peine de 10 pour cent; aujourd'hui le plus grand rendement possible a été tiré du pays ; il est impossible d'augmenter les terrains de rapport. Dans ce même temps, le nombre des habitants s'est accru de 40 pour cent; il augmente de 500.000 individus par an ; en 1868 , la population consommait entièrement la production du sol et, depuis cette époque, le commerce etl'industrie ne s'étantpas suffisamment développés, pour permettre les bénéfices nécessaires à l'achat de la nourriture, celle-ci fait défaut; le peuple japonais est réduit à déborder, à aller chercher des ressources au dehors, à faire la guerre pour acquérir les terres nécessaires à la subsistance de sa population et pour rentrer dans ses frais militaires qui représentent la moitié de ses revenus.

Ses dépenses militaires et navales sont tellement hors de proportion avec ses ressources qu'elles ne peuvent être expliquées que par la volonté déjouer tout l'avenir du pays sur les résultats de guerres.

Toutes les terres riches du monde sont actuellement accaparées. Le Japon se prépare à en déloger les propriétaires. Malgré toutes ses manifestations pacifistes, on doit rester convaincu que sa politique demeurera toujours impérialiste et agressive.

« L'Europe montre déjà, écrit le comte Okuma, des signes de décrépitude ; le siècle prochain verra ses constitutions en morceaux et ses empires en ruine. »

Les dernières guerres ont formé au Japon toute une pléiade de maréchaux, de généraux, d'amiraux, de princes, de marquis, de comtes, de barons dont l'unique idéal est la guerre.

Tant pour satisfaire les appétits de tous les descen-

dants directs de la féodalité d'hier, que pour donner à manger de la g^loire au peuple qui manque de ressources, il faut à l'empereur des g^uerres et des victoires.

Il est impossible de posséder un meilleur outil que le Japonais pour en remporter. Soldat, il Test de race; espion, il Test de naissance. Il possède au plus haut point le mépris de la mort, Torgfueil sans bornes, la confiance illimitée dans Tavenir de son pays qui n'a jamais été violé par aucun conquérant, Textrème bravoure, la cruauté, la rancune, la ruse, la perfidie qui en font le guerrier le plus sanguinaire du monde. La femme, à laquelle il tient peu, le pousse avant tout vers le danger qui mène à la gloire. La consolation des vieux parents, c'est la médaille commémora tive dont on décorera leur fils tué à l'ennemi.

Pour la dernière guerre sur 1.223.000 médailles, on en a distribué 93.430 à des morts. Pendant les mois de mai 1905 et 1906, on a célébré 60.594 services funèbres au temple de Yasukumi, dédié aux mânes des soldats tués au feu. Dans toute l'existence du Japon, c'est le surchauffage à blanc du peuple, pour l'adoration de la grandeur du pays, l'amour de la guerre, la haiiie de l'étranger, le culte des innombrables légions de dieux et de déesses, le culte d'Ama-Terasu, Taïeule directe des Mikados, venus du ciel, qui gouvernent ce pays privilégié depuis le commencement des âges.

Dès qu'ils peuvent lire et associer deux idées, on met entre les mains des enfants ces livres illustrés où il n'est question que du sort futur de la race japonaise dont le passé est le plus illustre du monde et l'avenir le plus brillant. Les canons, les fusils, les ujniformes, les dépouilles de toutes sortes pris aux Chinois en 1895, en 1900, aux Russes en 1904-1905, s'entassent dans les musées, sur les places publiques, dans les avenues de Tokio. Afin que tout le Japon ait ses trophées, on en a

envoyé de vivants dans tous les moindres villages, dans des localités où on n'avait jamais encore vu d'hommes blancs. On a réparti dans tout le pays les 80.000 prisonniers russes.

Au milieu de toutes ces preuves palpables de la valeur, de la grandeur de la race, les troupes défilent derrière les lambeaux des drapeaux déchiquetés par la mitraille. Derrière de tels emblèmes, les soldats nippons semblent capables de braver tout, de ne pouvoir être arrêtés par rien. Tous, du maréchal au dernier soldat, ont le même uniforme. Aucun apparat; la simplicité, la sobriété la plus sévère en tout! des Spartiates!

Une telle cohésion , que tous les régiments ne paraissent former qu'une même lame, robuste, bien trempée, toute prête à servir parce qu'elle est encore toute polie du sang qui l'imprégnait; lame qui semble une véritable épée de Damoclès suspendue sur le sort de tous les peuples d'Extrême-Orient; lame menaçante car, malgré toutes les amabilités forcées et officielles, on sent, en toutes circonstances et partout l'inimitié naturelle indestructible transformant en abîme infranchissable le fossé profond qui existe entre les blancs et les jaunes. Dans tous les cercles européens des grandes villes d'Extrême-Orient, on ne reçoit pas les Japonais. A San-Francisco, les Américains prétendent les traiter sur le même pied que les nègres. « Allez-vous consentir à prendre vos repas avec ce nègre, moi je n'y consentirai pas » , disait un chef de poste de douane anglais à ses collègues français et allemands, au moment de l'arrivée d'un membre japonais nouvellement imposé dans les bureaux de douane chinoise; il traduisait ainsi fidèlement les sentiments que professent les citoyens anglais à l'égard de leur mésalliance japonaise. Un des faits qui frappe le plus un Européen à son arrivée à Tokio, c'est la froideur méprisante, l'isolement complet que le

corps diplomatique affecte de garder à Tégard de tout ce qu'il y a de japonais.

Toutes ces piqûres d'amour-propre s'accumulent. Elles sont d'autant plus mordantes, d'autant moins oubliées qu'elles agissent sur des tempéraments extraordinairement sensibles. Ne pas être convaincu qu'elles se paieront, ce serait vouloir continuer à vivre dans cette méconnaissance complète des choses du Japon où l'Europe croupissait avant la guerre russo-japonaise; dans cette ignorance aveugle qui permet aux Asiatiques de rouler les Européens comme ils l'entendent.

La première phase du plan grandiose des Japonais était la plus ardue à accomplir. Elle a été menée rapidement, complètement, sans arrêts. Il est impossible de prévoir ce qui pourrait empêcher la réalisation de la suite de son exécution et son achèvement.

La partie la plus importante à jouer maintenant est celle dont est l'enjeu « la maîtrise de l'océan Pacifique » , donnant la puissance et les ports de relâche nécessaires pour acquérir dans ces immenses mers la suprématie militaire et le monopole de la navigation commerciale que recherchent avec tant d'ardeur ces nouveaux rouliers des mers.

Les dernières difficultés entre Japonais et Américains ; l'intérêt de détruire son concurrent commercial le plus menaçant, prêtent à penser que toutes les ententes cordiales contractées récemment par le Japon avec les nations européennes ont pour objectif de se trouver seul à seul en face des États-Unis que les Nippons auraient grand avantage à faire disparaître d'Extrême-Orient avant que l'achèvement du canal de Panama leur permette de quadrupler leur puissance navale du Pacifique.

Les Japonais savent ne pas tergiverser. Pour attaquer les Russes, ils n'ont pas attendu que les fortifications de Port-Arthur fussent terminées, ni que la flotte russe

fût devenue de 25 pour cent plus puissante que la flotte nipponne.

Avant de faire la guerre à la Russie, le Japon avait conclu Talliance anglaise. Avant de jouer cette nouvelle partie, il s'assure un accord avec la France et avec la Russie même!

a Diviser pour régner » , c'est F éternelle répétition des choses! C'est ce qui a permis à l'Angleterre de se jouer à travers les siècles de toutes ces pauvres nations continentales d'Europe ! Pourquoi ses excellents élèves japonais n'appliqueraient-ils pas le même axiome pour duper successivement en Extrême-Orient tous ces bons gogos d'Européens?

L'union des Américains et des Européens aurait été capable d'arrêter l'essor du Japon. Les nouvelles ententes avec les nations du vieux monde et l'isolement des États-Unis et de l'Allemagne laissent au Japon carte blanche aux Philippines et dans l'océan Pacifique. C'est très fort !

L'Europe n'a pas bougé au moment où les États- Unis dépouillèrent l'Espagne, au moment où les Japonais vainquirent les Russes; qu'elle le veuille ou non, dans les circonstances nouvelles, elle ne pourra qu'assister impuissante aux victoires des Japonais dans l'océan Pacifique. Ce serait parfait si ces ententes devaient être sans fin. Mais il est impossible d'admettre qu'une telle continuité de victoires japonaises n'aboutirait pas, d'ici une cinquantaine d'années, à la terminaison intégrale d'un plan aussi splendidement conçu qu'habilement et puissamment exécuté.

Si nous étions certains que le répit qui va nous être laissé par le nouvel accord franco-japonais sera mis à profit, nous ne pourrions que nous féliciter grandement d'une entente qui nous garantit tout le temps nécessaire pour nous prémunir avec sagesse et dignité contre les

conséquences de ces événements futurs autrement importants que la prise de Formose ou de la Corée.

Mais il est difficile de croire, d'après les tendances actuelles, que nous allons profiter du délai acheté par notre argent, pour nous mettre en état de défense et être prêts à Fépoque fatale où se rompront ces ententes cordiales qui, comme toutes choses, ne peuventpas être éternelles. Devant une puissance militaire aussi grande que celle que va devenir le Japon maintenant que nous allons lui fournir la seule force qui lui manquait : « le crédit » , il nous est impossible avec nos ressources actuelles d'hommes et d'argent de songer à une telle lutte.

N'allons-nous pas plutôt profiter du répit qui nous est assuré pour dépenser là-bas des centaines et des centaines de millions à des travaux exclusivement pacifiques, en nous riant profondément de ceux qui émettent la conviction absolue de l'impossibilité où nous sommes de conserver indéfiniment nos possessions d'Extrême-Orient et du Pacifique, en rendant toujours de plus en plus enviables des colonies qui, une fois convenablement mises en exploitation, formeront une irrésistible proie pour un peuple guerrier devenu incomparablement plus puissant grâce à l'argent français?

Si nous n'avions pas été trompés si souvent d'une façon identique, il semblerait impossible d'admettre que nous puissions jamais l'être aussi grossièrement.

Après notre entente avec le Japon comme avant elle, le problème indo-chinois comporte les mêmes solutions, grandement simplifiées, il est vrai, par le délai qui nous est accordé pour en adopter une des seules qui puissent être envisagées :

tt Nous défendre très solidement en Indo-Chine, ce qu'il parait impossible que nous puissions réaliser;

« Ou dépenser d'énormes capitaux pour mettre notre colonie en exploitation et y gagner le plus d'argent pos-

sible en nous résignant à en être expulsés tôt ou tard; « Ou bien choisir la solution qui sera proposée plus loin. "

Le vent de patriotisme, d'indépendance des Jaunes a soufflé tellement fort dans les îles nipponnes, qu'il a passé la mer et s'est abattu en tempête sur le continent où il a réveillé la vieille Chine.

Avant la guerre de 1860, on savait qu'il existait en Chine un empire, le plus peuplé du monde, dont la fondation remontait à un nombre inconnu de siècles. C'était une quantité négligeable, écrivait-on sans trop savoir, en 1883. De fait, il y a vingt ans' seulement, alors que les puissances ne s'étaient pas encore abattues sur l'Empire chinois, aucun pays du monde n'était aussi pacifiste, aussi peu dangereux pour la tranquillité universelle. Aucune contrée n'avait des mœurs, des coutumes plus favorables à l'établissement de la paix générale, rêve éternel de l'humanité, que cette immense collectivité de 410 millions d'individus, réunis en un seul État, soumis à une même législation.

Les conditions géographiques ont fait de ce vaste empire une seule masse compacte. Les conditions historiques, en obligeant les Chinois à résister aux Tartares, aux Mongols, aux Mandchous, les amenèrent à se grouper les uns avec les autres, derrière leur grande muraille de 4.000 kilomètres de tour, pour former le bloc le plus massif et le plus solide contre lequel, à toutes les époques, les efforts des conquérants vinrent se briser; bloc de près d'un demi-milliard d'habitants, répartis en dix-neuf provinces assez importantes pour former chacune un grand État, si la sagesse de ces peuples ne les avait maintenues soudées entre elles, si cette sagesse ne les avait préservées de toutes ces haines

qui ont dévoré les nations européennes et ont divisé en aussi petites collectivités les territoires de l'Europe .

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