‹ La France africaineChapitre 32 sur 68 · habit · texte numérisé non relu

habit

Se-tch'oan

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1 12 habit, p. kil. c.

Roang-toD(;

Koan0-si

Roei-tchéou . . .

Yun-nan

L'organisation chinoise repose uniquement sur l'idée de l'État chargé de pourvoir à tout ce qui peut contribuer au bien public, subordonnant l'action de chacun à ce but suprême. La volonté de l'empereur fait loi; il doit agir en tout pour le bien de son peuple. Il est le représentant du ciel; s'il gouverne mal, le ciel lui retirera sa faveur, enverra des calamités et des malheurs sur son peuple.

On prête à Yao, un des premiers empereurs de Chine, contemporain des rois pasteurs d'Egypte, vingt siècles avant notre ère, ces paroles qui dépeignent l'action générale du gouvernement impérial : « Le peuple a-til froid? C'est moi qui en suis la cause. A-t-il feîim? C'est ma faute. Tombe-t-ildans quelque crime? Je dois m'en regarder l'auteur. »

Sur ces principes immuables, il fut admis que, pour que l'État se maintint dans une situation normale, il fallait que les vivres s'y trouvassent abondamment, que chacun pût se vêtir, se nourrir et se loger; que l'agriculture et l'industrie reçussent des encouragements perpétuels ; il fallait par-dessus tout une tranquillité solide et profonde, des précautions minutieuses contre tout ce qui était capable d'émouvoir la population ou de troubler l'ordre. Les théories philosophiques et les opinions religieuses, ces brandons ordinaires des discordes intestines, restèrent toujours sans force devant l'inertie nationale. Le gouvernement chinois laissa prêcher tout, enseigner les absurdités les plus monstrueuses pourvu que l'ordre ne fût pas troublé.

En aucun temps, il n'y eut en Chine de castes, de distinction de naissance, de privilèges héréditaires^ Tous les emplois, toutes les charges, toutes les dignités furent toujours donnés au concours, après une série d'examens publics. Dans les temps anciens, et ce principe est toujours en vigueur, plus d'un empereur n'a été proclamé

que pour son mérite. Sous ses apparences de monarchie absolue, le Céleste Empire est une vaste démocratie, la moins gfouvernée, de beaucoup la plus libre, tellement que la liberté y confine à Tanarchie. Le pouvoir central y a le minimum d'action sur la vie de la nation.

Il est impossible de citer un pays plus démocratique que la Chine, et où le citoyen jouisse d'autant d'indépendance et de liberté.

Dès la dynastie des Hia (2205-1766 av. J.-C), on appliqua la loi agraire : la terre fut répartie ég^alement entre toutes les familles, avec oblig^ation de la cultiver moitié pour leur compte, moitié pour le compte de l'État. Le sol est travaillé à merveille; la propriété est divisée à l'infini ; la Chine est avant tout une nation agricole; plus des deux tiers des habitants sont cultivateurs.

Depuis quarante siècles, vingt-deux dynasties n'ont cessé de gouverner d'après ces principes, d'après le rationalisme de Confucius qui remonte à deux mille cinq cents ans, d'après la religion de Bouddha.

La grande préoccupation du pouvoir fut l'administration proprement dite et la police, alors que ce n'était encore que des sujets à peine ébauchés dans les grandes civilisations du monde antique occidental. Les deux questions qui l'emportent partout ailleurs : la guerre et les relations diplomatiques furent rejetées tout à fait en arrière-plan en Chine. Avant 1840, on ne s'en occupait encore pas!

Tous les Célestes font partie de congrégations, sortes de sociétés mutuelles répandues à profusion dans toute la Chine. A Tcheng-Tou comme à Pékin, les mendiants de profession forment même une corporation solidement organisée avec ses syndics, ses collecteurs chargés de percevoir le montant des abonnements chez la plupart des propriétaires et des négociants qui jugent préférable de traiter à forfait.

Le Chinois n'est nullement fanatique; la tolérance est peut-être sa qualité maîtresse. G*est à la racaille diplômée que sont dus presque tous les troubles, à ces milliers de lettrés auxquels leurs brillants examens semblaient promettre des places largement rétribuées, et qui sont réduits à mourir de faim avec leurs diplômes, en balayant les rues.

Serait-il réellement possible d'accuser d'intolérance, de fanatisme des g^ens qui, pendant que les Européens entraient dans Pékin, n'inquiétaient nullement les blancs sans armes, isolés, qui se trouvaient dans l'intérieur de la Chine comme le P. Boucheri, résidant à Tse-Liou- Tuis, depuis ving^t ans seul Européen au milieu de 300.000 Célestes? Des gens qui, gfràce à la supériorité écrasante de leur nombre, n'auraient eu qu'à lever le petit doig^ pour faire disparaître tous les blancs qui, depuis l'an 98 après Jésus-Christ, n'ont cessé de parcourir la Chine sans aucune force armée ; alors qu'au contraire ils ont même transformé en bouddhas Marco Polo et saint Thomas, qu'ils vénèrent encore aujourd'hui au temple des Cinq cents Génies à Canton.

En résumé : État dont l'existence a pour base unique la vie sociale; règne absolu du travail, de l'égalité, du mérite; mépris de tout ce qui touche à la force brutale; haine de la guerre. Religion philosophique très large. Seul culte réel : celui des ancêtres. Le diplôme, seul parchemin pouvant anoblir. Arme favorite : la parole. Aucune immixtion dans les affaires des autres peuples. Pas d'expansion extérieure gouvernementale. Aucun signe apparent de fortune; le Chinois miUionnaire vit dans sa boutique comme le plus modeste marchand. Corporations innombrables. Isolement complet du reste du monde pour ne vivre que dans l'intellectualisme.

Jamais il ne sera possible à nos collectivistes contemporains de réaliser leur idéal jusqu'au point où,

depuis des siècles, les Chinois étaient parvenus à immobiliser chez eux un état social identique à celui dont ils rêvent!

Voilà la collectivité sur laquelle vint se ruer l'Europe à la fin du dix-neuvième siècle ! Voilà la collectivité à laquelle la France des Droits de Thomme vint faire la guerre en 1857, en 1860, en 1885, en 1900! Voilà la collectivité dont l'Europe viola d'abord le cher isolement pour essayer ensuite de s'en partag^er les territoires les plus riches!

Dès le seizième siècle, les Espagfnols et les Portugfais avaient entretenu des relations avec la Chine, et les Chi-nois avaient autorisé ceux-ci à occuper Macao moyennant un tribut qui fut payé jusqu'en 1887. Les commerces français et angolais s'installèrent à Canton au dix-huitième siècle, puis successivement toutes les puissances obtinrent différents avantages commerciaux. Ce ne fut qu'en 1839 que les Européens entamèrent contre la Chine cette série d'agressions, sans arrêt pour ainsi dire, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

La destruction de 20.280 caisses d'opium amena la guerre de l'Opium, terminée par le traité de Nanking (1842) . Hong-Kong fut cédé à l'Angleterre. Ce fut le début des accaparements et des importations forcées; la Chine fut obligée de s'ouvrir à l'opium, aux tissus, aux chemins de fer; à coups de canon, on lui a prouvé cette nécessité. Depuis lors, les interventions armées ne cessèrent plus : en 1856, en 1860, en 1863-1864, en 1870, en 1874, en 1876, en 1879, en 1885, en 1900; elles se réglèrent toutes par des ouvertures de ports, des indemnités, des cessions de territoires plus ou moins importantes. En 1895, le traité de Simonosaki se fit sentir plus lourdement, il coûta à la Chine : 1.500 millions de francs, les Pescadores, Formose. En 1898, les

puissances s'emparèrent des plus belles baies des côtes. Â la suite des massacres de Pékin par les Boxers, on exigfea 1.687 millions de francs d'indemnités. Avant 1895, la Chine n'avait aucune dette; après 1900, g^râce aux guerres qui lui furent faites, elle avait une dette de 3 milliards. Tout le pays fut mis en coupe réglée. Chacun exigea des concessions de toutes sortes, des zones d'influence spéciales. Pour résister à cet envahissement, les diplomates chinois n'avaient pas d'armes ; ils n'avaient que leurs deux alliés naturels : le temps et la distance, qui usent la patience des gouvernements occidentaux, provoquent la lassitude des Parlements, font naître entre les coalisés les rivalités et les jalousies.

Devant l'augmentation des appétits de plus en plus insatiables, ces alliés naturels devenaient insuffisants. Le gouvernement chinois se demandait comment il pourrait jamais arriver à se débarrasser des « barbares de la mer » . Le Japon le lui montra. La Chine s'efforce maitenant de l'imiter en le prenant pour maître. L'Empire chinois est actuellement en pleine évolution. Avec la fin de l'année 1905 et le commencement de 1906, semblent mourir les temps anciens et naître des temps nouveaux. L'esprit national se forme; la notion de « Patrie » s'implante ; l'âme de la race jaune fait un bond formidable dans sa course lente à travers les âges. On a devant soi une Chine qui n'est plus la Chine. Du nord au midi, toute la nation se dresse contre les prétentions étrangères d'où qu'elles viennent, qu'elles visent les tribunaux, les chemins de fer, les mines; qu'il s'agisse des commerçants, des peuples, des mandarins, des coolies ou de la cour.

Une opinion publique est née, consciente de sa force et de ses volontés ; elle a fait éclore ce qu'avaient été incapables de faire naître les invasions, les révolutions. Aujourd'hui la solidarité existe entre tous les Célestes.

Au cours des négociations sino-japonaises, terminées en décembre 1905, des adresses ont été envoyées par des g^roupements représentant des régions, des catégories sociales très diverses. Elles ont montré que Fensemble du pays s'intéresssait à sa vie nationale et que le gouvernement, en opposant le plus de résistance possible aux demandes japonaises, parlait au nom de la patrie chinoise tout entière.

Les jeunes gens qui reviennent du Japon, d'Amérique, d'Europe, sont de véritables révolutionnaires qui se font les éducateurs de leurs compatriotes. Les idées nouvelles s'infiltrent jusque dans la masse. Le plus humble Céleste devient patriote. Le mouvement est si puissant que, si le gouvernement cessait de le diriger, il se retournerait contre la dynastie mandchoue. Des décrets très sévères ont interdit la vente des mines aux étrangers sous peine de châtiments pour crime de lèse-patrie ; c'est l'expression même de l'édit impérial. Il y a seulement cinq ans, ces mots n'auraient pas été compris : ils n'existaient pas dans la langue chinoise.

Et, depuis la fin de la guerre japonaise, c'est une succession ininterrompue de démonstrations et de massacres faits aux cris de a Mort aux étrangers ! » , « La Chine aux Chinois! » En août 1905, ce fut à Amoy et à Swatow; en novembre, à Lien-Tchéou, où on mit à mort Mr et Mrs Mackle, leur fille et trois Américaines. Du 14 au 28 décembre, l'émeute ne put être maîtrisée dans Shang-Haï que grâce âl'intervention des compagnies de débarquement de tous les croiseurs étrangers. Quand le calme fut rétabli, et il le fut par des mesures peu favorables aux Européens, le Mikado adressa â l'Empereur de Chine un télégramme le félicitant de l'heureuse terminaison des événements de Shang-Haï, obtenue par le vice-roi de Nanking, et l'encourageant à persévérer

dans la même voie afin d'arriver à la suppression de r exterritorialité.

En mars 1906, nouveaux troubles à Amoy; massacres à Nan-Tchang du Père Lacruche et de dix chrétiens; pillage et destruction complète des établissements français.

A côté de ces mouvements violents, dus à l'effervescence populaire, eut lieu le boycottage américain, œuvre menée froidement, méthodiquement par le haut commerce chinois. Mouvement qui toucha les Américains, bien plus que les massacres, parce qu'il intéressa la bourse de beaucoup au lieu de coûter la vie à quelquesuns; mouvement plus particulier et considérablement plus grave, parce que ce fut la première fois qu'un peuple l'employa sur une aussi vaste échelle et parce que l'organisation très réussie de ce procédé coercitif peut fournir des effectifs très conséquents et très bien disciplinés à tout autre action anti-étrangère.

A ces symptômes extérieurs violents, viennent se joindre une série de mesures gouvernementales, capables de donner une idée encore plus exacte des transformations totales auxquelles, dans un avenir peu éloigné, le monde va pouvoir assister : l'impératrice qui, il y a huit ans, incarnait toute la vieille Chine, est aujourd'hui à la tête du mouvement réformiste. On a réussi à la convaincre que, pour éviter à la Chine le démembrement par l'Europe ou l'asservissement par le Japon, il fallait absolument se lancer dans les grandes réformes, sous peine de voir le peuple chinois imiter le peuple russe et la renverser.

Les armées des vice-rois, les huit bannières , les troupes de l'étendard vert, des braves, ont été licenciées et remplacées par une armée nationale. La Chine est partagée en vingt zones militaires, chacune d'elles ayant un corps d'armée de deux divisions de 12.500 hommes, soit en

tout : 500.000 hommes. Cet effectif sera complet en 1910; on le doublera aussitôt que possible pour le porter à un million, chiffre auquel le général Yiu-Tchang a déclaré que devait être fixé le strict minimum des troupes nécessaires à la Chine. Dès la fin de 1905, 100.000 hommes étaient instruits à Teuropéenne. En octobre de cette même année, les premières grandes manœuvres ont étonné fortement les officiers étrangers ; là où on s'attendait à voir un troupeau de soldats rouges, jaunes, armés de sabres, d'éventails, de lances, de parasols, on vit une troupe de fort belle allure, comprenant environ 35.000 hommes, sous le commandement du vice-roi Yuan-Ghi-Kaï. Les frais furent de 4 millions. Depuis, des grandes manœuvres ont lieu chaque année en automne. On ne se préoccupe plus des préceptes de guerre de Téminent stratège « Sun Tsé » qui écrivait il y a trois mille ans : m qu'une musique voluptueuse devait amollir le cœur de l'ennemi » . Les officiers et soldats sont équipés à la japonaise, et ils ne comptent plus que sur la musique des projectiles pour frapper l'ennemi.

Quatre écoles spéciales analogues à Saint-Gyr ont été ouvertes à Paotin, Ou-Tchan, Nanking, Canton. L'instruction militaire est presque entièrement donnée par des Japonais ou par des Chinois instruits au Japon. Tous les jeunes Chinois reviennent du Japon transformés par l'atmosphère de patriotisme exalté et de sacrifice volontaire où ils ont vécu pendant trois ans.

Trois mille officiers chinois brûlent d'imiter l'exemple de leurs maîtres qui ne manquent pas de les exciter le plus possible contre les blancs.

La marine ne suit pas un développement aussi intensif que celui de l'armée. Dans la suite des temps, les Chinois seuls pourraient devenir des adversaires dangereux pour les Japonais dans les mers d'Extrême-Orient.

Ceux-ci le pressentent bien, et ils s'efforcent d'arrêter Tessor maritime des Célestes.

Les dépenses annuelles pour la marine ne sont encore que de 50 millions de francs. Deux croiseurs cuirassés sont en construction en Angleterre. Le Japon s'est chargée de la confection de six petites canonnières cuirassées qui ne peuvent être d'aucun usagée militaire. Les directeurs des arsenaux de Wbam-poa, de Fout-Chéou, font de gfrands efforts, mais les crédits ne sont pas suffisants pour opérer les travaux indispensables. Quatre écoles de quarante élèves forment cent soixante aspirants par an pour la marine. Deux petites escadres sont armées toute l'année; l'une, celle du Nord, comprend 4 croiseurs et 5 torpilleurs; l'autre, celle du Sud, est formée de 7 petits croiseurs, 6 canonnières de rivière et 6 torpilleurs. Ces unités n'ont pas de valeur militaire, mais bâtiments et équipag^es ne seraient nullement déplacés sous le pavillon de n'importe quelle puissance maritime.

La plus grande réforme a été la transformation du régime des examens. Tous les fonctionnaires étaient choisis parmi les lauréats de ces concours dans lesquels aucune part n'était faite aux sciences. En 1897, il y avait 2 étudiants au Japon; en 1904, il y en eut 1.400; en juin 1905, 3.000; en décembre 1905, 8.000, aujourd'hui plus de 10.000 jeunes gens de toutes les provinces vont étudier dans les universités japonaises et y apprendre les sciences européennes dans les livres nippons. On leur confère les grades autrefois réservés aux lauréats des examens classiques et on leur ouvre l'accès aux charges publiques. Les concours si célèbres, qui, périodiquement, attiraient les étudiants par milliers dans la capitale de chaque province, vont être supprimés et ne seront bientôt plus qu'un vieux souvenir. Toute une Chine transformée va sortir de cette éducation

nouvelle donnée par les Japonais dont Finfluencc va considérablement s'accroitre.

Le gouvernement s'efforce par-dessus tout de transformer le mandarinat et de supprimer la vénalité des fonctions qui fait la fortune des Européens et la misère de la Chine. Un taotaï avait dépensé 400.000 francs pour sa nomination. Son traitement annuel était de 16.000 francs. Au bout de trois ans, à la fin de ses fonctions, il possédait 1.600.000 francs. Avec cette somme, il comptait obtenir une vice-royauté qui lui aurait rapporté 6 à 8 millions de francs en trois ans. Les examens ne donneront plus droit à tous les postes. Les lettrés étant beaucoup trop nombreux pour Tensemble des charges disponibles, il leur fellait de l'argent pour en obtenir des hauts personnages de la cour. Us étaient réduits à se faire commanditer par des riches Chinois ou par des Européens, puis ils pressuraient le peuple pour rembourser leurs commanditaires et se procurer de quoi acquérir une nouvelle charge plus importante.

M. Jameson a calculé que la population du Hou-nan ne paie pas moins de 105 millions de francs dont 10.725.000 francs seulement sont remis au pouvoir central par les autorités. Les taxes foncières des dixneuf provinces doivent rapporter au moins 1.690 millions de francs dont plus des quatre cinquièmes ne rentrent pas au Trésor public.

Les vice-rois ont été mis dans l'obligation de choisir les magistrats provinciaux dans leur district même: c'est une préparation à la période prochaine où, en vertu de la constitution, ils seront élus par le peuple.

Les cinq hauts commissaires envoyés en Europe, au Japon et en Amérique ont pour mission d'élaborer cette nouvelle constitution en adoptant les solutions qui sembleraient devoir être les mieux applicables à la Chine.

Tout le monde eh demande Tapplication immédiate. L'empereur Faccepte pour 1912.

On n'attend pas cette date pour entamer des réformes importantes. ^ Le nouveau code pénal est achevé et va entrer en application. La peine de mort est réglementée; la torture est abolie. La situation de la femme est changée par un mariage moins précoce ; la mutilation du pied est supprimée.

La multiplicité des monnaies est un grave inconvénient pour le bon fonctionnement des transactions. A l'avenir la firappe des pièces sera réglementée. On commence à parler de Tadoption d'un étalon d'or.

Il y a quinze ans, il n'y avait que six journaux dans^ tout l'empire, un seul à Pékin. Aujourd'hui le nombre des journaux est considérable ; il y en a plusieurs dans tous les centres de quelque importance; en un an, il s'en est fondé treize à Canton. La presse chinoise est d'une violence inouïe contre les étrangers. Dans tous leurs numéros, à la suite des injures les plus grossières, ces publications rappellent qu'en Amérique, en Afrique, en Océanie, partout où ils ont pris pied, les Européens ont asservi, ont éliminé les autochtones, et eux, ces intellectuels séculaires, sont réduits au vingtième siècle à déclarer que seuls les peuples forts peuvent continuer à vivre. Instruits et excités par cette presse d'allure toute nouvelle en Chine, le Céleste commence à regarder à l'extérieur, à se préoccuper de ce qui se passe au delà de la grande muraille.

D'autres modifications d'un ordre moins élevé n'en indiquent pas moins nettement la tendance générale vers une métamorphose complète.

Les chemins de fer, les téléphones, les télégraphes, sont adoptés partout avec frénésie.

, En 1884, lors de la pose de la première ligne télégraphique, les habitants prirent les poteaux pour faire du

BILAN DE LA FRANCE 17i

bois de chauffag-e et coupèrent les fils pour fabriquer des clous. Il fallut afficher sur chaque poteau un décret de Tempereur menaçant de décapitation immédiate quiconque toucherait aux poteaux et aux fils. Actuellement, les réseaux de Sibérie et d'Indo-Chine sont reliés par 53.000 kilomètres de fils chinois.

Les postes sont entrain de devenir complètement chi-^ noises. Et toutes les machines, tous les appareils, tous les bureaux ne sont dirigés que par ces Célestes si habiles de leurs mains, si patients, si persévérants; par ces Célestes doués au plus haut point pour faire d'excellents commerçants, d'excellents ouvriers, d'excellents soldats, si jamais ils prenaient goût à ce métier qu'ils méprisaient tant, a On ne fait pas plus un clou avec du bon fer, qu'un soldat avec un honnête homme » , dit un proverbe de la vieille Chine.

Le Chinois est paisible, laborieux, très prolifique, ponctuel, endurant, flegmatique, industrieux; vivant de très peu, il n'a pas de besoins ; sa probité commerciale est irréprochable.

Insouciant du confort, d'une résistance à toute épreuve, il demeure d'une parfaite égalité d'àme dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, parce qu'il envisage toujours le meilleur côté des choses.

La plupart de ses qualités sont dues pour ainsi dire à une absence totale de nerfs. Dans la vie courante, un Céleste ne se met jamais en colère et il se moque beaucoup des mauvaises humeurs des blancs, considérant la colère comme une très grande faiblesse. Pas plus que le nègre, le jaune ne peut arriver à comprendre l'état de surmenage, de surexcitation, de fièvre, de nervosité qui hit considérer les blancs comme des malades par ces races que nous regardons comme des races inférieures.

Les Célestes sont aussi terribles dans les explosions instantanées de fureur populaire, qu'ils sont peu iras-

cibles isolément. Après les pires massacres, mandarins, peuple, rentrent immédiatement dans le calme. Le lendemain, sur le passag^e des Européens, ce n'est qu'une réunion de badauds et d'indifférents. L'âme chinoise est absolument impénétrable. Mais, tout en donnant l'illusion de la plus g^rande placidité aussitôt après les plus extrêmes violences, quelle somme de haine, sous ce masque impassible, elle a dû accumuler depuis un demi-siècle contre les Européens!

En Chine, l'emblème de la force n'est pas le lion, c'est le drageon. A ses fortes qualités, le Chinois joint de très g^raves défauts qui en font un adversaire des plus dangereux. Il est menteur par principe, fourbe, cruel, sang^uinaire ; son org^ueil est sans bornes ; il considère tous les étrang^ers comme des barbares bien inférieurs à lui, malg^ré toutes leurs inventions. On peut lui reprocher encore sa duplicité, sa nég[lig[ence, sa malpropreté répug^nante, son manque d'idéal, son mépris du temps, sa passion du jeu.

Cet ensemble de défauts et de qualités composerait un être réellement dang^ereux s'il ne manquait totalement aujourd'hui de l'esprit d'entreprise et d'initiative, il se meut dans l'immobilité; si, au lieu de ne s'inspirer que des exemples des g^énérations passées, il envisageait l'avenir; s'il joignait quelque peu d'imagination à sa mémoire énorme ; s'il ne s'empoisonnait avec l'opium des Anglais. Depuis les temps lointains pendant lesquels c'était à lui que le monde devait toutes les plus grandes découvertes, il n'invente plus. L'esprit d'invention, qui tourmentait tant ses ancêtres, ne souffle plus sur le vieil empire.

On aurait tout à craindre du Chinois si ces points faibles de sa race qui l'annihilent venaient à disparaître sous ce sentiment de « haine pour l'étranger » , qui a déjà accompli assez de transformations dans le Céleste

Empire, pour qu'on puisse le craindre susceptible d'y inculquer, en même temps que le patriotisme, Fesprit d'initiative et des visées ambitieuses, pour un avenir plus brillant que les tristes souvenirs du récent passé !

Vous, qui rêvez d'établir une société collectiviste uniquement intellectuelle, observez combien elle arriverait à ressembler à ce qu'était la société chinoise à la fin du dix-neuvième siècle, puisque celle-ci représentait Tétat qu'une collectivité atteint au bout d'un certain nombre de siècles, par l'application des principes que vous vous efforcez de faire triompher aujourd'hui dans le vieux continent, et méditez la transformation forcée que cette société chinoise est obligée de subir sous vos yeux! Voyez combien il est impossible à l'intellectualisme, au pacifisme, au collectivisme de vivre sans être protégés par la force! Vous ne pouvez le nier; c'est vous-mêmes qui en avez fait la preuve en allant à des milliers de lieues de votre pays porter la guerre aux populations jaunes, immobilisées depuis des siècles dans un état social reposant sur des bases identiques à celles que vous rêvez d'établir!

Voyez comment la nation la plus calme, non seulement ne recherchant pas la guerre, mais l'exécrant et la méprisant, est obligée de s'y préparer pour faire face même à des peuples civilisés tels que celui que vous prétendez être !

Et, sans prendre d'effroi puéril de périls imaginaires, rendez-vous compte de l'immensité de la force que serait susceptible d'acquérir l'empire de Chine dans un demisiècle si les agressions des Européens ont été réellement assez fortes pour violer la nature, pour forcer le tempérament des Célestes, en les décidant à se défendre, à devenir guerriers.

Vous me direz ensuite si l'Europe aurait raison de

tomber dans la létharg^ie où s'était plongfée la Chine depuis que les g^énéraux de Tcheng[is-Ghan ravagèrent les deux rives du Danube.

Considérez, au point de vue économique et au point de vue militaire, la puissance qu'aurait cette masse de 410 millions d'individus tels que ceux dont, à grands traits, le caractère et le tempérament viennent d'être esquissés.

En recrutant, comme vous le faites, un soldat par 80 habitants, ce qui vous fournit 480.000 combattants, l'effectif de l'armée chinoise serait de 5.625.000 hommes. Actuellement, le nombre projeté n'est que d'un million d'hommes, soit un soldat par 410 habitants; cette proportion est tellement faible qu'elle assure le recrutement uniquement parmi des volontaires, robustes, braves, guerriers.

La dette de la Chine est de 3. 187 millions, 7 francs par tête ; en la décuplant, cette dette deviendrait égale à celle de la France, soit 70 francs par tête en Chine et 800 francs par tête dans notre pays.

Un impôt total de 10 francs par tête, et ce serait moins que ce que nous prélevons sur nos sujets d'Indo- Chine et d'Afrique, procurerait au gouvernement chinois un budget de 4.100 millions quand aujourd'hui tous ses services fonctionnent avec 377 millions de francs.

Considérez la force fantastique d'expansion de cette immense agglomération humaine pouvant être centuplée, dans peu d'années, par tous les derniers progrès de l'industrialisme et du machinisme dont elle ne jouit pour ainsi dire encore pas. Il y a quarante ans, il fallait huit mois pour aller en Chine; maintenant, on met un mois en bateau à vapeur. Les chemins de fer ont raccourci la durée du voyage jusqu'à dix-sept jours;

avec les nouvelles lignes on ira en dix jours, de Londres à Pékin, et la Chine sera pour ainsi dire aux frontières mêmes de l'Europe.

Tout le terrain cultivable de Tempire étant occupé, rémigration chinoise serait beaucoup plus importante sans les mesures prohibitives prises par quelques États qui redoutent un envahissement trop considérable, et on ne facilite l'immigration des coolies que dans les pays où une résistance, une endurance comme la leur est absolument indispensable. Les corps des fellahs tapissent le canal de Suez; les Chinois creusent Panama, font les chemins de fer, au Soudan, au Yunnan, à Madagascar, descendent dans les mines de l'Afrique du Sud, d'Australie, sont recrutés en masse pour tous ces travaux qu'eux seuls peuvent mener à bonne fin. Il s'en répand partout; il y en a 20 millions en dehors de la Chine.

Quelles forces seraient capables de former ces travailleurs, s'ils se transformaient en guerriers!

Quels concurrents redoutables surtout constitueraient les Chinois, s'ils se lançaient dans la lutte économique universelle avec leur génie des affaires, leur intelligence, leur aptitude exceptionnelle dans toutes les branches industrielles, commerciales, agricoles, unis à une absence presque complète de besoins !

Déjà aujourd'hui en Chine, tous les directeurs des grandes maisons, les ingénieurs, les Européens de toutes les classes ne veulent employer que des Chinois comme compradores, agents commerciaux, comme mécaniciens, comme chauffeurs, ouvriers, domestiques, tant à tous les points de vue leurs services sont de beaucoup supérieurs à ceux des salariés blancs. . .

Le caractère des habitants, les traditions historiques, l'éducation nationale constituent une différence totale

entre la Chipe, démocrate jusqu'aux moelles, et le Japon issu de la féodalité.

Le Japon semble plus progressiste ; au fond la Chine est plus avancée. En Chine, la masse du peuple est plus industrieuse et plus commerçante que la majorité des Japonais. Bien que la Chine supporte Toccupation de plusieurs parties de son territoire par les étrang^ers^ elle a trouvé le moyen de se garder la meilleure part dans son commerce extérieur.

Le Japon peut avoir traversé quelques années de gloire et de victoires ; c'est la Chine qui reste la véritable puissance massive, la vraie force d'Extrême-Orient, celle qui serait à même d'absorber dans l'avenir tous ses conquérants futurs, comme elle a été capable d'absorber dans le passé tous ses conquérants Tartares, Mongols, Mandchous.

Au Japon, la masse est conservatrice, le gouvernement est progressiste; c'est lui qui commande d'une façon absolue et qui dirige cette politique impérialiste nettement définie, complètement connue, appliquée au grand jour, vers laquelle sont dirigés tous les efforts du pays et dont les premières aspirations ont déjà été réalisées.

La puissance du Japon peut être appréciée, c'est une forcé analogue à celle des premières nations d'Europe, celle d'une collectivité militaire de premier ordre composée de 47 millions d'individus.

Les Japonais s'intitulent les Anglais de l'Extrême- Orient. Ils auront sur les Anglais une supériorité, c'est d'entretenir en même temps qu'une forte marine une armée de 750.000 excellents soldats; mais ils oublient, en comparant leur situation a celle de l'Empire britannique, qu'ils ne pourront jamais employer en Asie l'arme qui a été la véritable cause des triomphes séculaires de la politique anglaise : « Les divisions sans

trêves des nations continentales » . Ils oublient qu'ils ont affeire sur le continent voisin à une énorme collectivité dont les dix*neuf provinces, g^randes chacune comme un État, n'ont jamais eu entre elles ni g^uerres, ni dMcordes, ni dissentiments et veulent ^ la Chine aux Chinois » encore bien plus que « TÂsie aux Jaunes » .

Cette paix continuelle entre 410 millions d'individus est tellement contraire à nos mœurs; elle reste pour nous tellement peu explicable, tellement incompréhensible quand on songe aux périodes ininterrompues des guerres, des révolutions des peuples de race blanche, qu'elle seule suffirait à démontrer aux plus incrédules combien mystérieuse reste pour nous l'âme asiatique.

En Chine, le gouvernement n'est devenu réformiste que sous, la pression populaire; c'est surtout la masse qui est progressiste, qui dirige, qui commande. La puissance de la Chine ne peut pas être appréciée parce que jamais encore on n'a vu de pareilles foules prendre part à la vie universelle. Que peut-on penser des misées de cette masse pour l'avenir? Il est impossible de pénétrer des choses impénétrables.

La Chine était déjà policée que la plupart des vieilles civilisations du monde ancien, celles de l'Egypte, de la Perse, de l'Assyrie, de la Grèce avaient terminé leur cycle, et que Rome elle-même, qui les avait remplacées toutes, était tombée en décadence. Beaucoup d'exemples de peuples disparus peuvent donner idée de la croissance, de la jeunesse, de la vieillesse de bien des races; mais on ne peut rien déterminer de la naissance, de la jeunesse, de Tàge mûr, de la vieillesse de la collectivité chinoise, plus complexe que tout ce qui a existé, qui jie peut être comparée à aucune des races qui ont disparu puisqu'elle n'est jamais morte et que, même plus vivante que jamais, elle semble retiaitre aujourd'hui avec toute

iU LA FRANCE AFRICAINE

la vig^ueur et toute Ténerg^e des plus jeunes peuples. Il est impossible de dire Tintensité des cataclysmes ^ui s'accumulent sous la croûte des volcans!

' Il est impossible de dire la grandeur du rôle que jouera dans les âg^es futurs ce peuple qui ne pense qu'au passé et non à Tavenir. Il est impossible de dire s'il envahira le monde; si, après quelques efforts, il reprendra, immobile comme Bouddha sur son lotus, le cours d'une longévité sans gloire, ou bien s'il croulera par le jeu et par l'opium. Mais on peut certifier que ce peuple est capable de réaliser son idéal présent, cet idéal qui est le même que celui des Japonais, cet idéal qui est le seul point commun aux deux peuples : « L'expulsion de tous les blancs des parages d'Extrême Orient »» .

Le Tonkin, limité au nord par la Chine, est bordé dans l'ouest par le Siam. Sur une étendue à peu près égale à celle de la France (510.000 kilomètres carrés), cette petite collectivité de 6 . 400 . 000 individus ne présenterait qu'une puissance négligeable, si elle n'avait derrière elle les Anglais et les Japonais qui cherchent à se rapprocher le plus possible de ce royaume resté indépendant entre les Indes britanniques et l'Indo-Ghine française, et si une longue série de dissensions suspendues en 1893 par le forcement des passes de Pak-Nam ne nous avaient créé là encore des ennemis qui n'attendent que l'occasion de la revanche*

La puissance militaire du Siam se transforme aujourd'hui comme celle de tous les peuples jaunes ; elle est encore insignifiante. Mais les ports et les territoires siamois seraient d'une valeur inappréciable pour un assaillant de rindo-Ghine; c'est à ce titre que cette partie de notre horizon s'est aussi lourdement obscurcie.

Les arrangements de 1893 et de 1896 n'avaient cessé d^ètre violés. En 1907, après quatorze ans de discus-

sion8 et de pourparlers, de nouvelles conventions ont régflé, passagèrement tout au moins, les difficultés franco-siamoises.

L'Angleterre s'efforce de se tailler la plus belle part dans la vallée du Mékong. La plupart des fonctionnaires européens employés par le Siam sont anglais. Quinze cents soldats Hindous occupent Bangkok sous prétexte de police. Le roi de Siam ne parle qu'anglais; l'héritier du trône a été élevé en Angleterre.

Ce n'est qu'à partir de 1899 qu'on parla de Chantaboun, dans le cours des négociations. C'est que c'est de cette époque que l'influence japonaise se fit sentir au Siam : des ingénieurs japonais ayant réussi à inonder d'immenses surfaces de terrain improductif, qui devinrent d'excellentes rizières, rapportant au roi de Siam 20 millions de francs de bénéfice net tous les ans.

Les Japonais devenus tout-puissants ont réussi à convaincre le souverain que son royaume devait devenir une puissance maritime. Voilà pourquoi les Siamois ont voulu absolument reprendre Chantaboun dont la position, à 60 kilomètres de Bangkok, avec une excellente rade, l'avait fait prendre en gage par la France après le succès des passes de Pak-Nam.

Les escadres japonaises fréquentent beaucoup les côtes de Siam. Elles y sont reçues avec le plus grand enthousiasme, surtout depuis que des officiers japonais ont remplacé dans la marine siamoise les officiers norvégiens et danois qui la dirigeaient.

Le prince Nakoutchaisie, commandant en chef de l'armée siamoise, assistait aux côtés du Mikado à la grande revue triomphale de Tokio du 30 avril 1905.

Le Siam est en train de devenir anglais jusqu'aux moelles, à moins qu'un jour il ne devienne japonais. Il est de moins en moins français.

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Toutes ces transformations si complètes des peuples jaunes menacent très gravement l'avenir de nos possessions d'Extrême-Orient, de Nouvelle-Calédonie, du Pacifique.

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