QUELQUES LOIS
Les événements de la vie humaine la mieux remplie sont absolument insuffisants pour permettre d'infirmer les faits du passé. Il est impossible à Thomme le plus transcendant de tirer la moindre déduction, en ce qui concerne la marche des choses de ce monde, des seuls événements si courts auxquels F existence la plus long^ue lui permettrait d'assister.
Un Européen vit en moyenne quarante ans. Pendant ving^t ans, il s'instruit; pendant le tiers du temps il dort; pendant un autre tiers, il se nourrit ou se distrait; c'estp à-dire qu'en admettant qu'il n'ait pas à se préoccuper de soucis matériels, et qu'il veuille abandonner toutes ses affaires particulières et tous ses plaisirs pour s'adonner entièrement à l'accomplissement d'une g^rande œuvre d'intérêt général, il dispose au maximum de sept ans, de deux mille cinq cent cinquante-cinq jours !
Les premières traces connues de l'espèce humaine actuelle remontent à une soixantaine de siècles. Nul ne peut savoir quelle doit être la fin de son développement. Pour cet homme désireux d'employer toute son
énergie, toute sa vie à une telle œuvre, les sept ans dont il dispose sont comme s'il n'avait que les quatre dernières secondes d'une heure pour apporter des améliorations à un immense ouvragée commencé on ne sait quand, par des milliards d'ouvriers ig^norant tous les bases sur lesquelles cet ouvragée repose, son utilité future, quand et comment il pourra être achevé, si jamais il doit l'être.
C'est ce peu d'importance de la période trop instantanée du présent qui amène les Asiatiques à acquérir cette philosophie profonde qui leur fait mépriser l'agitation maladive des blancs, et à ne s'occuper surtout que des événements du passé. Ils peuvent le faire, grâce à des histoires de soixante siècles. Ce n'est que depuis cinquante ans que l'Europe savante a tourné ses yeux vers l'antique Orient; elle y trouve chaque jour un nouvel et inépuisable aliment à l'activité de sa pensée.
Lorsqu'on aura pu fouiller tous les détails du passé, scruter les mystères qui planent sur la vie des vieilles sociétés asiatiques; quand, par un contact de chaque jour, on aura pu s'assimiler davantage la vie de l'humanité au lieu de s'en tenir à l'étude des minuscules coins de terre d'Europe, l'histoire universelle enseignera les lois de la force des choses qui régissent les sociétés et en déterminent les conséquences, comme la mécanique apprend les lois du mouvement, les lois de l'équilibre ; comme les lois de la physique déterminent les phénomènes des choses naturelles ; comme les lois de la chimie déterminent la synthèse et l'analyse des corps.
Quand la science aura suffisamment progressé pour arriver à nettement déterminer ces lois, on ne songera pas plus à les discuter qu'on ne songe aujourd'hui à contester le système planétaire de Copernic. Bien des débats de l'heure présente, devenus vains, prendront fin comme, ont pris fin, depuis le quinzième siècle, toutes
les controverses sur le mouvement relatif de la terre et des astres.
Les gouvernements et les sociétés se dirig^eront plus sûrement parce qu'ils ne song^eront même plus à se lancer dans des aventures que la connaissance des lois de la force des choses fera regarder à/^rtori comme impossibles à entreprendre avec succès, de mêfne que les lois de la science font à priori écarter toute solution qui conduit au mouvement perpétuel.
Même dans Tétat tout à fait rudimentaire de nos connaissances en ce qui concerne Thistoire de Tbumanité et la formation du monde tel qu'il est à notre époque, beaucoup de ces lois demeurent absolument indéniables et ce serait de la démence de vouloir les transgresser.