‹ La France africaineChapitre 36 sur 68 · QUI VEUT VIVRE DOIT RESTER FORT · texte numérisé non relu

QUI VEUT VIVRE DOIT RESTER FORT

La guerre russo-japonaise vient de prouver une fois de plus que le a vainqueur trouve toujours de l'argent » , que « Tor suit le fer » . Prêteriez-vous tant de centaines de millions au Japon s'il avait été vaincu? Le prestige militaire d'un peuple, la confiance en soi due à des victoires, toute l'activité, l'entrain, la renaissance, qu'il éprouve après une grande crise nationale heureuse, sont la meilleure semence de sa poussée économique.

La guerre reste pour le plus fort un remède efficace contre le paupérisme, plaie chaque jour plus béante, génératrice de toutes les discordes de l'humanité; la guerre nourrit toujours la guerre.

Au fond de toutes les luttes et de toutes les guerres, s'est toujours dissimulée la raison des subsistances. C'est la rupture de l'équilibre économique ou plutôt le manque de subsistances qui entraine les nations dans toutes les guerres. C'est elle qui les pousse à former au loin des colonies, et à chercher pour l'excédent de leurs populations des terres et des débouchés.

Le paupérisme, c'est-à-dire, pour les nations comme pour les individus, le défaut d'équilibre entre les dépenses et les recettes, entre les ambitions et les moyens, est la cause originelle de toutes les discordes et de toutes les luttes. Pour les peuples comme pour les particuliers, « quiconque a de quoi vivre ne s'occupe pas de son voisin > •

A mesure que les populations s'affinent, on tend à exagérer le superflu et à ne pas vouloir se contenter du nécessaire ; le confortable devient peu à peu une habitude qui engendre des besoins de plus en plus impérieux. Avec Taisance, viennent insensiblement les habitudes du luxe ; on a beau passer de la bêche à la charrue, de la charrue aux machines électriques, aux moteurs de toutes sortes, on n'a jamais que le nécessaire parce qu'on augmente sans cesse ses besoins plus rapidement que ses ressources.

La production universelle est devenue tellement intense, elle a créé tant de nécessités que si elle s'arrêtait un instant quelque part, ce serait la famine pour les peuples qui ne vivent plus que par elle.

L'humanité reste pauvre parce qu'elle n'a toujours que juste ce qui lui suffit et qu'il lui est impossible de perdre quelques jours en se reposant sans être menacée de la misère la plus extrême ; la grève d'une corporation suffit à paralyser toute l'activité générale.

Par suite de la surproduction qui résulte de l'intensité du travail fait, le grand développement de l'industrialisme n'apporte pas un remède à une situation aussi grave. L'humanité arrive à ne plus pouvoir payer ce qu'elle fabrique, parce que la richesse et la consomma* tion sont loin d'augmenter dans des proportions aussi grandes que la fabrication.

De 1854 à 1905, le commerce total du monde est passé de 30 à 124 milliards. Il n'y a pas suffisamment de richesse et de consommateurs pour payer les frais d'une orgie toujours grandissante de surproduction. L'équilibre s'est rompu de plus en plus entre la production et la consommation.

Si ce paupérisme ne fait qu'augmenter dans les sociétés civilisées du dix-neuvième siècle, même depuis que les découvertes leur ont donné continuellement de

nouvelles terres à exploiter, peut-on imaginer qu'il diminuera maintenant que, dans toutes les parties du monde, Témigration de plusieurs siècles a jeté les g^ermes de vigoureuses populations qui s'accroissent avec une vertigineuse rapidité?

La terre est limitée ; le nombre des humains va toujours augmentant. L'offre de terrain restera toujours restreinte devant une demande toujours plus grande ; son prix ne pourra que continuellement s'accroître. Quand les terres leur manquent, les peuples se battent pour en avoir d'autres. Les peuples grossiers, qui ne savaient pas cultiver le sol, devenaient envahisseurs et pillards. Les peuples plus civilisés en tirent le maximum de rendement par une culture intensive et par une exploitation industrielle ultra-développée ; ils se battent pour la prééminence, et la surproduction les pousse vers les contrées vierges d'industrie et peu peuplées. Aujourd'hui, la terre ne peut plus grandir et elle est déjà trop petite pour le nombre, pour les besoins, pour les ambitions des populations encore si clairsemées des différents continents.

Dans des contrées où la densité de la population n'atteignait pas un habitant par kilomètre carré, il y avait toujours assez de place pour tous les individus des parties de la terre trop peuplées. Il faut qu'un pays atteigne au moins cent habitants par kilomètre carré, pour que ses populations commencent à éprouver un besoin impérieux de s'éclaircir en occupant de plus grands espaces. La Chine n'a encore que 34 habitants par kilomètre carré; l'Afrique, 6; l'Amérique, 3,8; l'Australie, 0,3. Ces peuples sont donc encore très loin d'être parvenus à l'époque où ils éprouveront la nécessité de se procurer d'autres terres, d'aller chercher du sol à occuper, de la place où se répandre et où vivre. Mais la période de répit qu'ont procurée au monde depuis le quinzième siècle, les découvertes continuelles de terres nouvelles à

QUELQUES LOIS DE LA FORCE DES CHOSES îll

exploiter, le partage d'immenses territoires à peine peuplés, est terminée.

Les populations, s'accroissant toujours, arriveront à se heurter dans tous les sens à des densités compactes d'individus rendues incompressibles par leur nombre. h' Omnis feret omnia tellus de Virgile (Toute la terre portera tout) ne s'appliquera plus seulement aux -plantes, mais aussi à l'humanité. Les deroiers repaires des bêtes féroces seront supprimés. La planète deviendra le domaine entier de l'homme. L'homme partout y rencontrera l'homme.

Depuis longtemps, sans doute, toutes les nations actuelles se seront transformées, et de nombreuses générations auront disparu à travers des séries de siècles, avant que tous les pays de l'univers soient saturés de populations, à deux cents habitants par kilomètre carré. Mais, en considérant l'accroissement rapide et colossal de toutes les collectivités du monde, on peut rester con vaincu que, tôt ou tard, ce point de saturation sera atteint ; et quelle que soit la formation des collectivités que l'évolution éternelle donne à la constitution des sociétés, on ne perçoit pour régler la marche de l'humanité que l'emploi de la force ou bien le retour à la vie frugale, limitant les ambitions de chacun à ses moyens, retour obtenu en amenant les peuples, par l'instruction, par l'éducation, à ne pratiquer que des mœurs de travail et de tempérance, les tournant pour la plus grande part vers le labeur agricole, tout en ne créant que des industries proportionnées aux besoins d'une clientèle déterminée. Ce serait supprimer presque complètement l'initiative individuelle. Pour beaucoup, la plus grande satisfaction ici-bas est celle de la difficulté vaincue par ses propres moyens, celle de réussir en faisant preuve d'initiative personnelle. C'est l'initiative qui, par-dessus tout, fait les hommes ; même de très nombreux citoyens

îlî LA FRANCE AFRICAINE

français sont énergiquement opposés à toute transformation de la société, qui amènerait l'absorption par TÉtat de toute conception initiale individuelle.

Et les tempéraments de « lutteurs pour la vie » des Ang^lo-Saxons, des Allemands, des Américains, des Japonais, sont trop opposés à de telles idées pour qu'il soit permis de supposer prochain l'avènement d'un retour général des peuples à la vie frugale. L'Anglo-Saxon, l'Allemand, ne veut-il pas que « l'incompétence race ou l'incompétence système » s'écroule comme la race inférieure a toujours été renversée sous le choc persistant de la race supérieure? Ne veut-il pas que le « droit d'antérieur occupant disparaisse devant le droit de supérieur exploitant » ; que, dans les conditions du monde moderne, m seul le plus apte survive » ; que « le vaincu soit détruit partout où il ne peut servir ou exploité sans relâche là où son travail peut être utile » ; que a les nations qui n'ont plus la virilité nécessaire pour mettre en valeur et pour défendre ce qu^elles possèdent fassent place à d'autres » ?

Et devant toutes ces masses, anglaises, américaines, japonaises, se dressant en criant : a Mort aux faibles » , il n'est pas possible de s'en tenir à cet idéal pacifiste, dans lequel nous ne pourrions penser à nous complaire que parce que nos ancêtres ont été des guerriers.

Si nos rois avaient été des pacifistes, ils n'auraient pas pu réunir à l'Ile de France la Normandie, la Guyenne, la Provence^ la Bourgogne, la Franche-Comté. Nous serions sans doute citoyens de petits pays comme la République d'Andorre, et nous n'aurions pas le plaisir d'entendre dans la capitale d'une des plus grandes nations du monde de si éloquents discours sur la fraternité des peuples et sur le bien-être de l'humanité!

A la fin du cinquième siècle, les limites des nationa-

lités fondées par les Barbares étaient loin d'être celles des collectivités d'aujourd'hui. Ce ne futqu auq.uinzième siècle, et après un millier d'années de luttes incessantes entre les provinces et les duchés, entre les rois et la féodalité, beaucoup plus fréquentes que celles des nations européennes dans les temps modernes, que la France acheva sa constitution territoriale.

En considérant toute la suite des mouvements de formation des États anciens comme des États actuels du monde, on est obligée de reconnaître que la plupart des collectivités de l'Europe et d'Amérique sont encore aujourd'hui en pleine enfance, que celles d'Afrique sont encore à l'état embryonnaire. Il est impossible de douter que l'évolution des sociétés métropolitaines et coloniales s'arrête où elle en est arrivée, que cette évolution ne continue pas à obéir au principe absolu, qui veut que tout peuple inférieur mis en présence d'un peuple supérieur soit condamné à bientôt disparaître, et à la règle éternelle de fusion qui veut que, lorsque deux collectivités sont en contact, elles arrivent à se fondre en une seule, soit par élimination de la plus faible par la plus forte, soit par union volontaire, si ces deux collectivités sont à peu près égales numériquement, si elles ne diffèrent pas trop parleur caractère, par leurs mœurs, si, depuis un long temps, elles sont soumises à des conditions de milieu semblables.

La formation des États-Unis, de la Russie, l'absorption des colonies espagnoles par les Américains, celle de la Corée par les Japonais, sont des faits du jour qui prouvent que cette loi n'a actuellement rien perdu de sa vigueur et qu'elle continue à régir le sort des métropoles comme celui des colonies.

L'augmentation considérable en populations, en richesses; l'accroissement du développement dans toutes les branches de la vie économique d'un certain nombre

de callectivités contemporaines par rapport aux autres, créent, au point de vue de la puissance entre les nations d'aujourd'hui, des différences beaucoup plus g^randes que celles qui existaient entre les peuples d'autrefois, et tout porte à croire que, dans l'avenir, l'absorption se fera plutôt par élimination, comme s'est faite la réunion de la Pologne à la Russie, celle de l'Alsace à l'empire d'Allemagne, que par fusion, comme s'est opérée l'union des différents États et provinces de France, d'Allemagne, d'Italie.

Les immenses armées, les flottes si coûteuses du vingftième siècle, appelées à s'agrandir toujours, ne resteront plus, en effet, qu'à la portée de collectivités de plus en plus rares. Celles qui ne seront pas assez riches pour maintenir une puissance assez grande seront absorbées par élimination. On n'y peut rien; c'est ainsi.

En présence de cette nécessité devenue plus impérieuse que jamais de rester fort pour ne pas être éliminé, pour vivre, pourquoi ne voudrait-on pas reconnaître les dangers de la dispersion de nos efforts à des milliers de lieues de notre pays? Comment refuserait-on de se plier aux strictes exigences d'une concentration de toutes nos forces dans une contrée faisant pour ainsi dire partie même de la France?

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