LE JUGEMENT DES GUERRES
RESTE Là SEULE JURIDICTION CONNUE POUR RÉGLER LES CONFLITS ENTRE LES PEUPLES
Quand des nations sont en compétition, la suprématie doit appartenir pour la marche g^énérale de rhumanité vers le progrès et vers une existence toujours plus large, plus libre, plus universelle, à la race la plus puissante, la plus intelligente, à celle qui possède le plus de vigueur, de capacité, le plus de grandeur de caractère, d'activité, d'énergie pour diriger les autres peuples; à celle qui fait preuve au plus haut degré du mépris de la mort ; car les nations comme les hommes ne font de grandes choses qu'à la condition de mettre leur existence en jeu ; dès qu'elles arrivent à craindre de la risquer pour leur idéal et pour l'accomplissement de leur volonté, elles commencent à déchoir.
On conçoit comment le jugement des guerres peut accorder la suprématie à une nation à la suite d'une lutte où interviennent tous les éléments de puissance des peuples : richesse, force militaire, ressources de toutes sortes constituant la puissance matérielle ; courage, vertu civique, dignité individuelle, abnégation complète à la patrie, attachement au gouvernement, constituant la puissance morale ; en un mot, dans une lutte où sont engagées à la fois l'âme et la vigueur des nations, où sont mis en opposition tous les éléments qui
constituent une race supérieure digne de diriger les autres faces.
On conçoit comment cette suprématie peut être accordée par le jugement des guerres disposant de la force pour assurer Texécution de ses sentences.
Cette force, en effet, ne se compose pas de quelques bataillons et de quelques cuirassés.
Si le jugement des guerres n'était basé que sur la seule force brutale des armes, la raison et la conscience des peuples l'auraient fait disparaître depuis des siècles de la vie des sociétés, ou plutôt, comme il advient de toutes les tyrannies, cette juridiction aurait été brisée par ses propres abus.
Pour gagner des batailles, il faut des armées et des flottes pourvues de bonnes armes, bien approvisionnées, bien entraînées, commandées par des chefs braves et expérimentés.
Ces nécessités ne sont à la portée que de peuples suffisamment supérieurs par leurs qualités pour être dignes de commander aux autres. Seules, les nations dont tous les éléments sont forts peuvent y satisfaire. Pour fabriquer des armes, des projectiles, des explosifs ; pour construire des bâtiments de guerre ; pour posséder des arsenaux, des chantiers de construction, il faut des ingénieurs, des savants, des ouvriers habiles et modérément exigeants. Pour faire d'aussi grands frais, il faut être très riche; il faut, par conséquent, que le commerce, l'industrie, l'épargne, permettent de prélever sur les besoins de chacun une part destinée à la sauvegarde de l'honneur et des intérêts de la collectivité. Pour approvisionner des troupes et des flottes de guerre, le développement de l'industrie et de l'agriculture du pays doit être considérable.
Les chefs braves et expérimentés ne sont que l'expression de la valeur totale des officiers, lesquels ne
pourront lutter avec leurs adversaires que si leurs qualités morales et leur capacité technique ont été entretenues par Tesprit de sacrifice et la conscience de la grandeur de la tâche qui leur incombe, conscience acquise par la tradition, par l'éducation et encouragée par la satisfection d'accomplir leurs devoirs vis-àvis de leurs semblables, par la considération que leur accordent leurs concitoyens en échange de leur abnégation.
Et tout cela ne servira de rien si tous ceux qui forment les forces militaires du pays ne sont pas courageux, c'est-à-dire s'ils n'ont pas le sentiment de leurs propres forces; s'ils ne sont pas entraînés par le. mépris de la mort, par la générosité du sacrifice, par la sublimité de la vertu qui font la dignité de l'homme et le distinguent de l'animal dont toute l'existence est uniquement guidée par l'instinct de la conservation.
Les holocaustes, les sacrifices seront inutiles si tous, du chef au dernier soldat, ne sont animés de cet esprit qui seul peut donner la force et le succès : a la volonté de vaincre » !
Dans les guerres modernes qui mettent aux prises tous les peuples de l'univers et qui nécessitent l'emploi des procédés les plus perfectionnés, le succès ne peut être obtenu que par l'union intime, dans l'action commune, du concours de l'État, de la force de la collectivité, de l'effort des individus. Par-dessus tout, l'excellence des pouvoirs publics, leur sang-froid, leur calme énergie, leur esprit de décision, dominent tous les éléments de la guerre : troupes, états-majors, chemins de fer, finances, bâtiments de guerre, approvisionnements, industrie, richesse monétaire, ressources agricoles!
Les progrès de la science et de l'industrie ont toujours fait et font toujours davantage que les armements les
plus perfectionnés et les plus récents ne resteront à la portée que d'un nombre de plus en plus restreint de collectivités. Pour se maintenir aujourd'hui supérieur sur terre aux nations de premier ordre, il faut inventer, fabriquer toiis les dix aùs de nouvelles ai'mes ; il faut pouvoir payer les frais de chang^ements de stocks de plusieurs millions; il faut pouvoir puiser des soldats, comme peut le faire TAllemag^ne, dans un recrutement très large. Sur mer, il faut renouveler environ tous les vingt ans une flotte de 2.500 millions à 3 milliards, en perfectionnant en même temps les arsenaux, les ports, les établissements maritimes.
Plus, avec les progrès, les difficultés d'armement, de recrutement, deviendront grandes, plus les dépenses, les charges deviendront lourdes; plus deviendra restreint le nombre de collectivités assez peuplées, assez actives, assez industrieuses, assez commerçantes pour pouvoir les supporter, et plus les pays trop peu puissants ou trop veules pour se les imposer resteront à l'entière merci des autres.
La plus grande rapidité des moyens de communication permet de concentrer plus vite un nombre considérable d'hommes aux frontières. C'est un des côtés des progrès de la science militaire, qui ne peut avoir de conséquences qu'autant que le nombre de soldats mobilisés- augmente dans les mêmes proportions que le développement des moyens de concentration.
Lès progrès des sciences ne font donc qu'augmenter très grandement les différences qui séparent entre elles les puissances des collectivités; ils désarment d'une façon plus absolue les collectivités de deuxième ordre devant la puissance des plus grandes collectivités. Les développements scientifiques règlent ainsi l'évolution du monde suivant le principe immuable de l'élimination du plu§ faible par le plus puissant, principe contre
lequel on peut récriminer, on peut se révolter, mais auquel on est forcé de se soumettre.
Pour rester puissante et ne pas être absorbée à son tour par les collectivités voisines, la collectivité dominante d'un continent, après avoir absorbé toutes les petites collectivités limitrophes, devra rester forte, c'est-à-dire s'imposer les sacrifices pécuniaires, les armements équivalents à ceux de ses rivaux les plus proches, et elle en aura toujours, parce que les nationalités du monde sont à tous les points de vue trop différentes pour arriver jamais à n'en former qu'une seule.
Et qu'on n'aille pas prétendre que toutes ces armes pouvant tuer de si loin, que ces mines explosives pouvant envoyer instantanément au fond des mers des vaisseaux de 50 millions de francs montés par huit cents hommes, sont devenues tellement traîtresses que, le courage individuel ne jouant plus dans les batailles qu'un rôle secondaire, le jugement des guerres ne peut plus être compétent parce qu'il ne serait plus basé sur un des principaux éléments qui lui permettent de juger sainement de la valeur des peuples. C'est toujours ce même raisonnement qui a été employé après chaque perfectionnement apporté aux engins de guerre depuis l'emploi des armes à feu.
Sans entrer dans de plus amples considérations, il semble pourtant impossible d'admettre en même temps l'exactitude de ces deux axiomes :
« La science inventera des engins tellement terribles qu'on n'osera plus les affronter. »)
a Les guerres doivent être supprimées parce qu'elles ne prouvent plus rien ; la victoire étant décernée par le hasard et non plus acquise par le plus valeureux. »
Si les armes deviennent si terribles, ne faut-il pas un courage toujours plus grand pour s'y exposer?
Depuis quand y aurait-il plu6 de courage à affronter
no LA FRANGE AFRICAINE
jpendant quelques heures un dang^er visible, contre lequel on peut se défendre, un combat corps à corps à Tarme blanche, qu'à subir pendant de long[s mois Tappréhension de la fin violente dont on est menacé, sans qu'on puisse rien faire pour s'en préserver? Combien plus de vigueur physique, de sang-froid, de calme, il faudra pour résister suffisamment à une telle tension des nerfs afin de disposer encore de toutes ses facultés, quand arrivera la bataille qui ne manquera pas de terminer cette période d'attente, quelque pénible, quelque périlleuse qu'elle ait été pour les deux partis! Port- Arthur a été pris à la baïonnette, et c'est à Tsushima, en combat de ligne, que s'estachevée cette lutte sur mer de plus d'une année, pendant laquelle avaient sauté tant de vaisseaux japonais et russes ! La science rendra cette bataille de plus en plus terrible et effroyable, et il faut qu'il en soit ainsi pour que la guerre devienne de plus en plus humaine; parce que, plus la lutte sera sanglante, plus rapidement seront terminées les hostilités, moins meurtrière, par conséquent, a de chances d'être la guerre, et plus la période de paix qui lui succédera aura de probabilités de durer de plus longues années, le parti vaincu étant mis pour plus de temps dans l'impuissance complète de recommencer une nouvelle campagne.
Non, la science ne tue pas le jugement de la guerre, elle le rend plus sûr ! Elle donne plus de valeur, plus de poids à ses arrêts, parce que ses progrès exigent de la part des vainqueurs plus de génie, plus d'industrie, plus de ressources, plus de courage, plus de valeur, plus de vaisseaux, plus de marins. Dans les conditions actuelles de la guerre moderne, pour acquérir la suprématie, une nation doit faire preuve d'une telle supériorité sur les autres peuples, qu'elle ne peut y parvenir que si elle est réellement digne d'être placée à leur tête.
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Sur terre, le jug^ement des guerres ne peut être que très rarement faussé. Les succès rapides, dus seulement à rhabileté d'un général, à la supériorité d'une tactique, ne peuvent donner que des résultats passagers; s'ils ne sont pas basés sur la véritable force, leur sanction sera vite brisée. Une victoire obtenue par fraude ou par artifice restera sans lendemain ; tôt ou tard, une action en sens contraire viendra annuler ses effets. Toutes les ressources de Tart Inilitaire et de la ruse resteront inutiles s'il existe une force supérieure.
Les difficultés considérables qu'on éprouve à former une puissance maritime sur des bases solides font que les effets des victoires sur mer sont plus durables et procurent des résultats plus décisifs que les effets des victoires sur terre.
Les guerres de course non appuyées sur la puissance d'escadres n'ont jamais rien rapporté. Elles ont marqué toutes les périodes des désastres de la marine française, 1692-1715, 1757-1763. Pendant la guerre russo-japonaise, les résultats obtenus par les croiseurs de Yladivostock ont été nuls.
Même appuyées logiquement sur des escadres, les flottilles de torpilleurs ont fait en Extrême-Orient une faillite encore plus complète.
Les destroyers de l'escadre de Cervera n'ont joué aucun rôle.
Ni le feu grégeois, ni les brûlots, ni les flottilles, comme celle de Boulogne, composée de 3.500 bateaux, portant 120.000 hommes et 10.000 chevaux, n'ont jamais exercé la moindre influence sur l'issue des guerres navales.
Si le jugement des guerres pouvait donner la supériorité maritime à une nation uniquement parce qu'elle serait capable de capturer quelques bâtiments de commerce, ou de couler la nuit par surprise quelques cui-
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rassés, la guerre navale aurait été depuis longtemps supprimée par rindignation des peuples qui auraient, sans doute, trouvé un autre moyen de déterminer quelle doit être la nation à laquelle ses capacités et ses aptitudes donnent le droit de commander sur mer. Les rigueurs des batailles navales ne peuvent être admises que parce qu'à travers toute l'histoire maritime mondiale, elles n'ont jamais accordé la victoire qu'à ceux qui, par la puissance de leur établissement maritime, étaient le plus à même d'en tirer le meilleur profit.
Les dernières guerres maritimes ont établi une fois de plus que la victoire sur mer ne peut être obtenue que par celui qui possède les vaisseaux de combat les plus forts, le personnel le meilleur, l'organisation navale la plus importante dans les mers où se livrent les combats.
C'est pour toutes ces causes que le choc des armées et des flottes n'est pas simplement la mêlée de quelques milliers de soldats ou de quelques vaisseaux, mais le choc de l'être entier, de l'àme de deux nations !
C'est, en quelques heures, la lutte du courage, de la valeur, du sang-froid, de la vigueur des citoyens en même temps que la rencontre de la résultante des richesses, du commerce, de l'industrie, de l'éducation des adversaires ; en même temps que la mise en opposition de leur persévérance, de leur énergie, de leur volonté, de la somme des sacrifices qu'ils auront su s'imposer pendant la paix pour se préparer à défendre par la force leurs intérêts, leur territoire, leurs protégés, leur souveraineté, leur liberté !
Et c'est pour ces raisons que le jugement des guerres qui serait le plus ignoble, le plus faux, s'il n'était que la sanction de la force brutale, n'a pu être encore rem* placé depuis soixante siècles, malgré tout ce que, dans
la pratique, il comporte souvent et de haine et d'horreur! Le droit sacré de la victoire, le droit du vainqueur, est un droit supérieur parce qu'il ne peut être acquis que par un ensemble de supériorités! C'est un droit supérieur dont la raison échappe à la conscience humaine, mais qui existe parce que, depuis le commencement du monde, c'est lui qui régit l'humanité; c'est le droit de gouverner ou de diriger les autres que, par l'ensemble de ses qualités, un peuple conquiert. C'est de par ce droit qu'ont été renversés tous les peuples trop faibles ou trop amollis par le bien-être dû à leurs anciennes victoires ! C'est de par ce droit que toutes les races inférieures ont été anéanties et ont disparu, parce que, pour que la marche du progrès de l'humanité reste toujours ascendante, la suprématie sur les autres peuples ne peut être placée entre les mains de brutes, d'incapables, de lâches, mais doit appartenir aux plus intelligents, aux plus capables, aux plus braves.
Ce n'est que de par ce droit que le pacifisme etl'antimilitarisme même pourraient triompher! Le congrès socialiste d'Amsterdam de 1905 lui-même n'a-t-il pas refusé de discuter la question de l'antimilitarisme sur la simple observation d'un délégué que la désertion, en cas de guerre, aboutirait à livrer le pays le plus avancé au pays le plus rétrograde !
Sur mer comme sur terre, le jugement des guerres continuera à fondre dans les races plus fortes les races faibles; à renfermer dans d'étroites frontières terrestres les nations amollies par les richesses, que leur auraient acquises leurs qualités primitives, et que l'exagération des jouissances aurait rendues incapables de jouer plus longtemps un rôle directeur dans l'humanité.
Le jugement des guerres reste le grand fossoyeur de toutes les nations pourries qui n'ont plus ni l'énergie, ni la force, ni le courage, .ni la volonté nécessaires pour
aspirer à la direction des peuples jeunes ou à la succession de ceux qui, épuisés par une longue carrière, tombent dans la sénilité ! . . .
Depuis que le monde existe, on n'a trouvé que les tribunaux d'arbitrage, comme moyen autre que la guerre, pour régler les conflits entre les peuples.
Si l'arbitrage peut rendre d'importants services pour l'arrangement de questions d'ordre secondaire, surtout parce qu'il supprime la brutalité, la rapidité de décisions irrémédiables en remettant au temps le soin de les atténuer, jamais un peuple libre, confiant dans sa force, n'ira remettre à un tiers le soin de régler ses intérêts vitaux, parce que ce serait la négation de sa puissance, de sa force, l'abandon de sa souveraineté.
Si l'on conçoit comment la juridiction de la guerre, connaissant de tous les éléments de la valeur des deux partis en lutte, et ayant à sa disposition la force pour faire exécuter ses arrêts, peut décider auquel doit appartenir la suprématie, comment pourrait-on concevoir de quelle façon cette suprématie pourrait être accordée au plus digne par une réunion d'hommes politiques, cette assemblée fût-elle composée des personnalités les plus hautes et les plus impartiales de l'univers? Ce tribunal ne posséderait, pour rendre son jugement, que des données incomplètes sur la véritable valeur des races, parce que cette valeur est essentiellement variable avec les âges des peuples et qu'on ne peut réellement l'apprécier que dans les périls et dans les circonstances où entrent enjeu toutes les forces vives d'un pays.
Le tribunal de la Haye n'a pas encore pu faire ses preuves ; les arrêts de cette cour ne pourraient s'imposer qu'avec le temps. Quant à présent, l'arbitrage n'est pas considéré, même par ses plus chauds partisans, comme une solution possible, tant que • l'honneur » , ou T a in-
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dépendance » , ou les a intérêts vitaux » des peuples se trouvent en jeu ; on reconnaît encore qu'un ultimatum est la seule arme qui puisse forcer des nations où prédomine Tanarchie à respecter les enfjagements qu'elles ont souscrits. Comme, entre les États, tous les désaccords suffisamment importants pour qu'on ait recours à la juridiction de la force se rattachent à une de ces causes, on ne voit pas encore comment le jugement de la guerre pourrait être remplacé par une décision de ce tribunal. Avouer que l'arbitrage est impuissant à les régler, qu'on est dans l'obligation de les traiter par la diplomatie ou par les armes, c'est la manifestation la plus catégorique qu'aient jamais pu faire les gouvernements en faveur de la guerre.
De fait, les conflits hispano-américain et russo-japonais n'ont pu être tranchés sans recourir à la voie des armes. Par une amère dérision, l'empereur russe luimême, le promoteur de la Conférence de la Haye, a été obligé de livrer en Extrême-Orient les guerres les plus meurtrières. L'Europe continentale n'a même pas été capable d'empêcher le sultan de violer ses engagements solennels, de piller, de massacrer impunément sous ses yeux ceux de ces sujets qu'elle est censée protéger. La révolte des départements du Midi, les troubles en Russie, le bombardement de Casablanca, la guerre au Maroc, sont venus encore jeter un défi aux dernières assises de la cour de la Paix. En ne s'occupant, pour ainsi dire, que des différentes façons de faire la guerre, les récentes séances de la haute assemblée ont prouvé, plus encore que toutes les luttes qui n'ont cessé de sévir pendant ses réunions, combien il serait illusoire de compter uniquement sur l'arbitrage pour régler les conflits entre les peuples.
Et en admettant la compétence entière de tribunaux d'arbitrage, quels moyens aurait cette juridiction pour
faire respecter ses sentences? Sur quoi serait-elle basée? Quelles sanctions comporteraient ses arrêts?
Sur un boycottage? Mais pour qu'un boycottage soit profitable, encore faut-il que la collectivité, qui veut Topérer contre une autre collectivité, achète beaucoup à celle-ci tout en lui vendant très peu, comme c'était le cas de la Chine vis-à-vis des États-Unis enI905-I90(>. C'est un procédé qui peut être avantageusement appliqué dans quelques circonstances particulières, mais qui reste impraticable dans trop de cas, pour qu'on puisse le considérer comme un moyen de coercition général assez puissant pour servir de sanction aux sentences des arbitres.
Sur un blocus ou toute mesure analogue qui ruinerait la vie économique d'un pays ne voulant pas se soumettre à l'arbitrage? Mais ce blocus nécessiterait des mesures militaires parce que, qu'il s'agisse de désaccords entre les peuples ou de grèves entre les citoyens, il ne peut y avoir à ne pas se soumettre aux arbitrages qui ne leur conviennent pas que ceux qui se sentent assez forts pour le faire. Ce serait, sous une autre forme, l'emploi de la force qu'on cherche à abolir.
Non, le tribunal de la Haye n'est pas encore de taille à imposer la fraternité à l'univers et à régler les conflits entre les peuples. Il n'est pas compétent pour connaître de causes aussi grandioses. Le serait-il, n'ayant aucun moyen pour faire exécuter ses arrêts par le plus fort, il resterait impuissant.
Le jugement des guerres reste la seule juridiction compétente connue pour attribuer la suprématie à des collectivités et pour régler les désaccords rendus inévitables par un paupérisme toujours grandissant et par l'antagonisme entre les races, source inépuisable 4? tovis les progrès.
Le jugement des guerres reste la seule juridiction connue pour régler la marche de Thumanité. C'est à la grandeur de ses effets justiciers que la guerre emprunte, malgré toutes ses atrocités et toutes ses horreurs, ce caractère si élevé, si sacré, qui semble la faire éternelle puisqu'on ne peut pas prévoir sa fin et qu'elle a toujours existé.
Et si on envisage ces véritables motifs qui ont empêché la guerre de disparaître sous l'indignation des peuples ; si on ne veut pas la faire reposer uniquement sur la force brutale et sur la violence; si on veut la reconnaître sacrée, alors on s'aperçoit combien étaient et ne peuvent qu'être vaines et fausses nos prétentions de nous maintenir par le seul droit du plus fort, par la seule supériorité de notre armement dans des colonies que nous avons perdues, comme dans d'autres que nous occupons encore, les jugements des guerres, de par leur essence même, ne pouvant être favorables dans chaque partie du monde qu'à celui qui y est à la fois l'exploitant le meilleur et le plus puissant sous tous les rapports : gouvernemental, populaire, militaire, maritime, industriel, commercial!