LIAISON DES MÉTROPOLES ET DES COLONIES
Si pour vivre il faut être fort, pour en faire vivre d'autres, il fout encore être plus fort. Ce serait une erreur de penser qu'on peut garder des possessions coloniales par le seul effet d'une bonne politique indigène, qu'il s'agisse d'une politique d'assimilation ou d'association ou que ce soit une politique faite uniquement de bienfaits.
La principale base de toute bonne politique coloniale est tout d'abord d'assurer à ses colonies la paix, de les protéger contre tout envahisseur. Voilà le plus grand des avantages que réclame de sa nation protectrice tout peuple protégé.
La condition sine qua non pour s'attirer l'estime d'indigènes est de leur faire sentir qu'on est assez fort pour leur assurer la « sécurité du travail dans la paix » et que si on s'est arrogé le droit de leur imposer sa souveraineté, c'est qu'on est assez puissant pour assumer tous les devoirs et toutes les charges de cette souveraineté !
La force est ce qui nécessite de la part d'un peuple le plus de sacrifices et d'énergie. Toutes les nations peuvent exporter de la philanthropie, de l'humanitarisme ; toutes peuvent exporter certains articles de commerce ou d'industrie ; très peu peuvent exporter de la force, de la valeur, du courage et dire à leurs sujets : tt Vous êtes citoyens de mon pays ; personne au monde
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ne VOUS touchera. » C'est pour cela que pratiquement la force est le seul point que les peuples secondaires recherchent en se faisant protéger par des peuples dits souverains. Si cette force protectrice ne leur est pas assurée, ils sont en droit de se trouver lésés.
L'honnêteté dans les engagements est une des premières qualités indispensables à Texistence des collectivités; aussi, pour une métropole, le sentiment de faire honneur à ses traités, à sa parole, doit encore dominer toutes les préoccupations qu'elle peut avoir de créer une grande œuvre colonisatrice destinée à contribuer au progrès général de l'humanité, et à augmenter la prospérité de son peuple.
La France a pris possession de pays habités par 51.600.000 individus de toutes races. Par les traités mêmes qui l'ont rendue maîtresse de terres seize fois plus étendues que son propre territoire, elle s'est engagée à garantir à tous ses protégés la sécurité d'un appui effectif contre tout ennemi éventuel, en compensation de la perte de leur indépendance, en échange des avantages qu'elle a pensé devoir retirer de ses annexions.
Ce n'est pas par une force sentimentale et intellectuelle qu'on peut protéger et défendre contre maints ennemis pour lesquels la force brutale reste le seul droit des peuplades établies aux antipodes qui, confiantes dans la puissance métropolitaine, ont rendu leurs armes, ou qui, battues et obligées de les livrer aux vainqueurs, ont été mises dans l'impossibilité de se défendre ellesmêmes.
A ce point de vue, c'est une simple question d'honnêteté pour une métropole de posséder une force matérielle composée d'une marine et d'une armée coloniale suffisamment puissantes pour tenir ses engage-
ments et pour défendre des peuples qui, de gré ou de force, ont été désarmés par elle.
La possession de cette force n'est pas pour la métropole une nécessité plus ou moins facultative dont elle ait à discuter l'opportunité suivant ses propres intérêts; c'est pour elle une obligation absolue à laquelle, avant de s'engager à protéger d'autres peuples lointains, elle devait savoir qu'elle serait astreinte; c'est un devoir, que sauraient lui rappeler, si elle y faillissait, la révolte, le détachement de ses colonies ou les victoires justicières de pays plus puissants, plus vigoureux, plus capables de faire prospérer des contrées neuves, parce qu'ils seraient plus susceptibles par leur force et par leur capacité supérieures d'y assurer dans la paix la sécurité complète du travail.
Cette obligation morale de défendre ce qu'on s'est engagé à protéger nécessite pour la métropole la possession d'une force militaire proportionnée à l'extension de ses possessions et à la puissance des ennemis qui pourraient les attaquer.
Cette force militaire, nous ne l'avons pas aujourd'hui; nous l'aurons encore moins demain, parce que nous ne cherchons même plus à l'avoir. Trouvant les charges trop lourdes et ne voulant plus faire la guerre pour des colonies, nous comptons nous en remettre aux indigènes du soin de défendre leur sol. Comme si du jour où ils arriveraient à le pouvoir, le premier soin de ces peuples ne serait pas de nous chasser, nous qui, en les soumettant, nous étions engagés à les protéger et qui ne voudrions plus faire des efforts suffisants pour \e^ défendre!
En ne possédant pas et en n'étant pas assez puissants pour posséder la force militaire qui nous serait indispensable pour faire honneur à nos engagements, nous ne serions pas capables de défendre ceux dont nous avons
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assumé la protection ! nous manquerions à notre parole ! Nous renierions la signature que nous avons apposée au bas de nos traités ! C'est une question dont relève au premier chef l'honneur de la France !
Mais, quelque point des histoires maritimes qu'on interroge, à quelque date qu'on se reporte, on ne voit pas de jugement définitif des guerres sur mer accorder à une nation, sans autres causes que celle de la force, la suprématie maritime et coloniale et donner raison à la seule force brutale. Napoléon disait : « La. force ne fonde rien » . Une société en qui la conscience morale, les vertus civiques se sont affaissées; une société qui n'a plus de garantie d'ordre, d'autre sanction de droit que la force brutale, doit forcément disparaître, si elle ne se régénère. » Cette force est indispensable; mais elle n'est que l'effet de l'intelligence, du bon sens, de la richesse, de la vigueur, des qualités spéciales d'expansion d'une nation ; elle n'en est pas la cause.
Les régimes tyranniques coloniaux n'ont jamais pu être maintenus uniquement par la force ; on a toujours vu un régime de liberté plus large, une augmentation générale de la richesse du pays, im accroissement de population accompagner la victoire. Le jugement des guerres sur mer ne donne pas la souveraineté aux brutes et aux incapables ; il n'est que la sanction de la supériorité qu'une race a su acquérir par ses qualités morales, physiques, matérielles, qualités qui lui permettent de créer un établissement maritime prépondérant et une œuvre colonisatrice plus solide, plus puissante que celle de ses concurrents.
Derrière la supériorité des armes, il en existe d'autres qui constituent pour le vainqueur les véritables sources des forces génératrices de ses victoires. Derrière leur infériorité, se dissimulent des germes de faiblesse qui
empêchaient les vaincus de prendre plus d'expansion dans le monde.
Pour TEspaçne, ce fut d'abord Tinsuffisance de sa marine, la tyrannie coloniale amenant les révoltes de ses possessions; puis, plus tard, la déchéance maritime complète ne lui permettant pas de résister aux flottes américaines.
Pour le Portugal, ce fut le même manque de développement maritime et la mauvaise administration intérieure.
La Hollande était une nation trop peu considérable ; elle s'aliéna des ennemis trop puissants pour pouvoir rester maitresse des Indes; mais la volonté nationale avait été trop unanime et trop forte ; elle avait montré trop de qualités coloniales ; elle avait paru sur les mers avec trop d'éclat pour être rejetée sur le continent; elle a fondé un empire colonial suffisamment puissant pour vivre aujourd'hui de sa vie propre, en assurant à sa métropole un développement et une richesse auxquels ses étroites frontières ne lui eussent pas permis d'aspirer. Les résultats de ses succès du dix-septième siècle ont donné à la Hollande deux cents années de bénéfices. Aujourd'hui, elle est incapable de remporter des victoires. Déjà, au commencement du dernier siècle, les Anglais s'emparèrent de ses colonies. L'évolution actuelle de l'Extrême-Orient ne peut permettre de douter que, dans un avenir plus ou moins lointain, Java ne devienne indépendant ou ne tombe entre les mains d'une puissance militaire.
Prise par ses préoccupations territoriales, peu convaincue de l'importance pour elle d'une puissance extérieure, la France, après avoir lutté vigoureusement pour se répandre au loin, a abandonné périodiquement sa puissance sur mer; le jugement des guerres lui a enlevé son ancien empire colonial ; sa marine de com-
merce et sa marine de fjuerre ont à chaque instant disparu; ce n'est que depuis la seconde moitié du dixneuvième siècle qu'elle a repris de nouvelles tentatives de colonisation.
Parce que Topinion publique du pays n'a pas reconnu la nécessité de la puissance extérieure, il a mahqué à la France, pour réussir dans la voie d'expansion, la persévérance, la fixité dans les idées, la volonté unanime de la nation entraînant les sacrifices considérables nécessaires à la constitution d'un établissement maritime en rapport avec ses ambitions.
Ce manque de volonté devait fatalement créer au peuple français l'infériorité dans ses longues suites de guerres contre la constance et l'inflexibilité delà volonté du peuple anglais; parce que les luttes quelles qu'elles soient, coloniales, économiques, politiques, militaires, religieuses, sous quelque prétexte qu'elles soient engagées, ne sont que le choc des volontés, nées des idées qui forment la suite du temps. . .
Les détails des côtes les plus rapprochées permettent à un navire de se diriger continuellement en toute sécurité à des distances des plages proportionnées aux espaces qui les en séparent. Quand ce navire s'éloigne, il perd de vue peu à peu tous ces détails qui lui avaient servi à tenir sa route; les rives, les habitations, les villes, les premiers plans des côtes disparaissent successivement au-dessous de son horizon. En même temps, lui apparaissent les pics, les points saillants des chaînes de montagnes de l'intérieur, masqués pour lui jusque-là par les rideaux des plans de terrains les plus proches. Longtemps encore, quand il aura perdu de vue la côte même, ce navire pourra suivre les alignements de ces lointains repères; ils lui permettront de se lancer au milieu des dangers et des courants aussi sûrement que
lui auraient permis de le faire les caps, les golfes, les baies qui, après s'être tous fondus dans une même teinte vague, se seront abîmés les uns après les autres dans les flots.
Si, se lançant dans l'avenir éloigné que présente pour les peuples celui de leur colonisation, on veut suivre une route certaine, les faits les plus saillants des époques rapprochées se fondent tous dans cette teinte vague qui enveloppe tous les événements du passé, ils disparaissent peu à peu au-dessous de Thorizon moderne et on voit, pour se diriger, surgir à de très grandes distances, dans les brumes des lointains, quelques rares sommets bien nets qui permettront, mieux que des milliers de détails moins éloignés, de suivre une route aussi sûre et plus lointaine.
C'est Tyr. Les Phéniciens étaient maîtres de la Méditerranée; leurs navires avaient franchi le détroit de Gibraltar. Obligés de vivre sur un terrain ingrat, ils tirèrent leur subsistance de l'univers et tinrent la tête du commerce et de l'industrie. La république tyrienne succomba pour n'avoir fait que s'enrichir; elle ne put se défendre au milieu des sanglants démêlés de Darius et d'Alexandre; successivement elle fut ruinée par l'un et par l'autre. La république succomba par impuissance à se défendre ; elle n'avait fait que de la colonisation exclusivement commerciale en se bornant à fonder des comptoirs et à ne créer que des colonies d'exploitation ; toutes ses possessions tombèrent avec elle.
C'est Carthage qui hérita de sa rivale. Sur les côtes d'Afrique s'élevèrent trois cents villes; sa capitale compta 700.000 habitants. Hannon reconnut les côtes d'Afrique jusqu'au cap de Bonne -Espérance; Himilcon, celles d'Europe jusqu'à l'Angleterre.
Les Carthaginois devinrent maîtres de tout le commerce; ils s'emparèrent delaNumidie, de la Sardaigne,
de la Sicile, des Baléares. Par Syracuse et Messine, ils entrèrent en contact avec Rome. Une telle ambition souleva Rome et perdit Carthage ; il fallut se battre au lieu de s'enrichir. Après sept cent cinquante ans remplis par des travaux utiles au g^enre humain, après avoir fondé quantité de colonies de peuplement, Carthage fut anéantie par la puissance militaire de Rome.
Le pavillon de Rome, maîtresse incontestée des mers, flotta victorieusement sur toute la Méditerranée qui devint un lac romain dont Ostie fut le plus grand port. Et devant Tenvahissement des Barbares, cette puissance maritime, qui n'était uniquement qu'une puissance militaire sans bases commerciales solides, s'effondra comme tout ce qui est fictif.
C'est Gênes qui croula par le despotisme qu'elle exerça sur ses colonies. ^
C'est Venise qui supplanta sa rivale après lui avoir fait neuf guerres et qui, pas assez puissante pour lutter militairement contre les Turcs, économiquement contre les Portugais quand la suprématie de la Méditerranée passa à l'Océan, fut à son tour supplantée par ceux-ci.
Et ces faits plus lointains indiquent la même direction à suivre pour éviter les dangers sur lesquels on risque d'être anéanti que tous les événements plus rapprochés de ces trois derniers siècles. Ils établissent : Qu'une puissance colonisatrice uniquement commerçante doit fatalement disparaître devant des puissances maritimes militaires;
Qu'une puissance maritime militaire ne peut subsister que si elle est basée sur un commerce solide;
Que de simples colonies d'exploitation ne sont que des comptoirs sans avenir autre que la réalisation de quelques gains passagers et destinés à disparaître devant des concurrents plus habiles ;
Qu'une œuvre de colonisation ne peut être faite avec fruit, que Tœuvre de peuplement ou d'exploitation ne peut être menée à bien, que si les liens qui retiennent les colonies aux métropoles sont solidement établis, d'un côté par la grandeur, par la force de la mère patrie, par la solidité de ses institutions, par le prestige qui s'attache à un peuple puissant et victorieux ; par la largesse d'idées qui présidera à la direction de l'administration coloniale; de l'autre côté, par le loyalisme de la colonie, basé sur l'attachement qu'auront su entretenir la confiance, l'affection et l'intérêt sans lesquels tout loyalisme disparaîtrait infailliblement.
Bref, tous les faits du passé établissent que pour avoir la possibilité de conserver des possessions lointaines, de gouverner des peuples d'autre race, une métropole est rigoureusement forcée non seulement de protéger par une force militaire, proportionnée à sa politique, les éléments de sa richesse coloniale; mais aussi d'entretenir avec ses possessions un commerce florissant et de s'assurer par une administration large du loyalisme de ses sujets.
Telles sont les règles qu'a tracées, à travers les temps, une justice immanente dont les arrêts peuvent être considérés comme inviolables, parce qu'ils n'ont jamais été violés.
Dans quelle mesure les différentes parties de notre empire colonial reposent-elles sur de telles bases? Notre métropole offre-t-elle à ses colonies des avantages d'intérêt et de sécurité équivalents à ceux que pourraient leur offrir des métropoles adverses en se prévalant pour viser leur annexion d'une affinité plus grande de race' et de situation géographique, d'une puissance militaire et maritime plus capable d'en assurer la sécurité, d'un développement commercial plus prospère?