INDO-CHINE
La défense militaire de rindo-Chine peut être considérée comme nulle, vis-à-vis de ce qu'elle devrait être, pour présenter la moindre efficacité. On Ta déclaré à la tribune même de la Chambre sans que cela ait soulevé de protestations : a L'Indo-Ghine, y a-t-on dit, doit nous échapper infailliblement un jour! » Et on peut lire dans les documents parlementaires du Journal officiel du A janvier 1906, à la page 1608 : « L'Indo-Chine en particulier est tellement démunie, qu'en cas d'attaque nos troupes devraient mettre bas les armes après les premiers combats, faute de munitions. »
Nulle autre de nos colonies n'est appelée à un plus grand développement commercial et industriel que rindo-Chine; nulle n'a devant elle un avenir économique plus brillant. Nulle n'a été lancée aussi vite. Il est difficile de trouver au monde des terrains plus riches que les deltas du Mékong et du fleuve Rouge où la main-d'œuvre est très avantageuse, où les moyens de transport sont aisés et peu coûteux par ces quantités de rivières que sont venues encore doubler de nombreuses voies ferrées. De quelque côté qu'on parcourt l'Indo- Chine, on y trouve les sources des plus grandes richesses et les traces d'admirable énergie qui en vingt ans d'efforts surhumains, de travail sans trêve, de luttes incessantes, ont été gravées partout en caractères ineffaçables par l'argent, la vigueur, l'intelligence de la France, par la valeur de ses soldats, de ses marins et de ses colons.
Et toute la richesse actuelle n'est rien à côté de l'activité considérable, des avantages immenses que pourra procurer la pénétration au Setchouen, cette province d'une fécondité inouïe, la plus riche de la Chine, peuplée de 60 millons d'habitants, dans laquelle se
décidera, et non sur le fleuve Bleu, la question de la prépondérance, de toute l'influence sur la Chine, du centre et du sud-ouest. Et l'œuvre est déjà avancée malgré tous les obstacles considérables que présentait son commencement d'exécution; dès mars 1906, les trains réguliers circulaient sur les 348 kilomètres qui séparent Hanoï de Lao-Kay; dans quelques années, une fois résolues les difficultés passagères actuelles, on peut espérer arriver à Yunnan-Senn, à 440 kilomètres de Lao-Kay. Le Yunnan est un des plus riches territoires de toute la Chine au point de vue des gisements métallifères; mais, au point de vue agricole et commercial, c'est une des provinces les plus stériles et les moins peuplées; c'est jusqu'au Setchouen même, à 400 kilomètres plus loin, qu'il faudra pénétrer; aucune difficulté naturelle importante ne peut arrêter les travaux.
Les Anglais n'ont pas été si heureux; ils ont fait tout ce qu'humainement on pouvait faire pour relier la Birmanie au Yunnan et, de là, au Setchouen ; ils ont construit quatre lignes de chemins de fer, que des difficultés insurmontables les ont forcés à abandonner; il leur aurait fallu percer quatre Simplons; leur énergie indomptîable ne se lasse pourtant pas; ils ont entamé de nouvelles voies dans des directions différentes, espérant être plus heureux et trouver le défaut de cette immense cuirasse de chaînes de montagnes qui, du côté de la colonie anglaise, défend expressément l'accès de ces richissimes marchés. Devant ces échecs la Grande- Bretagne, malgré les 30 à 40 pour cent de droits dont sont frappés ses produits en Indo-Chine, n'hésite pas, tout en continuant ses efforts, à établir des consulats à Haïphong, à Hanoï, à Lao-Kay et escompte déjà les commodités énormes que le commerce pourra tirer des voies ferrées françaises qui seront les premières et
les seules à pénétrer au cœur de la Chine même. Du coup, cent millions d'individus seront reportés à trois ou quatre jours du port d'Haïphong, alors qu'aujourd'hui ce n'est qu'au bout de trois ou quatre mois d'une navigation extrêmement difficile sur le Yang-Tsé que ces populations peuvent atteindre des communications maritimes directes avec le reste du monde! L'achèvement de cette œuvre splendide serait ce que la France aurait fait de plus vaste à l'extérieur! L'Indo-Chine, tout avantageuse qu'elle puisse être, resterait bien peu à côté de ce que serait la réalisation d'une aussi grandiose entreprise !
Le mouvement commercial total de l'Indo-Chine (somme des importations et des exportations) n'a cessé d'augmenter depuis la conquête : de 170 millions en 1887, il est passé en 1905 à 423.317.000 francs.
Après la conquête, la subvention annuelle de la métropole a été de 30 millions de francs par an; on l'a réduite successivement à 22 millions, puis à 10 millions pour la supprimer complètement en 1901. En 1906, la colonie pouvait participer à ses dépenses militaires pour 13.800,000 francs. En 1896, un emprunt amortissable de 80 millions fut contracté avec la garantie de l'État; en 1898, le crédit de l'Indo- Chine était suffisant pour lui permettre de contracter, sans garantie de la métropole, un nouvel emprunt de 200 millions de francs pour la construction de chemins de fer et la réalisation de travaux publics destinés à accroître largement les bonnes conditions d'exploitation du pays.
De 55.530.000 francs en 1896, le budget des recettes s'est élevé à 89.156.000 francs en 1900. Les fonds de la caisse de réserve n'ont cessé d'augmenter.
Pour la première fois, en 1902, les exportations du riz de l'Indo-Chine, sous toutes ses formes, ont dépassé le
chiffre d'un million de tonnes. Depuis 1897, leur augmentation a été ininterrompue.
Les mines de Hongay sont arrivées à pouvoir fournir par an 360.000 tonnes de bon charbon à 36 francs la tonne. C'est une grande richesse pour toute la colonie qui peut ainsi faire fonctionner dans de bonnes conditions ses chemins de fer, ses caboteurs, ses navires. L'industrie des filatures du Tonkin est en progrès incessants ; elle arrive à s'approvisionner sur place du tiers de ses besoins en coton; l'importation des filés sur le marché local a diminué de 7.500.000 francs.
En résumé, étant données toutes les ressources de la colonie, la situation économique est bonne; les phases difficiles sont passées; pour le présent, la mise en valeur et le développement de richesses naturelles considérables assurent à l'Indo-Ghine une longue période de prospérité; pour l'avenir, dans une dizaine d'années, quand les voies ferrées pénétreront au Setchouen, on ne peut fixer de limite à l'extension qu'atteindra cette magnifique exploitation.
Il semble que de tels résultats auraient dû nous attacher profondément les indigènes et nous assurer de leur part d'un loyalisme à toute épreuve. Il en est malheureusement tout autrement. Là, plus que partout ailleurs, on constate que deux races inassimilables l'une à l'autre ne peuvent pas occuper ensemble et en paix le même pays. C'est à leur détriment qu'on a obtenu des chiffres qui dans les statistiques paraissent si favorables. On a voulu, cette fois, aller beaucoup trop vite. Les 34 millions d'augmentation du budget des recettes de 1896 à 1900 ne correspondent pas à une augmentation de richesse, mais à une augmentation des matières imposées; cela ne relève pas de l'ordre économique mais de l'ordre arithmétique.
De 1890 à 1896, les impôts directs ont doublé eu
Annam ; de 1896 à 1898, ils ont encore augmenté de fMPès de moitié. Comme cela ne suffisait pas, on a affermé par adjudication : « les bacs, les marchés, les jeux, les monts-de-piété, Topium, Talcool, le sel « . Ensuite on a mis en régie l'alcool et le sel. La taxe primitive de Talcool a été doublée; en 1899, la taxe du sel a été portée de 30 cents à 50 cents par picul. C'est chaque jour un nouvel impôt. En 1905, on a inondé le pays de simples douaniers. Les populations, qui jusque-là n'avaient été en contact qu'avec des blancs d'une culture intellectuelle plus développée, furent affolées de la brutalité de ces nouveaux collecteurs d'impôts, qu'elles curent bien vite fait de juger au-dessous d'elles. On a été jusqu'à mettre de ces douaniers dans les misérables villages des MoYs, clairsemés au haut des montagnes, où avant nous les Annamites les avaient refoulés. On en a mis près de ces pauvres huttes de pêcheurs qui ont toutes les peines du monde à ne pas mourir de faim. La multiplicité des impôts surtout exaspère l'indigène qui, malgré son état lamentable, consentirait encore à payer une somme globale fixée une fois pour toutes, mais ne se courbe que par force sous les mille vexations dont l'écrase le fisc. Notre occupation a provoqué de plus une crise dont les effets lamentables se feront sentir bien longtemps. Beaucoup des industries indigènes, qui n'avaient pas été tuées par l'impôt, ont été ruinées par la concurrence européenne. La sapèque eu zinc, beaucoup moins coûteuse, a été remplacée par la sapèque en cuivre ; la ligature par la piastre ; la plus faible monnaie d'aujourd'hui, le cent, vaut trente à quarante-cinq fois l'humble sapèque de jadis.
Les indigènes nous reprochent de ne faire les travaux publics que dans notre propre intérêt, que dans celui de notre domination ou de notre exploitation. De fait, depuis vingt ans, nous n'avons pour ainsi dire rien fait
au point de vue de l'irrifjation, seule branche de travaux publics qui eût réellement profité à Tindigène et eût pu être appréciée avantageusement par lui.
Ces populations, n'ayant pas la vigueur nécessaire pour se défendre elles-mêmes, sont obligées de se courber toujours sous une domination. De plus en plus, elles se plaignent de la nôtre. Elles ne veulent pas considérer l'état de paix que nous avons fait régner entre elles ; elles ne se soucient point des bienfaits de notre civilisation dont elles n'ont cure et qu'elles maudissent parce qu'ils les forcent à travailler davantage en restant aussi misérables, puisqu'elles sont obligées de payer incomparablement plus. Ce qu'elles n'oublient pas, c'est, qu'à Haï-Duong, elles ont vu tomber dans la même soirée soixante-quatre tètes ; non, elles n'oublient pas ces populations qui voulurent défendre dans leurs montagnes leur empereur Ham-Nghi, représentant pour eux la patrie en lutte contre Tétranger; non, elles n'oublient pas ces populations qui, chaque année, vont à date fixe, en pieux pèlerinage à Trung-Liet, au temple élevé à la mémoire de Nguyen-Tri-Phuong, qui se laissa mourir de faim pour ne point survivre à la honte d'avoir laissé prendre Hanoï. Non, elles n'oublient pas, et pendant la guerre russo-japonaise elles se souvenaient tellement qu'on dut arrêter les nouvelles des victoires japonaises et les tenir dans rignorance complète de ce qui se passait A l'extérieur, tellement l'effervescence était à redouter.
Nous avons fait trop souvent des révolutions pour penser que c'est par de tels procédés qu'on peut réduire un peuple qui veut chasser des tyrans. Restez-en convaincus, tous nos sujets ne cherchent qu'à se donner à un autre maître parce qu'ils nous détestent et qu'ils ne sont pas assez forts pour vivre indépendants. Quanta compter sur eux pour combattre de notre côté, c'est de la pure folie! Ne savons-nous pas combien le recrutement a
donné de mécomptes en Cochinchine? Ignorons-nous les mutineries qui ont éclaté parmi les tirailleurs annamites? Les désertions sont devenues fréquentes et atteignent jusqu'à 16,70 pour cent; les rengagements, obtenus à prix d'or, sont tombés de 33 pour cent à 6 pour cent.
Les maîtres qu'ils songeraient tout d'abord à se donner, parce que ce sont ceux qui cherchent Je plus à les attirer, ceux auxquels leurs victoires sur les blancs donnent dans toute l'Asie un prestige sans précédents, ce sont les Japonais. La puissance militaire du Japon serait certes capable d'assurer complètement à toute l'Indo-Ghine la paix à l'extérieur. Mais, en se laissant entraîner vers eux, les populations jaunes de nos possessions ne sauraient pas ce qu'elles feraient; elles changeraient le mal pour le pire ; en espérant se donner un protecteur invincible et généreux, elles se livreraient à un tyran qui, comme procédés de colonisation, pratique surtout le massacre, l'expulsion de ses protégés et leur remplacement par ses nationaux.
L'Indo-Ghine au Japon, ce serait la fin de la race annamite, de la race cambodgienne, de la race tonkinoise, de toutes ces races que nous nous sommes engagés à faire vivre, dont nous nous sommes portés garants d'assurer l'avenir. Nous ne saurions le tolérer. Nous devons protéger nos sujets contre leurs propres erreurs et si, nous ne devions, pour nous, les empêcher de tomber entre les mains des Japonais, nous le devrions pour eux-mêmes.
Les Chinois ont économiquement envahi l'Indo-Ghine. Ils y sont 239.000 contre 2.500 à 3.000 Européens; ils y détiennent presque tout le commerce. En 1905, dès son arrivée dans la colonie, tout Ghinois était soumis à une mensuration minutieuse et à une taxe annuelle de 15 francs. Le gouvernement chinois, en 1905, s'émut
de ces mesures, envoya un commissaire spécial faire une enquête sur la façon dont ses sujets étaient traités dans notre colonie. Le commissaire spécial fut mensuré et taxé; son enquête fut ainsi terminée ; il savait ce qu'il voulait savoir; sur la réclamation du gouvernement impérial, mensuration et taxes furent abolies en 190(>.
La mainmise économique sur Tlndo-Chine par les Chinois est faite; elle n'est plus à faire. Tout l'argent français dépensé là-bas tombe entre leurs doigts. C'est le seul genre de conquêtes que puissent faire et que songent à entreprendre les Célestes qui, ne voulant pas avoir d'armes, ne cherchent pas à protéger les autres. Ce n'est pas non plus entre les mains de tels maîtres que l'Indo-Chine pourrait être prospère.
Nous devons, au contraire, à la réalité des forces et des qualités, au génie colonisateur du peuple anglais de reconnaître que l'Indo-Chine serait mieux placée entre les mains de la Grande-Bretagne qu'entre les nôtres.
Au point de vue militaire, l'Indo-Chine n'est que le prolongement des splendides possessions anglaises de l'Inde; la frontière du Tonkin est le prolongement même de cette immense frontière qui s'étend de l'Afghanistan à la rive droite du Mékong. Les positions du Tonkin ne feraient que rendre plus efficace la puissance militaire de ce splendide empire de l'Inde, défendu, sur terre, par une armée active de 313.000 hommes ; sur mer, par la plus grande force maritime du monde, appuyée sur des ports présentant toutes les ressources et sur les bases militaires de premier ordre de Singapour et de Hong- Kong. L'Indo-Chine constitue l'extrémité nord-ouest de la limite naturelle de la frontière des mers anglaises et des mers australasiennes. Il n'est pas niable que, par suite de sa position, l'Indo-Chine pourrait être assurée d'un état de paix absolue sous la suzeraineté de la Grande-Bretagne .
Au point de vue économique, au point de vue de son exploitation, l'état de Flndo-Chine est aussi remarquable que puisse être celui d'une possession lointaine au bout d'un temps aussi court de colonisation; mais, la plus grande part de ces richesses naturelles s'exportent surtout sur Hong-Kongf.
En francs. 1903 190i 1905
Exportation sur France. 19.419.000 38.257.000 30.374.000 Exportation sur Hong- Kong et Singapour. . 53.109.000 57.823.000 51.677.000
Le petit commerce est monopolisé par les Chinois qui trafiquent surtout avec Canton et Hong-Kong. Les deux grandes exploitations de la colonie sont entre les mains d'étrangers. Les mines de charbon de Honkay sont entre celles de Mr Chatter, Je principal brasseur d'affaires de Hong-Kong. Le président du conseil d'administration des chemins de fer du Yunnan a été longtemps un allemand, résidant à Berlin. Beaucoup des concessionnaires de lots pour la construction de la ligne sont allemands, italiens ou belges.
L'Indo-Chine exporte comme principaux produits : du riz (80.000.000 fr.), des poissons secs (5.000.000 fr.), du charbon (4.500.000 fr.). Ces produits s'exportent presque en totalité en Asie. Dans un pays, l'influence économique va surtout à ceux-là qui lui donnent le plus d'argent en échange des marchandises qu'il peut leur vendre et, avec les développements de la colonie, les relations sur Hong-Kong et l'influence anglaise ne peuvent que s'accroître. Au point de vue économique, l'Indo-Chine serait certainement placée très avantageusement pour elle entre les mains de l'Angleterre.
Les causes qui nous ont fait perdre le loyalisme de ces races tiennent à la fois au souvenir des rigueurs de la conquête et à la façon dont elles ont été écrasées d'impôts.
L'Inde n'a pas plus de fonctionnaires pour se8240 millions d'habitants quelaCochinchine qui en possède 1 .200 pour ses 2 millions d'habitants. Dans l'Inde on compte 70 collecteurs de taxes ; en Gochinchine, on en compte 21 .
En résumé, nous ne garantissons pas la protection militaire de l'Indo-Chine. Son développement économique dépend peu de notre influence. Nous ne pouvons pas compter sur le loyalisme de ses populations. L'Angleterre serait plus que nous capable d'assurer à ces peuples la paix, la prospérité économique, le bien-être ; ils seraient donc plus justement placés sous le protectorat anglais que sous le nôtre.
POSSESSIONS d'aFRIQUE
Nos possessions de l'ouest et du nord de l'Afrique sont incomparablement plus importantes à tous les points de vue que l'Indo-Chine. Depuis quelques années, notre empire d'Afrique a pris un essor merveilleux.