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LES MERS EUROPEENNES SONT DES HERS ANGLAISES

Ce qu'on est convenu d'appeler mers en Europe est tellement petit; ces sortes de golfes de la péninsule extrême de l'Asie sont tellement rapprochés qu'on ne peut pas dire d'une façon absolue qu'une marine européenne soit dans l'impossibilité d'agir dans une quelconque de leurs parties; mais, les petites dimensions mêmes de ces mers, les détroits si rétrécis qui les commandent, permettent aux nations riveraines de s'y établir si solidement par des défenses et par des ressources locales, que, l'Italie et l'Autriche, par exemple, ne pourraient rien aller tenter dans la Baltique, tandis que l'Allemagne se trouverait dans l'impossibilité d'envoyer sa flotte en Méditerranée pour se livrer à des opérations conséquentes contre les côtes de ces États.

La maîtrise des mers européennes est pour l'Angleterre une question de vie ou de mort. Elle a mis sur mer toute sa force commerciale, toute son énergie industrielle, toute sa puissance militaire. Si l'Angleterre perdait cette maîtrise des mers européennes, elle serait affamée, n'ayant plus de vivres; elle serait ruinée, n'ayant plus de matières premières pour ses usines ; elle serait envahie, n'ayant pas de soldats : « Le jour où nous pourrions mettre sur le sol britannique quatre hommes

et un caporal allemands, a dit le chef d'état-major de Tarmée allemande, l'Angleterre serait conquise » .

L'Angleterre conquise, ce serait l'indépendance du Canada, de l'Australasie, de l'Egypte; la révolte de l'Inde poussée par les Jaunes; l'effondrement complet de l'Empire britannique dont toutes les parties ne sont soudées entre elles que par ses magnifiques cuirassés qui tiennent le monde de leurs mouillages de Portsmouth et de Douvres.

Pour s'emparer de l'Angleterre, il suffirait, étant donnée la faiblesse de son armée de terre, d'être maître de la mer pendant assez de temps pour débarquer. La chose paraît trop simple pour ne pas avoir tenté à toutes les époques les ambitions des continentaux. Mais, depuis que le duc de Normandie a réussi son opération, toutes les rééditions qu'on a voulu en faire ont piteusement échoué, depuis celle de Philippe-Auguste jusqu'à celle de Napoléon I".

Les Allemands seront-ils plus heureux et plus forts? L'avenir nous l'apprendra. Toujours est-il que la flotte allemande, le péril allemand, sont, au commencement du vingtième siècle, la plus grave des préoccupations de l'Angleterre. C'est devant cette menace qu'elle consent pour ses flottes à tous les sacrifices. C'est devant cette menace, qu'elle n'a pas hésité à contracter l'entente cordiale avec la France, à rappeler ses cuirassés de Chine, à abandonner les mers d'Extrême-Orient aux Japonais, les mers d'Amérique aux Américains, à dégarnir la Méditerranée pour concentrer toutes ses forces dans l'immense port de guerre de Douvres, à la fois camp retranché et arsenal de premier ordre, qui a coûté plus de 120 millions de francs et forme une base d'opérations formidable dans la mer du Nord et dans la Manche, comme Portsmouth, Plymouth, Devonport, à 150 milles de Brest, constituent des positions inattaquables com-

mandant le golfe de Gascogne et Tocéan Atlantique.

Gibraltar et Malte permettent aux Anglais de revendiquer la suprématie dans la Méditerranée; mais, quoique de premier ordre, ces bases ne donnent à l'Angleterre dans cette mer qu'une position beaucoup moins forte parce que ces arsenaux ne lui permettent pas d'y augmenter indéfiniment le nombre de ses cuirassés et d'y entretenir les vingt-quatre unités de combat qui doivent aujourd'hui composer les armées navales des puissances de premier ordre.

Au vingtième siècle, l'Angleterre reste encore maîtresse incontestée des mers européennes, tant à cause de sa force maritime que de la sage concentration à laquelle elle n'a pas hésité à consentir en abandonnant les mers où il ne lui était pas possible de se maintenir, pour réunir toutes ses forces dans les eaux dont il lui est possible de garder l'entière propriété.

Les marines de torpilleurs , de sous-marins , de gardes-côtes telles que les innombrables flottilles de la France, telles que la plus grande partie des marines italienne et autrichienne, n'ont pas, au point de vue de la puissance sur mer, d'autres avantages que de prolonger de quelques milles la frontière terrestre d'un État.

N'entrent en ligne au point de vue de la puissance sur mer que les forces capables d'atteindre n'importe où elles se trouvent les armées navales de l'ennemi pour les combattre et les couler, ou susceptibles d'apporter à une marine alliée une fraction de bâtiments de combat suffisante pour que l'ensemble des flottes des puissances coalisées soit supérieur aux forces de l'adversaire commun. Au point de vue de la puissance sur mer, n'entrent en ligne que des escadres bien entraînées, composées des bâtiments de combat les plus forts, appuyées sur des

arsenaux outillés et approvisionnés pour les entretenir. Tous les autres genres de forces maritimes restent absolument sans aucune valeur au point de vue de Téchiquier naval du monde, c'est-à-dire au point de vue de la capacité politique.

Les nations continentales européennes auraient-elles chacune des milliers de torpilleurs et de sous-marins, la capacité politique de l'Europe continentale sur mer resterait nulle.

A 24 cuirassés français (ils sont loin d'exister actuellement) ajouterait-on 32 allemands, 12 russes, 12 italiens, 12 espagnols et autrichiens, on aurait un ensemble de 92 bâtiments de combat contre lesquels ne pourraient lutter ni l'Angleterre, ni les États-Unis, ni le Japon.

Bien qu'en très faible nombre, les cuirassés autrichiens et italiens seraient d'une valeur très appréciable pour la Triplice. Grâce à leur apport, la marine de la Triple- Alliance, appuyée sur les ports allemands dans la Baltique et sur les ports de l'Italie et de l'Autriche dans la Méditerranée, tient de très haut la deuxième place en Europe. Jusqu'à la formidable impulsion donnée en 1896 à la marine allemande, la marine française avait pu se maintenir au niveau des flottes réunies d'Allemagne, d'Italie et d'Autriche.

Après 1896, les dépenses de ces marines furent les suivantes en millions de francs :

Total pour la Année*. France. AHemagne. Italie. Aiitiicke. Triplice.

Depuis 1897, la différence de puissance entre la

ma-

rine française et celle de la Triplice ne fait que s'accentuer en faveur de cette dernière, contre laquelle la lutte ne devient plus possible pour nos seules forces navales^

Grâce à Tentralnement supérieur de la flotte allemande, aux avantages considérables de la situation géo^ graphique des côtes de Tempire et surtout à sa concentration en une seule mer, on peut penser aujourd'hui que la puissance allemande serait suffisamment forte pour se défendre contre les Anglais dans la Baltique.

Si la marine française se développait en réelles forces de combat dans les mêmes proportions que celle de l'Empire germanique, elle arriverait à pouvoir être maîtresse dans le bassin occidental de la Méditerranée, et la réunion des deux marines française et allemande pourrait, dans un avenir peu éloigné, devenir assez puissante pour abattre les Anglais dans les mers européennes et pour les ruiner totalement et pour toujours.

Ennemies et séparées, ces deux forces française et allemande, toutes ces forces maritimes européennes, laissent aux flottes anglaises une suprématie inattaquable. L'Empire britannique reste le maître absolu des mers européennes.

Par les mêmes raisons qui font que les marines européennes sont devenues impuissantes contre le Japon et les États-Unis, les marines japonaise et américaine ne pourraient venir tenter aucune opération maritime en Europe, même quand elles seront parvenues au développement considérable qu'elles se proposent d'atteindre .

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