ÎLES DU PACIFIQUE
C'est le 24 septembre 1853 que l'amiral Febvrier- Despointes arbora le pavillon français sur les terres de la Nouvelle-Calédonie aperçues, pour la première fois, par Cook,en 1774. Il s'agissait de protéger les missionnaires maristes que les Canaques molestaient et de se créer un point d'appui dans le Pacifique.
Ces deux objectifs n'ont plus de raison aujourd'hui : la protection des missions a été abandonnée et la théorie des points d'appui a fait faillite parce que toutes ces possessions lointaines qui, au temps de l'honorable amiral Febvrier-Despointes, avaient une valeur très conséquente contre des indigènes non armés, même pas vêtus, ne constituent plus que des points stratégiques très faibles contre les cuirassés japonais de 21.000 tonnes et les forces de l'Australasie représentées par un ensemble militaire de plusieurs croiseurs de 60.000 tonnes, peu important pour le continent qu'occupe V Ausiralasian Commonwealth, mais encore très supérieur à ce qu'il
serait nécessaire de faire entrer en ligne pour s'emparer de toutes les possessions françaises de l'océan Pacifique.
Le beau rêve idéaliste de la colonisation pénale, conçu en 1864 par Napoléon III, n'a pu jamais être réalisé. Depuis 1897, on a renoncé à le poursuivre pour essayer un retour à la colonisation libre et tout le problème de l'exploitation de l'île s'est posé à nouveau.
La défense militaire contre Textérieur est nulle. La garnison de 581 Européens est strictement suffisante pour assurer la police à l'intérieur.
La Nouvelle-Calédonie est moins une colonie de plantation qu'une colonie agricole et minière ; elle peut produire du bétail en quantités considérables ; son sol est, pour ainsi dire, formé entièrement de métaux précieux et de minerais. Cette terre était assez riche pour, en peu d'années, donner lieu à une exploitation des plus prospères. Son climat chaud est cependant assez tempéré pour que le travail soit possible aux Européens.
L'adjonction de la colonisation pénitentiaire (1864 à 1897) à la colonisation libre (1853-1864 et 1897-1906) ; les longues hésitations qui n'ont cessé de régner entre l'application des deux systèmes, dans un magnifique pays où il n'y avait à combattre ni indigènes, ni climat, ni difficultés particulières d'exploitation, ont amené les résultats les plus pitoyables en comparaison surtout de ceux si brillants obtenus parla France dans tant d'autres territoires où il lui a fallu faire la guerre pour s'établir, où il lui faut travailler sans cesse sous les climats les plus meurtriers pour faire rapporter.
En 1906, la France dépensait pour la Nouvelle-Calédonie 4.299.416 francs dont 2.263.920 francs pour le service pénitentiaire, sans doter l'ile d'aucune protection militaire et pour ne faire qu'un commerce dérisoire qui se montait en 1904 à 10.500.000 francs dont 4 millions à l'exportation et 6.500.000 francs à l'importation et,
en 1905, à 8.500.000 francs. En 1883, vingt et un ans avant, ce commerce avait déjà cette valeur : 8.912.000 francs dont 6.100.000 francs à Timportation et 2.800.000 francs à l'exportation . L'avilissement du prix du seul minerai rémunérateur pour le pays, le cobalt, provoqua un grand ralentissement dans les importations. La crise s'est aggravée par une forte diminution dans le nombre des consommateurs : fonctionnaires dont les emplois ont été supprimés par mesure d'économie ou colons rapatriés.
La disproportion entre Toffre et la demande a obligé les petits mineurs à en arrêter l'exploitation en attendant que le cours du minerai redevienne rémunérateur.
Pour une population aussi faible le gouvernement coûte 80.000 francs; la justice, 20.000 francs; les travaux publics, 173.000 francs. Pour recouvrer 4 millions d'impôts, les 20.000 habitants sont taxés de 200 francs par tête. Dans n'importe quel pays de tels résultats après cinquante-trois ans d'occupation pourraient être évalués au maximum à zéro. Dans une contrée aussi riche de tels résultats sont lamentables. Les productions des mines n'ont cessé, en effet, de considérablement augmenter : celles de nickel , de 8 . 423 tonnes en 1 888 , étaient en 1904 de 98.655 tonnes et les exportations de ce minerai passaient de 2.500.000 francs à 4.095.000 francs. En 1904, on exportait 1.823.000 francs de cobalt, 2.429.363 francs de chrome. La Calédonie est avec le Canada le plus grand producteur de nickel du monde (140.000 tonnes en 1905).
Le procès de la colonisation pénitentiaire n'est plus à faire puisqu'il a été jugé et que le décret du 4 octobre 1 897 a arrêté tout envoi de condamnés à la Nouvelle-Calédonie.
En 1882, après trente ans d'occupation, l'amiral
Courbet écrivait qu'il y avait seulement 80 kilomètres de routes terminées dans toute la colonie. Voilà ce qui avait été fait en dix-huit ans de transportation avec 14.000 forçats envoyés de France! Depuis les travaux effectués sous le gouvernement de Tamiral Fallu de la Barrière en 1884, on n'a pour ainsi dire rien fait. D'après le rapport sur le budget des colonies de M. Ghautemps, le service pénitentiaire n'aurait construit que 120 kilomètres de route pour 94 millions de francs de dépense. La première chose à faire serait de créer des voies pour remplacer les sentiers muletiers de l'île. Le chemin de fer de Bourail a dû être arrêté au trentième kilomètre.
Les résultats lamentables de la colonisation pénale n'auraient rien eu encore que de réparable si le décret d'octobre 1897 avait pu, du trait de plume qui a supprimé le principe de la pénitentiaire, effacer en même temps les tristes effets produits par vingt ans de son fonctionnement.
Sur les 13.000 Européens libres, de toutes nationalités , que comprend la population , il y a environ 4.000 libérés et le contingent pénal en 1 902 était encore de 9 . 247 . Ce voisinage des transportés n'a rien pour séduire les honnêtes gens; ceux-ci préfèrent rester en France que d'aller habiter dans un grand bagne où il n'est pas possible de se préserver du contact des ouvriers de la transportation, comme on appelle là-bas les forçats, parce qu'on ne sait jamais ni à qui on parle ni qui vous écoute.
La transformation des condamnés en colons, voilà le grand tort fait à la Nouvelle-Calédonie par l'administration pénitentiaire ; celui auquel il parait difficile d'appliquer un remède efficace, quelque énergique qu'on puisse l'imaginer.
C'est pour en essayer un qu'en 1897 M. le gouverneur Feillet se fit l'ardent apôtre de la colonisation libre.
Il fallait attirer dans ce guêpier de brigands un nombre assez respectable d'honnêtes gens et engager la lutte avec Tadministration pénitentiaire. Une propagande très active fut faite en faveur de la Nouvelle-Calédonie . « Pour espérer réussir, il suffisait d'un capital de 5.000 francs et d'être capable de travailler soi-même la terre. »
En même temps qu'il supprimait la transporta tion, le décret de 1897 désaffectait, pour être attribués aux colons libres, 42.919 hectares des 110.000 hectares consacrés aux besoins du service pénal.
La Calédonie fit un emprunt de 5 millions de francs pour les travaux publics les plus urgents : « Chemin de fer de Bourail ; aménagement du port de Nouméa ; création d'un bassin de radoub ». En 1901, les cafés calédoniens baissèrent de 40 francs les 100 kilogrammes. Ce fut la fin du rêve des colons. Les uns revinrent en France ; les autres, ruinés, se firent fonctionnaires. Avecles 5 millions réalisés sur l'emprunt de 1898, on a acheté une drague et on a construit le chemin de fer jusqu'au trentième kilomètre. Au lieu de coûter 87.000 francs,le kilomètre de voie ferrée a coûté 258.812 francs, le double du prix de revient de la ligne de Saint-Louis à Dakar. Il faudrait 8 millions de francs pour achever les 120 kilomètres de la ligne. On a abandonné le bassin de radoub et le wharf. Aujourd'hui la colonie n'a plus les ressources nécessaires pour gager un nouvel emprunt. Une telle situation est loin d'être brillante. La colonisation libre a complètement échoué et on parle de revenir à la transportation des condamnés.
La population se répartissait ainsi en 1 901 :
Européens libres de toutes nations, y compris
les libérés 12.250
Population pénale 10 . 056
Canaques 29. 106
Total en 1901 51.412
Vers le milieu du dix-neuvième siècle, les indigènes étaient 60.000. L*alcoolisme, la phtisie, la syphilis se disputent ces malheureux.
Si une telle diminution continuait, vers 1950 il n'y aurait plus un Canaque; il est donc inutile de parler du loyalisme dont ils pourraient faire preuve dans l'avenir envers la puissance métropolitaine.
Les colons libres étant noyés dans l'élément pénal, c'est le libéré qui est appelé à remplacer l'indigène et à former la population de ces magnifiques pays dont la valeur va encore se trouver tant accrue, du fait de l'activité nouvelle que le percement de Panama apportera dans toutes lesiles du Pacifique. Quelque optimiste qu'on veuille être, il est impossible de ne pas croire devant une telle situation à la stagnation complète dans laquelle notre colonie menace de rester plongée et de ne pas être convaincu que la France, ne pouvant ni défendre, ni exploiter comme elle mérite de l'être la Nouvelle-Calédonie, ni s'y appuyer sur une population loyale, est destinée à la perdre dans une convulsion pacifique ou violente mais certaine, au milieu des luttes de l'avenir dans lesquelles l'Australasie, le Japon, les États-Unis se disputeront la suprématie de l'océan Pacifique ou en opéreront entre eux le partage.
L'Australasie et la Nouvelle-Zélande ne cessent de faire entendre les plus vigoureuses protestations contre chaque convention nouvelle entre la France et l'Angleterre au sujet des Nouvelles-Hébrides. Cet archipel d'environ soixante-dix îles, peuplé de 60.000 à 70.000 indigènes, est devenu une sorte de territoire indivis entre la France et l'Angleterre. Dans leur pensée, cette indivision ne doit pas être éternelle. Aucune des deux ne fait réellement œuvre de colonisation aux Nouvelles-Hébrides; mais, pour se créer des titres au
jour du partage, chacune d'elles s'efforce d'y installer des nationaux et d'y acquérir des terres. Dans cette course, la France était arrivée première. Elle avait introduit dans l'archipel environ 350 colons, et sur les 1.600.000 hectares qui constituent la totalité des territoires, des sociétés françaises en avaient acheté plus de 900.000, tandis que les Anglais n'avaient à mettre en balance que 200 colons à peine et environ 300.000 hectares de terre. La lutte semble entrer dans une nouvelle phase et les rôles devoir se renverser à notre détriment. Une société australasienne, subventionnée annuellement de plus de 300.000 francs, fait chaque mois un service régulier et draine la plus grande partie du trafic. Malgré les 300.000 francs que le gouvernement français s'était engagé à lui fournir pendant quinze ans, la Société des Nouvelles-Hébrides a été mise en liquidation et, pendant plusieurs mois, tout service régulier a été suspendu entre Nouméa et l'archipel. Les Anglais, puissamment soutenus, ont repris tout le terrain qu'ils avaient perdu. Les quinze établissements des missionnaires protestants donnent aux Anglais une influence considérable; chaque pasteur reçoit un traitement de 12.000 francs par an, augmenté de 1.000 francs pour chacun de ses enfants. Contre de telles ressources, il est impossible de lutter avec douze missionnaires maristes qui ont toutes les peines pour vivre avec leurs 700 ou 800 francs par an.
Le commerce entre la Galédonie et les Hébrides s'élève à 1 .500 tonnes à l'importation et à 3.000 tonnes à l'exportation. Pour 300.000 francs de subvention annuelle, c'est peu!
La raison de prolonger une telle lutte ne peut s'expliquer que par le sentiment fort respectable de ne pas vouloir céder. Nous ne pouvons songer réellement, en effet, à faire œuvre sérieuse, de longue haleine, dans
ces parages où nous ne sommes représentés que par une population de 400 à 500 colons, 4.000 à 5.000 libérés, 9,000 à 10.000 forçats, et un commerce de 10 millions de francs, alors que nos concurrents ont derrière eux toute TAustralasie sans compter TAnçleterre. On ne saurait trop admirer la vigueur de ces pionniers se lançant seuls, — avec une simple subvention annuelle de 300.000 francs pourtant, — contre des concurrents aussi formidables ; on ne saurait se sentir trop fier de la fermeté avec laquelle, depuis quinze ans, le gouvernement a discuté au sujet de ces archipels si éloignés pour quelques centajnes de ses citoyens auxquels il aurait grand avantage à faire des rentes plutôt que de dépenser autant d'argent, de peine et de risquer tant de complications en les défendant; on ne pourrait trop s'enthousiasmer de l'indignation qui s'élève périodiquement dans la presse contre la prétendue faiblesse du gouvernement, dès qu'elle pense soupçonner qu'on serait sur le point d'accorder la moindre satisfaction aux * réclamations pressantes des Australasiens ; certes, on ne saurait trop admirer cette énergie, cette dignité, cette fierté, si on ne savait comment cela tournerait fatalement devant une vigoureuse sommation, puisque tous les pionniers, tous les journaux, tous les citoyens ne veulent que la paix, ne cessent de le proclamer et se sont indignés si furieusement au moment de Faschoda et du Maroc contre toutes ces aventures coloniales dont la France ne pouvait avoir cure, étant résolue à ne plus faire la guerre pour de pareilles billevesées.
Et, devant cette certitude à laquelle personne ne contredira, que la France ne ferait pas la guerre pour les Nouvelles-Hébrides, on se demande à quoi, à moins que cela ne soit pour favoriser des intérêts privés par des grosses indemnités, à quoi il pourrait nous être avantageux de prolonger une lutte dans laquelle nous sommes
certains d'être économiquement vaincus, par les circonstances beaucoup plus favorables où se trouvent nos adversaires. Ces sortes de litig^es ne peuvent faire qu'agacer sans motifs réels, sans but utile, un adversaire avec lequel nous avons contracté une entente cordiale. C'est prolonger une politique de coups d'épingles qui nuit fort à la réputation de la grandeur de nos vues et de notre conception de l'avenir et qui ne peut nullement profiter à nos intérêts.
Nous n'avons rien à y gagner : parce que du moment qu'après cinquante ans d'occupation nous ne sommes pas à même d'assurer à la Nouvelle-Calédonie la sécurité du travail dans la paix, la bonne exploitation des terres, la prospérité aux populations, nous sommes encore moins capables de les assurer aux Nouvelles- Hébrides beaucoup moins aisées à défendre, à exploiter, à gouverner; que, dans ces conditions, nous ne pouvons pas dans l'avenir posséder ces archipels; et que, par conséquent, tous les sacrifices que nous y faisons ne peuvent nous amener à aucun résultat sérieux, et sont destinés à être entièrement faits en pure perte.
ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS d'OCÉANIK
Nos établissements d'Océanie, composés de cent vingthuit petites îles, languissent et passent chaque jour de plus en plus sous l'influence australo-américaine.
En vingt-quatre ans, de 1880 à 1905, le commerce total des iles a diminué de 500.000 francs, après avoir passé en 1900 par un maximum de 7.118.000 francs, supérieur de 1.027.000 francs à ce qu'il était en 1905 : 6.090.730, chiffre inférieur de 1.393.942 francs au chiffre correspondant de la dernière période quinquennale.
En 1905, sur un chiffre de 3.028.000 francs d'importation, 1.786.594 francs provenaient de marchandises américaines; 495.000 francs de marchandises australasiennes; 598.000 francs, le cinquième, de marchandises françaises !
Il est inutile de revenir sur ce qui a été dit déjà au sujet de nos possessions océaniennes. Nos îles du Pacifique, qui sans aucun doute sont appelées à prendre une importance considérable par suite de Fouverture du canal de Panama, n'ont aucune raison de voir, de ce fait, s'augmenter leurs relations avec la France. Le percement de l'isthme américain profitera dans des proportions inimaginables aux États-Unis ; il raccourcira considérablement les distances de New- York aux ports de Chine et du Pacifique.
Yokohama, Valparaiso, Sydney, San-Francisco deviendront plus rapprochés de 2.500 à 3.500 milles de New-York. Le canal ne sera d'aucun profit à la France, pour ses relations avec l'Extrême-Orient, parce que la route des ports de la Manche en Extrême-Orient sera toujours Suez et non Panama et que nos colonies du Pacifique ne sont pas suffisamment importantes pour alimenter un commerce direct entre elles et la métropole.
L'influence américaine est prépondérante dans ces îles; l'influence allemande y fait des progrès considérables. Le commerce nous échappe de plus en plus, en même temps que les capitaux américains se substituent aux nôtres. D'importantes maisons françaises ont été obligées de cesser leurs affaires; tout le trafic passe aux mains des Américains et des Allemands. En 1905, la part de la France a été de 16,7 pour cent du commerce total : 19,3 à l'importation; 14,1 à l'exportation. La diminution dans le mouvement général des affaires de
la colonie provient de la mévente de la nacre et de la dépréciation de la vanille.
Les seules communications commerciales de Tahiti sont, d'une part, avec la Nouvelle-Zélande par TUnion Steam Ship G* et, d'autre part, avec San-Francisco par rOceanic Steam Ship G* qui touchent des subventions de leur gouvernement et, de plus. Tune 150.000 francs, l'autre 120.000 francs de la colonie française.
Paris, la ville du monde où l'on travaille le plus la nacre, achète à Londres la nacre de Tahiti.
Les missions protestantes ont envahi toutes nos îles du Pacifique; elles ont appris à une très g^rande partie de la population l'angolais qui est devenu la langue commerciale ; les habitants qui ne commercent qu'avec l'Amérique se tournent de plus en plus vers les Anplo- Saxons. L'absence de moyens de transports rend la lutte impossible à nos nationaux.
La colonie n'équilibre son budget que grâce aux droits de douane acquittés par les étrangers et à une subvention de la métropole de 200.000 à 300.000 francs suivant les années. G'est un sacrifice considérable pour en retirer le seul avantage de faire un commerce de 1. 100.000 francs. Nos ports océaniens de Papeete, de Mangareva, de Râpa ne présentent que des ressources naturelles; aucune sorte d'aménagement n'y a été foit. Il va falloir en faire. Ètes-vous prêts à dépenser les capitaux nécessaires pour créer dans ces mers les ports qu 'y réclameront les commerces australasien , américain , allemand, japonais? Ge serait indigne d'une grande nation de laisser la mise en valeur de ces fies splendides au-dessous de l'importance que va leur faire acquérir la fortune qui sourit à leurs magnifiques rades. Vous ne le voudriez pas et d'autant moins que d'autres trouveraient, si vous ne mettiez pas ces points au niveau des futures exigences de la navigation trans-
pacifique, que, pour leur commodité et leur intérêt, ils auraient droit de faire eux-mêmes ce que vous ne feriez pas.
Si vous vous lancez dans les établissements importants indispensables, il faudra les défendre: car, une fois développées, ces îles deviendront fort enviables et ne manqueront pas, par conséquent, d'être attaquées. Les États-Unis à chaque extrémité du canal de Panama créent une place forte de premier ordre. Pour faire prévaloir votre volonté dans les archipels océaniens, vous avez comme g^arnison 6 Européens et quelques indigènes !
Étes-vous disposés à faire les sacrifices nécessaires à la fois pour exploiter et pour défendre? Vous en auriez envie que vous ne le pourriez pas. Votre situation financière ne vous permet d'attribuer que 230 millions de francs à vos travaux publics métropolitains ; les nécessités absolument urgentes d'agrandir vos ports de France, de perfectionner leur outillage si défectueux ; l'obligation d'augmenter votre système de canaux, d'améliorer l'état de vos routes nationales, ne vous permettraient pas d'aller jeter au milieu de l'océan Pacifique des millions qui vous seraient si indispensables dans votre pays même. Ce ne serait pas le même chapitre du budget, direz-vous? Non, certes; mais ce serait toujours la bourse du contribuable !
Les iles de la Société se trouvent à la limite des mers australasiennes et des mers américaines. Vous ne pouvez ni les exploiter, ni les défendre; depuis soixante ans que vous les occupez, l'influence américaine y est devenue maîtresse et la langue commerciale pratiquée est l'anglais. Dans de telles conditions, on ne peut contester que ces iles seraient mieux placées sous le protectorat anglo-australasien ou américain que sous le nôtre.
Mais, depuis qu'en 1881 le Conseil économique de TEmpire germanique a émis le vœu d.e consacrer 1 25 millions de francs à Tachât des terres vacantes dans le monde, T Allemagne est devenue la troisième puissance européenne dans le Pacifique après TAngleterre et la Hollande. Elle a acquis en 1884 : la terre de l'Empereur Guillaume, Tarchipel Bismarck, une partie des îles Salomon, les iles Marshall; en 1899, elle a acheté pour 20 millions de francs à TEspagne les Garolines, les Mariannes, et la meilleure part des iles Samoa lui a été attribuée. L'ensemble de toutes ces possessions a une superficie de 244.372 kilomètres carrés et est peuplé par 430.000 habitants. Les Allemands se sont répandus dans toutes les iles du Pacifique ; leurs lignes de bâtiments à vapeur les sillonnent dans tous les sens ; une d'entre elles remonte toutes les côtes des deux Amériques, du cap Hornà San-Francisco, où elle correspond avec la grande ligne Transpacifique. Si les Allemands semblent abandonner tout espoir du côté du Ghantoung, ils paraissent vouloir étendre toujours le champ de leur activité dans cette zone de milliers d'Iles situées entre les mers japonaise, australasienne, américaine. Comment réussiront-ils à s'y maintenir pour y faire œuvre durable et avantageuse dans l'avenir? Ils le savent sans doute. Toujours est-il que si leur colonisation ne se développe que très lentement, la navigation allemande prospère chaque année davantage. Mieux que tout autre, les Allemands savent lancer des lignes commerciales, aménager et exploiter des ports de commerce.
Leurs possessions des iles Samoa, les plus importantes du Pacifique, seront plus près d'Allemagne par Panama que par Suez d'environ 1.800 milles; Tahiti, les Marquises se trouveraient directement sur la route; nos colonies du Pacifique auraient pour les Allemands une
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valeur inappréciable et ils seraient à même de le& exploiter parce qu'elles seraient comprises dans une quantité de parties suffisamment nombreuses pour constituer un tout assez important pour prospérer. Il serait plus logique de voir ces iles devenir australasiennes ou américaines; mais il serait, de notre part, beaucoup plus politique de les troquer avec les Allemands parce que les Américains ne peuvent nous donner en compensation aucun territoire et qu'au contraire nous avons besoin de terrains d'échange avec les Allemands.
Beaucoup ont parlé bien souvent de trancher la question d'Alsace-Lorraine par un échange de colonies. On ne peut être partisan d'une telle solution.
La question d'Alsace-Lorraine est une question de rivalité séculaire entre la France et l'Empire germanique. Les pertes de quelques centaines de kilomètres carrés, quelque pénibles qu'elles soient; les indemnités de milliards, quelque lourdement qu'elles se fassent sentir, ne sont que des sanctions matérielles des victoires de bien peu d'importance à côté du véritable enjeu des guerres franco-allemandes qui est la suprématie conquise par le vainqueur sur le vaincu pour au moins un demisiècle; suprématie qui entraine une période de prestige, de développement considérable, de prospérité commerciale immense pour le vainqueur, une période de recul terrible, de désistement désespérant, d'abattement écrasant pour le vaincu; suprématie qui prend chaque jour de plus en plus d'importance parce que les résultats devenant plus considérables dans les luttes violentes de notre époque, dans la suite des temps cette supériorité peut amener l'absorption complète du vaincu par le vainqueur. Ce n'est pas là une question d'intérêt qui puisse se régler par des transactions; c'est une question de vie ou de mort qui ne peut se vider que par la. lutte. De
tels résultats ne peuvent s'acheter ni par de Targuent, ni par des échanges, parce qu'ils sont d'une valeur morale trop élevée pour être représentés par rien de matériel; parce que celui qui paierait pour acquérir la paix et pour empêcher son adversaire de bénéficier d'une telle suprématie reconnaîtrait sa faiblesse et pourrait être assuré que celui qui achèterait paix et suprématie serait prompt à se mettre en mesure de se les faire payer encore. Celui qui voudrait acheter en marchand ce qui ne peut s'acquérir que par des actes capables de montrer la supériorité totale d'une race sur une autre serait ainsi peu à peu affaibli matériellement et surtout moralement par son adversaire; il serait acculé jusque dans ses derniers retranchements où il ne lui serait plus possible de se défendre quand il verrait qu'il en est l'heure fatale, suprême, irrémédiable, parce que, de concessions en concessions, il se serait laissé rouler jusqu'à une impuissance telle qu'il ne coûterait plus aucun effort à son adversaire pour le faire disparaître d'une façon complète.
Il n'en est pas de même d'échanges de possessions lointaines. L'Allemagne fait surtout, au point de vue colonisation, une politique océanienne. Nous devons, nous , faire une politique africaine . Des échanges logiques, raisonnables ne feraient que trancher nettement ces questions coloniales pour le plus grand bien des peuples protégés, que supprimer pour l'avenir des sujets de querelles susceptibles de s'envenimer d'un jour à l'autre, sans qu'il y ait à craindre d'avoir à subir de nouveaux échanges forcés puisque nous ne posséderions plus rien en Océanie, que les Allemands auraient abandonné toutes prétentions dans le nord de l'Afrique et qu'ils n'auraient plus rien dans l'Afrique occidentale.