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LA RÉPÉTITION DES MÊMES CHOSES EST ÉTERNELLE

L'histoire rappelle sans cesse les fautes et les enseignements du passé. Mais encore faut-il, pour que ces enseignements ne propagent point d'erreur, embrasser tout un ensemble de faits et non envisager seulement quelques-unes de ses périodes.

L'histoire maritime de la France est très peu connue, tellement, de tous temps, le pays s'est peu intéressé à la marine. Dans les histoires de France, on cite à peine Trafalgar; on ne s'attache guère qu'aux périodes glorieuses de Henri IV, de Richelieu et de Colbert. On ne remonte pas en deçà de cette époque parce que le plus généralement on ignore d'une façon complète les débuts de notre marine du treizième siècle. On ne va pas plus loin parce qu'au delà, depuis Palerme en 1674 et Beachy Head en 1690, nous n'avons plus à enregistrer aucune grande victoire navale.

Depuis l'époque où le glorieux Duquesne eut raison de Ruyter, depuis celle où Tourville eut à sa discrétion les côtes d'Angleterre, plus, pour la marine française, une seule de ces grandes victoires qui vous donnent l'empire de la mer et livrent à votre merci le commerce, les côtes, les colonies de l'ennemi. Des combats partiels glorieux, des faits d'armes brillants, beaucoup de bravoure, beaucoup d'énergie des marins; mais toujours insuffisance complète de moyens maritimes, soit que

des g'uerres continentales aient forcé le pays à concentrer tous ses efforts vers ses frontières terrestres; soit que Topinion se soit désintéressée de la puissance extérieure; soit que des révolutions aient bouleversé de fond en comble la marine en y faisant régner la révolte et Tanarchie. Deux ans après Beachy Head : la Houg^ue (1692), puis, suite ininterrompue toujours des mêmes événements, se reproduisant à peu près tous les cinquante ans : « écrasement complet de notre puissance maritime par des forces supérieures ; perte totale de nos colonies » .

Peu d'exemples pourraient mieux que celui de la marine française mettre en évidence cette répétition éternelle des mêmes choses, qui semble la plus réelle des lois de l'histoire.

Aussi bien nos annales maritimes ne sont-elles pas celles des soixante siècles de la Chine, elles s'étendent à peine sur sept siècles pendant lesquels la marine française fut délaissée si souvent, d'une façon complète, qu'on peut dire que plus de la moitié du temps elle n'a pas existé.

Au treizième siècle, période brillante,

Débuts et première grande époque de la marine française. L'histoire maritime de la France commence avec l'acquisition de 606 kilomètres de côtes normandes par le domaine royal sous Philippe-Auguste en 1203. Sa première opération est la concentration, en 1213, d'un très grand nombre de bâtiments destinés à envahir l'Angleterre .

Création de la marine royale par Philippe le Bel. Réunion de 40.000 hommes entre Calais et Boulogne.

Tentatives de débarquement à Douvres et à Berwick. Les forces maritimes de Famiral Zacharie oblig^ent le roi d'Angleterre à se rembarquer avec son armée (1298) . Première victoire navale française de Ziérikzée (1304).

1339 à 1364, décadence complète,

Nouvelle tentative de descente en Ang^leterre sous Philippe de Valois. Premier désastre naval français (1340) à la bataille de TÉcluse. Les Angolais, qui jusquelà n'osaient pas tenter la fortune des combats contre nos flottes, deviennent maîtres incontestés des mers. Décadence complète de la marine. Désastres de Grécy (1346), de Poitiers (1356). Perte de Calais pour deux siècles sans que la marine ait pu faire la moindre tentative pour disputer le passag^e aux escadres ennemies amenant Tarmée d'invasion.

1364 à 1393,. renaissance maritime.

L'amiral Jean de Vienne réorganise la marine royale. La flotte anglaise est entièrement détruite devant la Rochelle en 1372. Débarquement à l'Ile de Wight, ravage de la côte anglaise (1377). Victoire navale de Cherbourg (1378); dévastation de la côte de Cornouailles. Prise de Jersey et de Guernesey. Destruction de Winchelsea, de Portsmouth, d'Hastings. Entrée de vive force dans la Tamise, destruction de Gravesend, de plusieurs villes des comtés d'Essexetde Kent. Tentatives de descente en Angleterre.

1393 à 1453, décadence complète.

Suspension des travaux du Clos de Galées. La construction des navires commencés est arrêtée. Les vais-

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seaux de la marine royale sont vendus. Aucune flotte n'est capable de disputer la mer aux escadres angolaises. Désastre d'Azincourt (1415) , Prise de Gaen, Cherbourg, Rouen et de toute la Normandie. Les Angolais conquièrent la Guyenne et la Gascogne.

Î453 à 1559, période brillante.

Renaissance maritime sous Charles VII après la réunion de la Provence et de la Bretagne. Développement de la marine méditerranéenne pendant les guerres d'Italie. Campagne de Tamiral d'Annebaut qui reste maître de toute la Manche et occupe Tile de Wight. En 1547, la France se trouvait en possession de forces navales rappelant la glorieuse période comprise entre 1373 et 1393. Voyages de Jacques Cartier auSaint^Laurent, de Villegagnon à Rio-de-Janeiro. L'alliance des flottes française et ottomane dans la Méditerranée joue un rôle capital dans la résistance heureuse opposée au seizième siècle par la France à Charles-Quint et à Philippe II.

1559 à 1598, disparition,

La décomposition de la France par les guerres de religion fait disparaître la marine française.

Henri IV,

Donne naissance à la politique coloniale par la fondation du Canada et forme de grands projets pour la réorganisation d'une marine royale et d'une vaste colonisation ; il meurt avant d'avoir pu les mettre tous à exécution.

Richelieu,

Constitue une flotte de quatre-vingt-cinq bâtiments et un établissement maritime d'une importance correspondante. La colonisation n*est plus une affaire privée, mais devient une entreprise d'État.

Sous Mazarin,

La guerre de Trente ans, puis la guerre civile de la Fronde font abandonner la marine et la puissance extérieure.

J,-B. Colbert (1619 à 1683J,

Développe la marine marchande et la colonisation ; il fonde un puissant établissement maritime. En 1678, la flotte comprenait 120 bâtiments; en 1683, elle en comptait 276. Colbert place la France au premier rang des puissances coloniales.

Henri IV,. Richelieu, Colbert sont les premiers hommes d'État â avoir compris que les colonies constituent un élément de premier ordre dans la puissance politique maritime et économique d'un pays.

Le marquis de Seignelay (1683 à 1690),

Succède à son père et conserve ses excellentes traditions. Victoires de Bantry (1689); de Beachy Head (1690).

Phelypeaux de Pontchar train (1690 à 1699J,

Complètement ignorant des choses de la marine, laisse tomber tout l'établissement maritime. C'est la

première époque des g^randes guerres de course, commencées après le désastre de la Houg^ue (1692] .

Jérôme Pontchartrain (1699 à 1715J,

Par son incapacité, le déclin complet de la marine royale mène au traité d'Utrecht (1713) après le désastre de Vigo. Perte de la baie d'Hudson, de TAcadie, de Terre-Neuve.

Sous la Régence (1715 à 1726),

La marine française, systématiquement négligée, ne joue plus aucun rôle. Abandon de toute politique maritime et, par suite, accord avec les Anglais.

Sous le Cardinal Fleur y (1726 à 1743J,

Développement rapide des colonies, sans se préoccuper de former une flotte pour les défendre.

Sous le ministère Maurepas (1743 à 1749) y

La marine reste dans le même état d'abandon ; elle pouvait mettre en ligne cinquante bâtiments tandis que l'Angleterre en possédait plus de deux cents.

Rouillé (1749 à 1754). Machauli (1754 à 1757),

Malgré leurs bonnes intentions pour relever la marine et étendre la puissance extérieure de la France, ces ministres ne peuvent rien faire, à cause des résistances de la cour et des intrigues de F Angleterre.

BerryerCnol à 1760],

La marine royale est de nouveau réduite à Timpuissance et la g^uerre navale est encore une fois remplacée par la guerre de course. Défaite de Lagos. Désastre des Cardinaux (1759). Traité de Paris (1763). Perte de presque toutes les colonies.

Choiseul fl760 à 1766), Choîseul'Praslinfl766 à 1770),

S'efforcent de réparer les désastres de la guerre de Sept ans qui a enlevé ses colonies à la France et a amené la ruine de la Compagnie des Indes. Ils essaient de mettre en valeur les quelques possessions qui restent, lis réorganisent la marine et portent l'effectif de la flotte à soixante-quinze vaisseaux et trente frégates.

Vabbé Terray (1770 à 1774),

Chargé de la marine, la néglige et fait abandonner la construction des navires.

Sartine (1774 à 1780), le maréchal de Cas tries

Donnent de grands développements à la marine et au commerce extérieur. Pendant la guerre d'Amérique, la marine française peut reparaître avec gloire sur toutes les mers. A la fin du règne de Louis XVI, elle se trouve dans un état de force et de prospérité que depuis longtemps elle n'avait plus connu : l'Angleterre qui menace TEspagne recule devant les armements français; le Portugal et la Hollande sont détachés de

ralliance anglaise. Le traité de Versailles (1783) fait recouvrer quelques colonies. Le maréchal de Gastries doit être mis au rang des grands ministres qui, comme Colbert et Choiseul, virent dans la marine un des éléments matériels de la grandeur de la patrie et qui ne pensèrent qu'à Télever à son maximum de puissance.

Sous la Constituante,

La Constituante et son comité de la marine tranchèrent d'autorité des questions qui auraient dû être étudiées par des hommes du métier; on arrivait à recruter Tétat-majôr de la marine dans la marine marchande. Le décret du 21 septembre 1791 réorganisait dans un sens purement civil l'administration des ports; on écartait les officiers de marine de toutes les fonctions militaires. En 1792, la liste de cent soixante-dix capitaines de vaisseau donnée l'année précédente par Thévenard n'en comportait plus que quarante-deux.

Des troubles éclatent dans tous les ports. Les ouvriers se soulèvent. Dès 1791, près des trois quarts des officiers sont partis pour l'émigration. Bougainville, en refusant le titre de vice-amiral, écrivait au ministre : Mon devoir envers la patrie méfait une loi de ne pas accepter un grade éminent qui serait un titre sans fonction, La discipline militaire, cette discipline sainte^ sans laquelle ne peut exister une armée navale, est anéantie.

L'amiral Morard de Galle, dans l'impossibilité de tenir la mer avec des équipages dont l'ignorance n'était surpassée que par l'indiscipline, se voyait obligé de rentrer à Brest : « L'esprit des matelots, disait-il, est entièrement perdu et tant qu'il ne changera pas, l'on ne doit s'attendre qu'à des revers dans les rencontres que l'on pourra faire, même étant en force supérieure, v

Sous la Législative,

La désorg^anisation maritime continue. Les ouvriers des ports et les matelots arrivent à ne plus considérer leurs chefs que comme des traîtres ou des tyrans. Les chefs d'escadre sont obligés, Tun après Fautre, de se démettre de leur commandement ; le désarmement des vaisseaux est le seul moyen d'avoir raison de l'indiscipline des équipages. Cette indiscipline dure d'autant plus qu'après des actes de révoltes tellement graves qu'ils forçaient les amiraux à obéir aux équipages, les délégués du Comité de Salut Public excusaient toujours les matelots et déclaraient qu'il fallait « épurer l'armée navale et faire justice des traîtres » .

De 1787 à 1801,

On compte seize ministres de la marine, soit plus d'un par an. Minée à sa base par la révolte des équipages, décapitée par le découragement profond des officiers, deux ans après la Révolution, la marine française n'existait plus.

Sous la Convention (1792-1795),

La marine, impuissante, ne joue qu'un rôle secondaire. Les Anglais s'emparent de la plupart des colonies françaises. Toulon est occupé par la flotte anglaise (1793) ; la Corse reste entre les mains des Anglais pendant deux ans et demi (1794-1796); une garnison anglaise s'installe aux îles Saint-Marcouf (à 10 kilomètres du Cotentin) jusqu'à la paix d'Amiens.

Pendant le Directoire (1795-1199), Truguet Cl795'1797j, Bruix (1797A799J,

Se distinguent par leur activité et leur talent d'organisateurs. La ruine de la marine a été telle qu'il est impossible de tenir tête aux escadres de Nelson. Désastre d'Aboukir(1798).

Sous le Consulat (1799A804J,

L'impuissance de la marine permet aux Anglais de s'emparer de Malte et de ce qui avait été recouvré de colonies françaises en 1783. Les troupes sont obligées d'évacuer Saint-Domingue (1803), où le nègre Toussaint Louverture s'est proclamé indépendant.

Decrès (1804-1814),

Déploie beaucoup de zèle et d'activité ; mais avant que ses efforts aient eu le temps de produire des résultats, Trafalgar (1805) réduit la marine française à l'impuissance et son rôle devient nul dans toutes les grandes guerres de l'époque napoléonienne.

Pendant la Restauration,

La marine française reparait à Navarin en 1827, à la prise d'Alger en 1830.

Sous le second Empire^

La marine, notamment la marine à vapeur, reçoit de grands développements et se transforme radicalement.

En 1870,

La marine française était sans conteste la deuxième du monde ; elle était incomparablement supérieure à la marine allemande qui ne pouvait songer à la combattre. Pendant la guerre, la flotte a assuré la liberté des mers, c'est-à-dire les lignes de retraite de l'armée et le ravitaillement du pays. Si la marine allemande avait été capable à cette époque d'être maîtresse de la Manche, l'armée, cernée par terre et par mer, eût été prise comme dans un étau. Le désastre eût été augmenté dans de grandes proportions; à l' Alsace-Lorraine, il aurait fallu sans doute ajouter des ports delà Manche.

A partir de 1886,

De nouvelles conquêtes font de la France la deuxième puissance coloniale.

Jusquen 1900,

La marine française reste encore numériquement la deuxième du monde. Elle aurait représenté à peu près la moitié de la marine anglaise, si le prix de la main-d'œuvre était le même dans les deux pays. La marine allemande prend une extension considérable et devient plus de deux fois plus forte que les forces françaises concentrées dans l'Océan et dans la Manche.

De 1900 à 1907,

On retombe dans une période analogue aux périodes de 1690 à 1763, de 1790 à 1805.

Guerre sans merci faite aux officiers de vaisseau. Augmentation rapide de Tindiscipline dans tous les équipages.

En 1907,

La campagne contre le commandement est terminée par suite de Taccablement d'un des partis. L'autorité rendue totalement impuissante est annihilée. L'indiscipline a créé dans les équipages des bandes de véritables forbans dont on peut redouter les plus mauvais coups. Le matériel est laissé dans un état pitoyable par l'impuissance dans laquelle on se trouve de faire travailler les ouvriers des arsenaux. L'anéantissement de l'établissement maritime est complet parce que la France se trouve dans l'impossibilité de combattre victorieusement sur mer n'importe laquelle des grandes puissances maritimes. La marine française est en pleine décadence; c'est un corps dont la tête est tranchée et dont les pieds sont pourris.

En résumé, pendant trois siècles, luttes sur mer entre la France et l'Angleterre ayant comme objectifs les dévastations des côtes, les débarquements et les conquêtes de provinces de la métropole adverse. Les chances sur mer sont contre- balancées entre les deux nations; les Anglais finissent par être expulsés de la France; les Français ne peuvent pas réussir une seule tentative de débarquement en Angleterre.

A partir de Richelieu : continuation de la lutte entre la France et l'Angleterre ayant comme objectif : la suprématie sur mer, l'appropriation des colonies et du commerce maritime. Depuis nos dernières grandes victoires de 1674 et de 1691, un manque complet de fermeté dans la direction de la marine ne cesse d'amener la perte

de nos colonies dès qu'elles présentent une proie tentante.

Après la période glorieuse de soixante-quatre ans de Golbert, période d'abandon, de désorganisation, de défaites pendant soixante-quinze ans depuis les ministères des Pontchartrain jusqu'à la guerre d'Amérique. Dix-sept ans d'opérations brillantes amenant le traité de Versailles en 1783. Nouvelle période d'abandon, d'anarchie, de défaites, pendant la Révolution et les guerres napoléoniennes; la marine militaire ne peut rendre aucun service u l'empereur, parce qu'il est impossible de créer des bateaux et de faire des marins comme on fait des grenadiers.

Enfin, avant la période de décadence (I900-I907) et l'anéantissement de 1907, dernière période qui durait depuis Navarin (1827) et la prise d'Alger (1830), pendant laquelle la marine française rendit de grands services au pays, au point de vue des découvertes, de l'hydrographie, des expéditions lointaines et, surtout, pendant la guerre de 1870, en assurant la liberté de communications avec l'extérieur par toutes les frontières maritimes. Mais, depuis plus de deux cents ans, aucun de ces grands chocs sur mer pour lesquels sont faites avant tout les marines de guerre! En somme : quatre cent vingt ans environ de période active, avantageuse ; deux cent soixante ans de période de désorganisation, de résultats nuls; perte totale des colonies en 1713, 1763, 1815, après la Hougue et Vigo, Lagos et les Cardinaux, Aboukir et Trafalgar.

tt La décadence ou la prospérité d'une nation coïncide continuellement avec la décadence ou la prospérité de sa marine; ou bien réciproquement la décadence ou la prospérité de la marine coïncide continuellement avec la décadence ou la prospérité d'une nation. »

tt Sans marine victorieuse, impossibilité absolue de

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conserver au loin des possessions incapables de se défendre par elles-mêmes . »

Voilà ce qui est écrit sur les tables d'airain de Thistoire qui, dans ce cas, ne semble créer ni propag^er aucune erreur; sur ces tables d'airain que rien ne peut entamer, que rien ne peut mordre.

Quelque pénible qu'il soit de constater nos anciens désastres, pour ne pas être de nouveau victimes de semblables malheurs, il faut avant tout avoir le courag^e de voir les choses telles qu'elles se sont passées et non pas telles qu'on voudrait qu'elles eussent été.

Alors que les conséquences de tous les faits maritimes éclairent d'un tel éclat les profondeurs de l'avenir, il serait enfantin ou plutôt criminel de se mettre un bandeau sur les yeux pour ignorer, pour ne pas voir, et de marcher à tâtons vers les dangers.

Suivant la répétition éternelle des mêmes choses, nous avons vu, en 1898, les défaites maritimes de Santiago et de Cavité amener la perte de tout ce qui restait de colonies espagnoles; nous avons vu, en 1905, le désastre de Tsushima amener l'expulsion des Russes de la Mandchourie, — comme nous avions vu en 1713, en 17G3 et en 1815, nos défaites sur mer nous coûter l'Acadie, le Canada, l'Inde...

Après la défaite des Espagnols comme après celle des Busses, on n'a pas eu en France assez de critiques à adresser à la préparation à la guerre de ces deux peuples, particulièrement à celle de la marine. Dans des milliers d'articles, d'ouvrages publiés sur ces sujets, c'était à qui signalerait les plus graves incuries, trouverait une nouvelle fausse manœuvre, un nouveau défaut de matériel, de personnel, de nouvelles imprévoyances, d'inédites impérities. On dirait qu'on s'est plu à dénoncer les plus graves erreurs chez les vaincus pour chercher à

se prouver que, ne croyant pas à la possibilité de commettre d'aussi lourdes fautes, on ne risque pas de subir un sort aussi malheureux. M. Charles Bos, rapporteur du budget de la marine pour 1906, dans son ouvrage : La Marine qu'il nous faut, écrit au sujet de la guerre russo-japonaise : «... les foutes de cette gravité se paient cher. Et cependant ce n'est pas la plus grande que la Russie ait commise. Elle avait arraché Port- Arthur au Japon; elle voulait en Extrême-Orient un port libre de glaces toute Tannée; elle avait entrepris la conquête pacifique de la Mandchourie. Elle devait donc, devant le mécontentement du Japon et sa flotte grandissante, entretenir en Extrême-Orient des forces navales considérables, plus considérables que celles qu'elle y avait envoyées et mettre Port-Arthur en état de réparer tous les navires. S'il y avait eu à Port-Arthur une douzaine de cuirassés, autant de croiseurs cuirassés et de nombreux contre-torpilleurs, le Japon n'aurait pas osé sans doute faire la guerre à l'empire russe. »

On a reproché à la Russie d'avoir pris à Port-Arthur une position trop excentrique, trop en l'air. On a accusé l'illogisme flagrant d'une politique envahissante qui gardait la Mandchourie tout en ne prenant pas les précautions nécessaires pour la défendre.

Nous avons arraché l' Indo-Chine à la Chine, nous voulons créer en Extrême-Orient une colonie pacifique. Nous connaissons le réveil de la Chine, l'extension du Japon, nous savons quelles forces considérables peuvent assaillir notre frontière de terre et notre frontière de mer ; où sont les armées et les flottes que nous préparons? Quel arsenal avons-nous pour réparer nos vaisseaux? Quelles escadres armons-nous pour empêcher qu'on nous attaque? Quelles garnisons entretenons-nous, pour nous opposer à l'envahissement de centaines de mille hommes? Comparez notre situation actuelle en

Indo-Chine à celle qu'occupaient avant la campagne japonaise les Russes en Mandchourie (voir les tableaux comparatifs suivants) , vous constaterez facilement qu'en tous points notre préparation à la guerre est nulle vis-àvis de celle que nous critiquons tant. Allez-vous profiter du répit que vous donne votre accord avec le Japon pour dépenser les millions nécessaires pour vous mettre en état de défense?

S'il arrivait des désastres là-bas, nous n'aurions pas à en rechercher bien loin les causes ; nous n'aurions qu'à nous adresser à nous-mêmes toutes les critiques que nous avons élevées contre les Russes après Tsushima, contre les Espagnols après Santiago, tous les reproches que nous aurions dû nous adresser à nous-mêmes après chacune de nos défaites sur mer.

Toutes les causes des désastres maritimes qui sont toujours les mêmes, vous les trouverez exposées d'une façon identique dans les correspondances de Tourville avant la Hougue, dans celles de Villeneuve avant Trafalgar ; dans celles de tous les amiraux de la Révolution avant leurs défaites ; dans les dépêches de Cervera avant Santiago; dans les rapports de Rodjesventsky avant Tsushima.

Nous n'ignorons rien aujourd'hui de toutes ces causes connues si universellement. Aussi serions-nous d'autant plus coupables d'hésiter à prendre des mesures énergiques pour éviter le retour de toutes ces fautes qui amènent fatalement la défaite, parce qu'en s'étendant d'une façon exagérée, dans une mesure supérieure à ses forces, on se place dans une situation tellement défavorable ; on se crée de si nombreux et si puissants ennemis qu'il devient impossible de songer à préparer la victoire.

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