‹ La France africaineChapitre 56 sur 68 · PAIX QUASI ABSOLUE · texte numérisé non relu

PAIX QUASI ABSOLUE

L'Angleterre a commis une bien lourde feute en laissant écraser la France en 1870. Contrairement à tous les actes de sa politique séculaire, elle a laissé une nation continentale prendre trop de prépondérance sur les autres; elle s'est créé un adversaire tellement redoutable, qu^une guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre semble inévitable dans un avenir plus ou moins lointain. La politique étrangère de l'Angleterre a aujourd'hui un %ut unique : « l'isolement de l'Allemagne » . Une telle guerre entre ces deux nations serait une lutte essentiellement économique, à laquelle nous ne serions pas ■forcément obligés de prendre part.

De cet antagonisme entre l'Allemagne et l'Angleterre, nous pouvons tirer parti, en rendant notre intervention suffisamment désirable par l'un et par l'autre de ces adversaires, pour mener à bien notre politique, c'est-àdire pour assurer la paix à notre frontière de l'Est, comme dans nos possessions d'Afrique, tout en conservant l'autorité, le prestige, l'influence d'une des plus puissantes nations de premier ordre.

Par suite de son extension maritime considérable, dont Tavenir semble encore plus brillant que le présent, TAllemag^ne ne parait plus, en effet, devoir tirer, de victoires continentales sur la France, des compensations Suffisantes aux désastres que lui occasionnerait la destruction totale de son établissement maritime militaire et commercial, qui résulterait infailliblement pour TEmpire g[ermanique d'une guerre où TAngleterre ne manquerait pas d'intervenir. Cette cause rend des plus efficaces, des plus profitables pour nous, notre entente cordiale avec T Angleterre; mais à condition, par suite des raisons précédemment exposées, que nous restions assez forts pour ne pas risquer de voir se transformer une entente cordiale en une suzeraineté despotique. La rivalité de l'Angleterre et de l'Allemagne nous fournit le moyen de satisfaire à cette condition.

L'Allemagne ne peut pas espérer de devenir assez forte sur mer, même dans la suite des temps, pour vaincre la marine anglaise avec ses seules ressources. Une nation militaire comme l'Allemagne a trop de charges continentales pour pouvoir espérer jamais rattraper, quel que soit l'état de prospérité auquel elle parvienne, l'avance prise sur mer par l'Angleterre; pour arriver à égaler la grandeur des résultats obtenus dans l'industrie maritime par l'unanimité de tous les efforts de la nation anglaise. Un choc semble inévitable entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Cette lutte ne pourrait être favorable à la marine allemande qu'à la condition d'être au moins doublée, à l'époque où elle aura atteint, vers 1917, le maximum de développement actuellement prévu. La marine française est la seule marine du monde qui, par suite de sa puissance et de sa position, pourrait lui apporter un tel appui si elle représentait en forces militaires réelles les sacrifices auxquels les contribuables consentent pour les forces

navales du pays. Sur de telles données, TAllemag^ne et TAnçleterre auraient donc chacune le plus grand intérêt à nous ménag^er tant que nous aurons une marine forte : rAllemag^ne, pour acquérir notre appui sans lequel elle restera vouée à Timpuissance contre sa rivale et pour ne pas compromettre sa puissance maritime, d'une importance vitale aujourd'hui pour elle; TAng^leterre, pour obtenir que nous ne marchions pas avec son ennemie.

Notre situation politique, toujours en admettant que notre force sur mer soit suffisamment redoutable, devient donc excellente pour faire régner la paix, ce qui doit devenir fatalement notre principal objectif, puisque nous disposons de plus de territoires que nous n'en avons besoin et des terres les plus belles du monde. Tant que nous nous rangeons du côté de T Angleterre, l'Allemagne reste immobilisée. Notre force maritime peut demeurer l'espoir de l'Allemagne pour arriver à abattre sa rivale dans un avenir plus ou moins lointain et, vis-àvis de l'Angleterre, cette force maritime constitue la considération, impose le respect qu'il est indispensable à tout allié de l'Empire britannique d'inspirer, pour ne pas être méprisé et absorbé par lui .

De même que, pendant des siècles, l'Angleterre a tiré toute sa puissance, tous ses succès, toutes ses victoires des divisions qu'elle a su faire régner entre les nations continentales qui se disputaient la suprématie sur terre, de même, actuellement , la France peut jouir d'une excellente situation politique en profitant des rivalités des deux nations maritimes qui se disputent entre elles la prépondérance sur mer. Elle doit reprendre pour son compte cette devise d'un ancien roi d'Angleterre : « Qui je défends est maitre ! »

Quelle devra être la puissance de notre marine pour obtenir de tels résultats? Égale à la marine allemande,

capable de la combattre à armes égales. Une telle force reste dans les limites des sacrifices que peut s'imposer le pays ; elle serait suffisante pour engager les Allemands à ne pas nous attaquer même si nous n'avions pas derrière nous TAngleterre et, en maintenant nos forces maritimes au niveau de celles de TAllemagne, dans dix, vingt, trente ans, dans un avenir qu'on peut entrevoir, Tunion des deux marines allemande et française serait assez forte pour attaquer la marine anglaise avec des chances de succès, parce qu'alors que l'Allemagne et la France possèdent des réserves de marins très suffisantes, l'Angleterre ne dispose que très strictement des effectif indispensables, même aujourd'hui, pour armer ses flottes.

Serait-ce à dire que nous aurions l'intention cachée de nous allier un jour avec l'Allemagne contre l'Angleterre? Oh! non! certes! non! Entre l'Allemagne et nous, non seulement il existe de ces motifs de haine qui ne s'oublient jamais, mais il y a aussi cette brutalité, cette sauvagerie de mœurs qui choquent trop notre tempérament, pour que nous désirions jamais nous ranger du côté de tels gens. L'Angleterre, d'autre part, est notre meilleure cliente ; les échanges coloniaux en question opérés, nous n'aurions plus avec elle aucun sujet possible de dissentiments. Par-dessus tout, sa flotte est notre meilleure garantie contre l'Allemagne qui ne peut plus risquer sa puissance maritime devenue un trop grand élément de sa richesse.

Mais, je me permets de le répéter, tenant absolument à convaincre : ce serait trop dangereux pour notre sou*veraineté, pour notre indépendance, pour la sécurité de nos possessions africaines, de ne compter que sur la flotte anglaise pour nous défendre contre les Allemands. Nous tomberions vite sous une suzeraineté absolue comme le Portugal ; notre alliée arriverait rapidement à nous écra-

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ser en même temps de son mépris et de son despotisme, si nous devenions jamais impuissants contre elle. Peut-être quelques-uns seraient-ils tentés de dire : « Raffermissons complètement notre alliance avec T Angleterre ; confions-lui notre défense sur mer et ne nous occupons plus que de la frontière de TEst. » Le premier des inconvénients considérables d'une telle conception serait tout d'abord de nous forcer, au premier choc, à marcher contre T Allemagne, alors que nous pourrions très bien rester spectateurs d'une guerre anglo-allemande.

Nous voulons avant tout la paix avec l'Angleterre comme avec toutes les nations ; mais nous la voulons d'égal à égal; nous ne la voulons pas de protégé à protecteur.

L'ensemble de toutes nos nouvelles possessions d'Afrique ne pouvant entrer en contact qu'avec l'Allemagne ou l'Angleterre et pouvant, d'ailleurs, présenter par elles-mêmes une défense solide, tous nos ennemis éventuels dans le monde se réduiraient à un seul, soit l'Angleterre, soit l'Allemagne, contre lequel nous pourrions nous prémunir d'une façon certaine, en nous alliant avec l'autre.

N'ayant plus de soucis exotiques ; n'ayant plus à créer de points d'appui, à entretenir d'escadres lointaines, toutes nos forces, toutes nos dépenses maritimes, pourraient être consacrées à la constitution d'une armée navale égale à celle de l'Allemagne.

Ce résultat est réalisable avec des dépenses moindres que celles consenties par l'Allemagne pour sa puissance maritime, parce que, de jour en jour, la proportion des dépenses du budget de la marine allemande, consacrées aux forces en dehors d'Europe, devient plus consé* quente.

L'objectif de la marine française deviendrait unique, bien net, bien défini. Il ne relèverait plus de tous ces

projets chimériques qui font que, devant les concentrations des autres marines, nous n'avons pour 312 millions de francs par an que des forces divisées en une quantité de petits paquets incapables de se battre.

Cet unique obectif serait de constituer une armée navale destinée à aller, dès la déclaration de g^uerre, livrer combat à l'ennemi flottant, pour le couler.

Car une armée navale égale à la marine allemande, concentrée dès le temps de paix, habituée à manœuvrer sous les ordres du même chef, dont l'objectif unique serait de se battre contre n'importe quelles forces ennemies, serait assez redoutable pour tenir en respect même l'Angleterre. Une telle armée navale serait, en effet, capable de réduire les flottes anglaises dans de très sérieuses proportions et, dès lors, ce qui en resterait tomberait à ]a merci des escadres allemandes. L'Angleterre ne voudrait certainement pas se mettre en aussi mauvaise posture; cela pourrait devenir trop grave pour elle. Il serait trop tentant d'en profiter pour des adversaires qui la guettent depuis si longtemps, qui auraient tant d'intérêt à détruire la flotte anglaise, parce que, étant maîtres de la mer, ils pourraient aisément mettre une fin définitive à la puissance britannique en Europe.

Dès 1903, sir Harry Murray écrivait : «Quand la flotte allemande égalera ou dépassera la flotte britannique, la Hollande sera attirée dans la sphère allemande, l'Angleterre sera attaquée et dans la métropole et en mer, afin de nous enlever le Sud-Afrique, nos colonies des tropiques, peut-être l'Australie. »

Les Anglais n'en sont-ils pas venus à penser que ces 200.000 Allemands, fixés en Angleterre comme comptables ou garçons d'hôtel, sont l'avant-garde toujours prête d'une armée d'envahissement!

Ce que les Anglais peuvent craindre pour l'avenir de la flotte allemande, ils auraient beaucoup plus à l'ap-

préhender de la part de flottes franco -allemandes.

Il est impossible de prévoir qu'à une époque quelconque les flottes allemandes puissent devenir ég^ales à des flottes anglo-françaises.

C'est ainsi que notre marine militaire, sous la condition d'être maintenue ég^ale en force à celle de TAllemagne, peut nous g^arantir la paix la plus digne du côté de r Angleterre comme du côté de T Allemagne. Et, cette sécurité, elle peut nous la donner pour de longues années, parce que, pour les marines, la loi du nombre n'a pas la même importance que pour les armées de terre et que même l'état de stagnation de notre population ne peut pas nous empêcher d'avoir toujours assez de marins pour armer nos flottes.

Cet unique objectif qui remplacerait les quantités d'objectifs actuels de la marine française, mal définis parce qu'ils sont trop nombreux ; pas réalisables parce que nos forces et nos ressources ne nous permettent pas de faire face à l'Angleterre dans toutes les parties du monde; à l'Allemagne en Europe; au Japon, en Extrême-Orient; aux Américains, dans le Pacifique et aux Antilles; cet unique objectif, dis-je, permettrait de simplifier considérablement toute notre organisation maritime.

Ainsi, les premières conséquences de la nouvelle situation politique qui découlerait de ces échanges de colonies seraient de nous assurer la sécurité complète en dehors d'Europe et de nous garantir la paix d'une façon quasi absolue.

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