SOCIÉTÉ IDÉALE
Comment peut-on concevoir une société idéale au point de vue de sa position, de sa composition et de sa situation vis-à-vis des autres peuples?
Cette société idéale vivrait sur une contrée la plus vaste possible pour jouir des plus riches, des plus abondantes ressources de la terre et du sol. Tout son territoire serait d'un seul bloc afin que les communications d'une extrémité à l'autre puissent être absolument intimes, tant au point de vue des relations journalières et des relations commerciales qu'au point de vue des facilités de gouvernement et de protection du pays. Cette société idéale n'aurait à ses frontières aucun puissant voisin capable de la menacer et de l'astreindre à toutes les exigences des servitudes militaires. Elle aurait accès sur plusieurs mers. Elle comprendrait le plus grand nombre possible d'individus; car, pour pouvoir soutenir la concurrence de ses rivaux, pour assurer la prospérité du peuple, c'est-à-dire pour rendre durables les bonnes conditions des salaires, il faut que l'activité industrielle, la puissance productrice soit des plus développées, et cela nécessite la clientèle la plus nombreuse. Or chaque nation tend à se fermer aux autres par des droits prohibitifs ; chaque collectivité se voit donc dans la plus stricte obligation de posséder une clientèle particulière absolument sûre, parce qu'aujourd'hui le manque de clientèle peut amener indirectement la ruine d'un pays.
Plus une collectivité est nombreuse, moins sont lourds les frais généraux, les impôts, les charges par tète d'habitant.
Pour que cette société soit capable de se pourvoir ellemême de tous les produits nécessaires à son alimentation et à son industrie, ses terres devraient s'étendre sous toutes les latitudes. La race blanche ne pouvant vivre sous certains climats, l'ensemble des populations de cette collectivité parfaite se composerait de deux parties : l'une de race blanche dirigeant, administrant, travaillant industriellement dans la métropole et dans ses colonies de peuplement; l'autre partie, capable de mettre en œuvre les terres chaudes, se livrant à l'exploitation de son propre sol avec l'aide de la science et des capitaux des blancs; tous, blancs et hommes de couleur, parlant la même langue, n'ayant qu'une même patrie, qu'une même histoire, jouissant, chacun dans leurs territoires, de la même liberté et des mêmes droits.
Bref : sol très étendu, d'un seul bloc, sous toutes les latitudes pour récolter toutes les sortes de produits. Population très nombreuse pour assurer une vaste clientèle à la puissance productrice, et composée d'hommes blancs et d'hommes de couleur, pour être à même de pourvoir à tous les besoins de la collectivité. Pas d'ennemis aux frontières. Nombreux aboutissements de voies maritimes.
Telles semblent être les principales exigences auxquelles est dans la nécessité de satisfaire aujourd'hui une société ambitieuse de prospérer au milieu de la lutte des peuples.
Une collectivité qui satisferait sans exception à ces desiderata se trouverait dans des conditions tellement supérieures que, dans la suite des temps, sans guerres, sans violences, elle arriverait à se juxtaposer toutes les petites nations voisines dont le plus grand intérêt serait
de faire partie d'une collectivité aussi puissante. Les ruisseaux vont toujours à la rivière; les rivières vont toujours au fleuve. L'Ile de France a attiré dans son giron toutes les vieilles provinces de France. Les États- Unis se sont constitués et s'augmentent chaque jour par l'adhésion de nouveaux États au bloc auquel ceux-ci viennent s'agglomérer.
Au vingtième siècle, aucun État ne réunit toutes ces conditions de prospérité, nécessaires à une collectivité pour constituer une société idéale.
La république des États-Unis s'en rapprocherait le plus, si, en allant s'emparer des Philippines, elle n'avait été se créer un point très faible qui va l'obliger à faire acquérir à ses populations un caractère guerrier incompatible avec leur tempérament et qui la mettra un jour ou l'autre en contact avec la puissance militaire du Japon. Elle n'avait pas d'ennemis à ses frontières ; en traversant le Pacifique, elle s'est mise en contact avec un adversaire puissant. Ses 10 millions de citoyens de race noire vivent matériellement d'une façon si intime avec ceux de race blanche, tout en restant moralement si éloignés d'eux, qu'ils risquent de finir par les absorber ou tout au moins de les tenir en échec.
L'Angleterre est trop petite ; ses immenses possessions coloniales se composent de parties trop peu assimilables, pour arriver à constituer la société idéale. Pour gouverner leurs 408 millions de sujets, les 41 millions d'Anglais les divisent ; ils en ont formé des États entièrement dissemblables de gouvernement, de mœurs, de caractère, vivant chacun de sa vie propre, représentant des éléments trop disparates pour arriver à jamais se souder en un même tout. Ce n'est que par son génie, appuyé sur la marine la plus puissante du monde et sur une
armée coloniale de 742.000 hommes, qu'elle arrive à maintenir tous ses innombrables ennemis continentaux, Asiatiques, Indiens, Africains. Dans la suite des temps, quelques heures de défaillance de ses flottes devant une coalition européenne pourraient causer la ruine de la métropole et amener le démembrement de ses États coloniaux.
L' Allemagne est obligée de faire face à toutes les servitudes des nations continentales et des nations maritimes ; elle a des ennemis à ses frontières de terre et à ses frontières de mer. Pour satisfaire à d'aussi lourdes exigences, elle cherche à augmenter le nombre de ses habitants, en étendant sa colonisation en Europe vers l'Autriche, vers la Méditerranée et vers l'Asie Mineure, elle espère arriver à former au centre du continent européen la collectivité de 120 à 150 millions d'individus, qu'il lui est indispensable de constituer, pour maintenir sa puissance territoriale et maritime. Ses possessions lointaines sont encore sans valeur ; mais elle a réussi à s'assurer une clientèle considérable dans le monde, par de très nombreuses colonies d'Allepnands établis dans tous les pays étrangers, par un mouvement commercial maritime énorme, par une fabrication très développée de produits de qualité inférieure, à bon marché.
Dans sa situation actuelle, la France présente encore à un bien moins haut degré que les États-Unis, l'Angleterre et l'Allemagne l'ensemble des caractéristiques nécessaires à toute collectivité pour se rapprocher d'une société idéale. Son sol est trop petit, et elle ne peut pas s'étendre davantage sur le continent. En Europe, elle a à protéger ses frontières de mer et de terre, contre l'Angleterre et contre l'Allemagne. Dans le monde, elle
a à défendre ses possessions contre les Japonais, les Chinois, les Australasiens, les Américains. Pour faire face à de telles exigences, ses 38 millions d'habitants sont trop peu nombreux et sa population n'augmente plus. Seules de ses colonies, celles d'Afrique sont placées avantageusement pour commercer avec elle et pour lui fournir les produits dont elle manque. Ses colonies d'Asie et du Pacifique sont surtout des clientes de l'étranger et elles ne produisent pas ce dont elle a besoin. Aucune colonie française analogue aux colonies allemandes n'existe dans les pays étrangers pour accaparer la clientèle. Le développement de la marine marchande française est des plus faibles. La fabrication de produits de bonne qualité, mais cher, ne permet pas la lutte à l'extérieur contre le vulgaire article d'exportation, allemand, japonais, anglais, américain. La plupart des populations coloniales françaises n'ont pour la métropole aucun attachement et ne songent même pas à former jamais un même tout avec elle. En Asie, elles se rapprochent des Jaunes; dans le Pacifique, elles disparaissent. En Afrique seulement les conditions sont bonnes ; les Sénégalais ont, depuis longtemps, les mêmes annales que la France; les populations du nord, en contact direct avec la métropole, font corps avec elle; celles de la côte de Guinée et du Congo n'ont pas d'histoire, mais elles ne peuvent s'entendre entre elles qu'en parlant la langue française.
Bref, trop peu d'étendue métropolitaine; colonies trop disséminées et trop éloignées dans toutes les parties du monde ; population pas assez nombreuse. Trop d'ennemis. Pas suffisamment de clientèle. Voilà les mauvaises conditions dans lesquelles nous nous trouvons actuellement pour constituer une société idéale.
Avec les perfectionnements des moyens de communitions, la France pourrait être considérée comme intime-
ment soudée à son bloc africain. Superficie immense de plus de 12 millions de kilomètres carrés. Population de plus de 100 millions d'habitants. Un seul ennemi contre lequel se coaliserait infailliblement avec elle un allié équivalent en puissance. Monopole d'une immense clientèle. Voilà les excellentes conditions dans lesquelles, au contraire, nous placeraient ces échanges de colonies, pour constituer une société idéale.