‹ La France africaineChapitre 67 sur 68 · INACCEPTABLES · texte numérisé non relu

INACCEPTABLES

Au simple exposé de ces propositions d'échanges, j'entends s'élever les récriminations les plus violentes, s'indigner le chauvinisme outré, se révolter les partisans de l'expansion toujours plus grande, les champions de l'expansion mondiale. J'entends les colères de tous les intérêts privés sacrifiés. J'entends le dédaigneux mépris de tous ceux qui veulent obstinément demeurer convaincus que toutes les choses doivent éternellement rester telles qu'ils les voient et qui réclament par-dessus tout la paix, la tranquillité, sans aucun changement, sans aucun trouble. Je me sens couper par les froids raisonnements qui écartent toute violence des argumentations et prétendent trancher net les causes les mieux établies, par quelques arguments péremptoires, sans recours. Devant des nécessités moins urgentes, devant des exigences moins strictes, je renoncerai à vaincre l'inertie de ceux si nombreux, dont la seule ligne de conception et de conduite est le a laissez courir » ; « Taprès moi, le déluge ».

Les objections absolues, violentes, innombrables se pressent :

UOk LA FRANCE AFRICAINE

Vos théories! Vos propositions! Vos projets! Mais tout cela, ce n'est pas nouveau! C'est même déjà très vieux ! C'est le : « Lâchez l'Asie ! Prenez l'Afrique ! » En les accueillant par son silence, en les accablant de son mépris, l'opinion publique a fait depuis longtemps justice de ces ignominies qui portent atteinte à la dignité du pays!

« Lâchez l'Asie! Prenez l'Afrique! » Ce serait être réellement bien pressé que de jeter aussi rapidement le manche après la cognée ! Ce serait agir avec une nervosité bien maladive que de passer ainsi de la confiance à l'abattement extrême, maladroit, décourageant!

Ne vous y trompez pas; ce qu'on vous propose là, sous couleur d'idées élevées, vers un avenir de bonheur plus grand pour les peuples, de bien-être général, de paix universelle, ce n'est que déchéance, abdication! Ce n'est qu'une capitulation honteuse dont les conséquences seraient aussi navrantes, aussi désastreuses que l'ont été celles de Sedan ! Ce serait le déclin finale l'abandon de toute influence ! La France ne serait plus la France ! elle serait une sorte de nation de deuxième ordre, n'ayant même plus de part dans le concert européen !

L'état politique général du monde est relativement plus calme en ce moment. Les relations de tous les peuples entre eux semblent assises plus solidement sur des bases de paix. Les agitations causées au sujet du Maroc ont été vaines. Si des complications graves avaient dû éclater en Europe dans le cours de ces dernières années, c'est à cette occasion qu'elles n'auraient pas manqué de se produire, parce qu'on aurait dit ces incidents provoqués par une volonté décidée à recourir aux extrémités les plus graves. L'orage a passé sans causer trop de dégâts. On peut presque se féliciter de son

passage parce qu'il a montré à quel point le sang-froid, le bon sens, la raison des peuples étaient devenus capables de maîtriser les ambitions des chefs d'État et d'apaiser pacifiquement, par la discussion libre des intérêts de chacun, ces sortes de différends que jusqu'ici on ne réglait que par les armes. Même les appréhensions qu'on aurait pu avoir pour la sécurité de nos colonies d'Extrême-Orient viennent d'être supprimées par notre entente avec le Japon.

Depuis bien longtemps, la France n*avait joui d'une situation politique aussi solide que celle qu'une diplomatie extraordinairement habile est arrivée à lui assurer.

Et c'est au moment même où nous traversons un calme presque complet qui nous était inconnu; c'est au moment où notre situation politique a augmenté notre prestige dans des proportions aussi grandes , qu'on viendrait prétendre que « notre puissance et nos moyens ne sont plus à la hauteur de nos ambitions et de notre politique et qu'il nous devient indispensable de restreindre l'ampleur de nos vues » . C'est à ce moment qu'on viendrait nous effrayer de mille périls imaginaires et nous parler d'une véritable abdication!

C'est de la monomanie! La folie des dangers, la folie des périls, absorbe chez les auteurs de ces projets toutes les facultés d'observation, de raisonnement. Ils sont hypnotisés par cette manie du péril, parce qu'il leur faut toujours un péril pour semer l'inquiétude, le manque de confiance dans l'avenir. Après le péril allemand, cela a été le péril jaune, le réveil de la Chine; après celui-ci, c'est le péril japonais; après le péril japonais, ce sera le péril noir; après, ce sera on ne sait lequel : le péril américain? australasien? mais il leur en faudra toujours un, pour satisfaire leur esprit timoré; ils ne peuvent pas vivre sans appréhensions; quand ils

n'en peuvent naturellement avoir, ils s'en créent; il leur en faut.

La défense matérielle de nos colonies est-elle donc tant que cela irréalisable? La défense de toutes nos possessions actuelles contre TAllemag^e et contre TAngleterre n'entraîne aucune charge de plus que la protection de nos seules colonies africaines ; celles-là pourraient donc être défendues avec les mêmes ressources que celles-ci. Contre l'Amérique, elles peuvent être défendues, en menaçant les Philippines, puisque nous serions obligés d'avoir en Extrême-Orient des forces supérieures à celles qu'y entretiennent les Américains. C'est donc seulement contre les Jaunes en Indo-Chine que nous avons à concentrer une véritable force militaire, qui serait en même temps la garantie de nos iles du Pacifique.

Or notre politique européenne nous force à donner à nos flottes une composition égale à celle des flottes allemandes et, par conséquent, supérieure à celle de la flotte japonaise ; nous nous trouverons donc toujours en mesure de combattre celle-ci avantageusement, avec les escadres que nous sommes dans l'obligation d'entretenir, même si nous ne possédions pas l'Indo-Chine, et cet objectif de notre flotte n'entraîne aucune dépense supplémentaire au point de vue de la composition de notre marine; pour se mettre en mesure d'y faire face, il suffit de prévoir, de prendre d'avance toutes les mesures pour mobiliser le plus rapidement et envoyer au secours de notre colonie une armée navale d'environ 25 cuirassés, 10 croiseurs cuirassés, 60 contre-torpilleurs, escortés d'un convoi de 80 à 100 navires à vapeur d'un tonnage supérieure 1. 000 tonnes; car nous ne pouvons évidemment songer à nous défendre contre le Japon, qu'en envoyant en Extrême-Orient toutes nos forces maritimes.

Faute d*un port pour ravitailler cette armée navale après le combat^ la plus grande des victoires resterait sans fruit et risquerait d'amener les pires désastres. Nous serions donc obligés d'entretenir en Indo-Chine un arsenal de premier ordre, capable de subvenir aux besoins d'une armée navale, composée de toutes nos forces maritimes, et de défendre cet arsenal par une place de guerre susceptible de résister au moins trois mois à toutes les forces japonaises, qui pourraient Tassaillir par mer et par terre.

Dès le commencement des hostilités, toutes les troupes de la colonie y seraient concentrées. En temps de guerre l'effectif de ces troupes serait porté à 60.000 hommes. En admettant là proportion d'un Européen pour deux indigènes, cela ferait des effectifs de guerre de 20.000 Européens et 40.000 indigènes. On ne peut admettre au maximum, parmi les troupes indigènes, plus du quart des réservistes, à condition de ne verser dans les réserves que des soldats parfaitement entraînés, ayant au minimun six ans de service actif. Dès le temps de paix, l'armée d'Indo-Ghine devrait donc comprendre 20.000 Européens et 30.000 indigènes.

L'ennemi aurait quelques difficultés à débarquer rapidement une nombreuse artillerie; nous pourrions avoir là, au début de la guerre surtout, une très large supériorité ,* il faudrait cinquante batteries dont trente de campagne.

Avec ces ressources, nos garnisons pourraient tenir jusqu'à la destruction des flottes japonaises par nos flottes. Une fois maitres de la mer, nous enverrions en Indo-Chine 200.000 hommes pour réduire les troupes japonaises qui y auraient pris pied, avant l'arrivée de nos escadres.

Une telle place forte coûterait avec l'arsenal environ 100 millions de francs de premières dépenses, 9 mil-

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lions de francs pour son stock de munitions et ses approvisionnements, et annuellement 12 millions de francs pour Tentretien de 10.000 hommes de troupes.

£n y ajoutant les dépenses occasionnées pour Tentretien de nos garnisons frontières du temps de paix, destinées à se replier sur la place forte dès le début des hostilités, soit 40 millions de francs, et celles occasionnées par nos forces navales d'Extrême-Orient, soit 5 millions de francs, cela fait par an un total de 57 millions de francs.

Mais une large part devrait en être payée par la colonie. Déjà, elle participe pour 13.650.000 francs à nos dépenses actuelles de 40 millions; dans Tavenir, sa quote-part pourra être augmentée dans de plus larges proportions. Son crédit est gagé par celui de la métropole et lui a permis de commencer son outillage économique ; elle a donc le moyen de décharger la métropole d'une partie des dépenses que la situation actuelle rend indispensables à sa sécurité. Là, est la solution de la question budgétaire !

Voilà ce dont il nous faudrait, dans Tétat actuel du monde, augmenter nos dépenses, pour remplir tous nos devoirs vis-à-vis de toutes les populations auxquelles nous nous sommes engagés à assurer la sécurité du travail dans la paix, en leur prenant leurs territoires.

En consentant ces sacrifices, en prenant surtout la résolution virile, en témoignant de notre volonté la plus absolue de ne pas renoncer à la moindre partie des établissements de la France dans n'importe quelle partie du monde, nous pourrions garder toutes nos possessions d'outre-mer qui doivent nous être sacrées comme un legs du passé, comme une réserve pour l'avenir, comme un patrimoine qu'intégralement nous devons transmettre, jusque dans. un avenir suffisamment éloigné

pour nous permettre d'élever à notre niveau tous nos protégés et d'en foire des nations.

Ces dépenses supplémentaires seraient largement compensées dans l'avenir par les bénéfices que nous en retirerions, et ne dépasseraient pas nos moyens. On cherche réellement trop à abuser de nous en ag^itant continuellement à nos yeux le spectre de dang^ers de toutes sortes ! A ceux qui veulent nous effrayer avec ces prétendues aug^mentations considérables des dép^enses que nécessiterait la défense absolue de nos colonies; à ceux-là qui cherchent à nous tromper en les déclarant très supérieures aux résultats qu'elles seraient jamais susceptibles de nous rapporter; à ceux-là, il ne faut pas demander à quelle somme d'arg^ent ils estiment la nécessité de la défense de l'Alçérie, de la Tunisie, de toutes nos autres colonies? A combien ils estiment la valeur de notre commerce maritime, de notre colonisation, de notre armée, de notre flotte de guerre? Il faut leur demander à combien ils estiment notre honneur.

tt Lâchons et lâcheté » sont deux mots, que leur racine et leur sens ont fait inséparables ! La peur de vivre, la peur des complications, des difficultés, est ce qui tue le plus sûrement un peuple ! C'est dans la lutte de chaque jour qu'il nous fout vivre! Nous y vivrons en maintenant tout notre passé, en nous accommodant du présent; nous y prospérerons parce que nous avons tout ce qu'il faut pour y réussir. — De tout temps, nos qualités d'initiative individuelle se sont affirmées ; la hardiesse française a pu paraître quelquefois de la témérité qui en est l'exagération. De nos jours encore, rien ne prouve mieux les qualités de notre race que le réveil des entreprises coloniales, destinées à devenir le triomphe de l'initiative individuelle.

Quelle tristesse ce serait de voir s'enfermer pour

toute leur vie, dans des existences de bureaucrates, dénuées d'intérêt, d'espérances, de gains, toute cette vigfoureuse jeunesse pour laquelle les colonies sont le véritable avenir!

Le champ d'action manque en France pour les esprits jeunes, ardents, aventureux; c'est aux colonies qu'il leur faut aller ; dans ces magnifiques possessions loin*laines de la France du vingtième siècle, si étendues, si favorablement dispersées dans les cinq parties du monde, qu'elles nous donnent pied dans chacune et font de notre patrie une nation mondiale, une nation qui participe directement à la vie de tous les peuples !

Allez-vous encore retomber dans^et état d'affaissement qui nous faisait douter de nous-mêmes à tel point que nous nous croyions incapables d'exploiter nos possessions et qui nous a plongé si longtemps dans la piteuse politique des velléités et des abandons, qu'on pouvait penser complètement étouffée par ces vingt années de victoires coloniales?

Allez-vous refermer encore les yeux devant la mer comme devant l'horrible? Vous isoler dans vos étroites frontières ou dans des pays d'Afrique complètement séparés du reste du monde? Préférerez- vous toujours perdre 100.000 jeunes gens en Europe pour quelques lieues carrées de terrains que 100 hommes au loin pour des millions d'hectares?

Votre politique africaine, ce ne serait même plus cette politique européenne, cette politique continentale d'équilibre à laquelle nous avons eu si grand tort de nous restreindre pendant tant de siècles; ce serait encore davantage une politique de scepticisme, d'impuissance, de désespoir, ne pouvant mener qu'à la ruine! Ce seraii celle qui fait mettre quatre-vingt-quatre départements à la place de quatre-vingt-sept et qui amènerait peu à peu à remplacer une province par une ville, une ville par un

village, pour arriver finalement à faire de la vie la mort!

Non! toute politique de renoncement nous a toujours été trop néfaste, toutes les fois que nous avons voulu en pratiquer, pour que jamais nous consentions à en essayer encore une nouvelle fois !

La politique dans laquelle la France persévérera indéfiniment dans l'avenir sera cette politique coloniale de la fin du dix-neuvième siècle qui a été pour elle une œuvre de salut national. Cette politique coloniale sans laquelle, après les tierribles années qui ont suivi 1870, la France se serait immobilisée dans la lutte des partis, aurait oublié ses traditions et serait entrée dans une période de décadence, complète, irrémédiable; celle qui fut le premier réveil de l'esprit français, la première manifestation de vitalité de notre peuple! et qui est aujourd'hui, sur toute la ligne, le triomphe des coloniaux parce que nul ne peut plus songer à contester leurs indiscutables succès.

En nous élançant de nouveau dans toutes les parties du monde, nous n'avons fait que reprendre et respecter nos traditions nationales. Le Tonkin, le Soudan, le Congo, le Dahomey, Madagascar sont le témoignage incontestable de notre retour à la vie, de notre puissance, de notre destinée. La France ne saura jamais trop honorer ces hommes de cœur, ces patriotes avisés qui, dévoués corps et âme à leur cause, ont su malgré tant de difficultés, tant d'aveugle résistance, faire triompher les grandes idées d'expansion coloniale ; elle sera éternellement reconnaissante à Jules Ferry, à toute cette brillante pléiade de coloniaux qui avaient si bien prév\i l'avenir, qui surent éloigner les désastres commerciaux dont nous étions menacés et qui, en nous donnant un empire aussi vaste, aussi universellement réparti, permirent à la France du vingtième siècle de participer aussi intimement à la vie de tous les peuples du monde.

Tous les Français, vraiment dignes de ce nom, tressaillent d'org^ueil à la mémoire de ces citoyens illustres ; ils se sentent vibrer jusqu'au plus intime de leur être, en voyant à côté de la mère patrie cette plus grande France qui leur rendra au centuple Tardent et les sacrifices qu'elle leut* a coûtés. Us repoussent avec indignation toutes les attaques dont est Tobjét Tœuvre d'autant plus belle de nos grands coloniaux contemporains, que, pour la faire triompher, il leur a fallu livrer une lutte plus acharnée à cet esprit rétrograde, mesquin, qu'on pouvait croire disparu de ce pays. Il n'en était pas ainsi. Nous somnles salis par les dernières éclaboussures qui ont jailli de ce ruisseau de lâcheté, de désespérance, de renonciation, de désistement que, depuis vingt ansj on croyait à tort complètement à sec, mais qui désormais, après l'échec piteux du : « Lâchez l'Asie, prenez l'Afrique » , restera à tout jamais tari.

Les résultats que nous avons obtenus sont de nature à nous soutenir au milieu des plus grandes difficultés de nos entreprises coloniales. Mais nous avons d'autres raisons pour y persévérer. Ce sont les considérations d'avenir, le sentiment de la place que la France tient dans le monde, le désir de la voir rester fidèle à sa mission civilisatrice. Ni le gouvernement, ni le parlement, ni aucun citoyen, à quelque parti qu'il appartienne, ne peut faire abstraction de ces mobiles élevés ! £t d'ailleurs dans les conditions spéciales où nous placent notre entente avec l'Angleterre, notre accord avec le Japon, n'avons-nous pas tout le temps de préparer toutes les défenses militaires nécessaires, même en admettant que ces ententes ne nous garantissent pas complètement la sécurité de nos colonies?

Vous ne pouvez pas troquer des^ populations comme de vulgaires marchandises !

CES ECHANGES SONT INACCEPTABLES 4ig

Pourquoi se donnerait-on la peine de discuter sur la valeur intrinsèque de ces échanges! S'ils devaient nous être favorables, les autres nations ne les accepteraient pas. S'ils devaient nous être défavorables, pourquoi les ferions-nous?

Toutes les nég^ociations que nécessiteraient de tels échangées nous forceraient à faire aux autres nations des ouvertures susceptibles d'abaisser considérablement notre prestig^e et de diminuer beaucoup la valeur de tout ce que noue offririons d'échanger; on acquiert toujours pour très cher; on se débarrasse toujours à grande perte. En admettant que Tinstallation des Anglais dans certaines de nos colonies n'amène pas de complications extérieures, pensez-vous que celle de l'Allemagne à Djibouti et dans les iles de la Société n'en entraînerait pas de graves avec l'Angleterre et les États-Unis ? Et, c'est au moment où une détente générale se produit dans les relations entre tous les peuples, que bénévolement vous iriez créer de nombreuses causes de discordes, de complications? Ce serait une folie inexcusable que d'aller risquer une conflagration générale, pour des motifs auxquels sont opposés nos intérêts. Car, que de crises commerciales entraînerait un tel bouleversement dans le courant actuel du commerce colonial ! Que d'intérêts privés seraient lésés! Que deviendraient toutes ces exploitations, toutes ces plantations, tout ce commerce, toute cette industrie dont les commencements dans des pays neufe ont demandé tant de capitaux et d'énergie? Tous ces commencements si difficiles, il nous faudrait les abandonner au moment même où ils promettent les plus belles espérances ; et ce qui rendrait encore ces opérations plus impraticables, c'est qu'il faudrait aussi que, dans leurs possessions, les autres en abandonnassent d'identiques! Ce serait une révolution générale non seulement dans le commerce de la France, mais dans le com-

ftl4 LA FRANCE AFRICAINE

merce colonial de tous les pays. Yconsentiriez-vous, que certainement les autres n'y consentiraient pas. C'est pourquoi de tels échangées seraient-ils pour nous des plus avantageux, seraient-ils pour nous les plus conformes à nos intérêts, aurions-nous mille raisons pour les faire aboutir que nous serions obligés d'en abandonner complètement ridée parce qu'il nous serait absolument impossible de les réaliser.

Les sacrifices à faire pour l'avenir de nos colonies sont peut-être très lourds ; mais l'argent n'est pas fait pour rester dans les coffres des établissements de crédit. Ne vaut-il pas mieux le placer dans des entreprises coloniales que d'aller le donner aux Japonais pour augmenter leurs flottes, aux Chinois pour nous payer les indemnités qu'ils nous doivent, aux Russes, aux Turcs, au Panama; d'en jeter à tous, dans tous les pays, pour plus de 30 milliards! La question de dépenses pour une pareille œuvre ne peut entrer en ligne de compte! Pour la vigueur de la race comme pour nos intérêts, le placement colonial est le meilleur, dùt-il coûter encore des batailles, du sang, des milliards!

' Toutes ces dépenses sont réellement insignifiantes pour une nation aussi puissante, aussi pleine de vie, d'énergie, que la France; et ce serait pour en faire la misérable économie, puisqu'on vient nous parler de changer totalement notre politique, sous le prétexte que nous n'avons plus les moyens d'en poursuivre une aussi vaste, que nous consentirions Jà une véritable déchéance ! Abandonner n'a jamais servi de rien. L'abandon que nous avons fait du Canada, de TAcadie, de la Louisiane, des Antilles, de l'Inde, ne nous a pas porté bonheur et ne nous a pas préservés plus tard de l'invasion et des mutilations de notre France européenne.

Abandonner, c'est s'avouer faible. S'avouer faible.

^'est reconnattre qu'on ne veut plus déployer la volonté nécessaire à la lutte ; c'est se déclarer vaincu avant de combattre, c'est aller au-devant de toutes les exig^ences de ses adversaires; c'est se livrer à la merci de leurs prétentions les plus extravag^antes ; c'est dégringoler du sommet sur la pente pour arriver à se briser dans les profondeurs de l'abîme! Vous ne vous laisserez pas rouler sur cette pente-là; vous n'abattrez pas l'avenir sur vous ! Gela ne conviendrait même pas à votre tempérament qui exige la lutte, qui demande continuellement la difficulté à vaincre, encore plus que votre estomac demande du pain! Eh! serait-ce sage, prudent, honorable, de faire preuve d'une aussi grande pusillanimité? de témoigner continuellement que, par-dessus tout, vous ne voulez de complications avec personne? Ce moyen vous amènerait à en avoir avec tout le monde. En admettant que vous ayez l'effroi de toute guerre même légitime, même nécessaire, serait-il de bonne politique de proclamer à l'avance que quelles que soient les avanies, les violences subies, vous êtes décidés, sans vous battre, à vous incliner devant des exigences trop hautaines, à capituler non seulement en rendant la place sans la défendre, mais même en l'abandonnant avant qu'on l'attaque! Non, ce sera une autre pente que vous voudrez suivre, mais celle-là, qui monte, qui monte toujours, qui est remplie d'obstacles, de périls, de labeurs; celle-là sur laquelle vos nerfe tendus par votre volonté inflexible vous fera réellement vivre de la vie qui seule convient aux vrais Français de France et qui vous mènera vers les sommets élevés d'où se répandra sur tout l'univers le rayonnement éclatant de notre patrie ! Fidèle à son glorieux passé, ne sachant pas ce que c'est que de se laisser abattre par les plus effroyables cataclysmes humains, se redressant toujours plus droite après un faux pas, la France ne permettra pas que son

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drapeau, qui reste le drapeau de la civilisation, disparaisse d'aucune de ces terres lointaines qui ont été arrosées par le san^ de ses marins, de ses soldats, qui ont été fécondées par le labeur de tant de bons Français! Elle se souviendra que quand un peuple a pu réussir à s'élever au rang[ de nation, il n'existe pour lui que deux destinées possibles :- être conquérant ou être conquis.

Depuis sa formation la France a fait son choix! Ce n'est pas aujourd'hui qu'elle va cbang^er la direction qu'elle a toujours suivie, pour prendre cette voie si abjecte de désistement, d'abandon, où, pour elle, la mort obscure remplacerait la vie dans tout son éclat !

Ayons toute confiance en notre vaillante armée, en notre valeureuse marine et, la main sur la garde de notre épée, forts de notre g^lorieux passé, attendons avec calme et sang-froid, sans provocation mais aussi sans la moindre crainte, les adversaires quels qu'ils soient qui voudraient oser nous braver!

« Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses! » Gela n*est pas non plus très nouveau! C'est ce que Jules Favre disait à M. de Bismarck le 6 septembre 1870 au château de Ferrières.

Bien loin l'appréhension que ces échangées de colonies puissent porter atteinte à la dignité du pays ! Ils la sauvegarderont, au contraire, en nous empêchant d'aller au-dévant d'événements de nature à nuire à notre bon renom, à notre prospérité et, quand on parle de la France, on est couvert par un passé si glorieux, par un idéal si élevé qu'il n'y a aucun genre de proposition qu'on ne puissç aborder!

Certes, il vaudrait beaucoup mieux que nous fussions assez puissants pour dominer dans le monde entier ,pour qu'il soit impossible à qui que ce soit de nous causer aucun dommage, pour que nous soyons assez forts pour faire prévaloir notre volonté contre toute volonté adverse.

Certes, il aurait mieux Valu que nos flottes toujours victorieuses nous aient permis de rester éternellement^ maîtres de la mer et de continuer à coloniser le Canada,

TAcadie, Tlnde, le Siam, TÉgypte, où nous étions établis si longtemps avant les Anglais.

Mais le passé bien avant le présent nous a appris d'une feçon irréfutable que, même à Tapogée de sa splendeur, la collectivité française n'était pas assez puissante pour faire face à la fois aux exigences de sa situa-* tion continentale et à la réalisation d'ambitions coloniales exagérées.

Nos différents gouvernements ont été poussés tantôt par le flux d'une opinion qui veut tout envahir, tout coloniser, imposer au monde ses idées, ses mœurs, la paix universelle, qui ne veut donner aucune limite à ses ambitions; tantôt ils ont été obligés de reculer avec le reflux dans lequel les a entraînés l'insuffisance des forces maritimes et militaires dont ils disposaient.

Ces ambitions, trop exagérées pour la puissance sur laquelle elles reposent, rendent écrasant le rôle de la diplomatie française, obligée de maintenir sans cesse l'équilibre entre les intérêts continentaux et les intérêts maritimes, coloniaux du pays, d'avoir continuellement les yeux fixés du côté des Vosges et de tous les côtés du monde, vers le Maroc, vers l'Indo-Chine, vers Madagascar, vers le Congo.

Ce double mouvement perpétuel, de marche en avant exagérée tant qu'aucune difficulté ne se présente, de recul violent devant le premier obstacle, nous fait souvent accuser de manquer d'esprit de suite et de ténacité dans la continuité de notre politique.

En réalité, au contraire, cette ténacité est des plus fermes. Après les plus graves défaites qui auraient^ depuis longtemps, dégoûté de l'expansion coloniale tout autre peuple que les Français; après tous ces à-coups qui du traité d'Utrecht nous ont menés à Faschoda, à Algésiras, en passant par le traité de Paris, notre esprit de suite de vouloir toujours aller en avant, de vouloir

CHOISISSEZ! 4Si

coloniser envers et contre tout et tous, ne peut pas être discuté.

Mais ce qui, non plus, ne peut pas être discuté, c'est Topiniàtreté au moins aussi grande, que nous mettons à tomber toujours dans la même erreur, celle de vouloir nous lancer trop en avant pour les forces dont les ressources du. pays nous permettent de disposer en faveur de notre puissance extérieure.

Dans tout son passé colonial, la véritable cause d'infériorité de la France n'a été ni dans ses colons, ni dans ses marins, ni dans ses soldats; elle a résidé dans Tinconséquence de la volonté nationale s'acharnant toujours à conquérir sans jamais avoir des forces suffisantes pour défendre.

C'est vers cette cause d'infériorité, dans le flux qui veut tout envahir, que tous ceux qui ne sont pas responsables, tous ceux surtout qui sont directement intéressés à notre plus g^rande expansion, s'efforcent d'entraîner tous nos hommes d'État.

Beaucoup de nos g^ouvemements, ayant une juste conscience de leur responsabilité, redoutant les dangers de positions lointaines trop en l'air, considérant que les ressources de la France ne lui permettent pas de faire face à la fois aux dangers d'une politique continentale et d'une politique mondiale, n'ont pas voulu demander au pays des efforts trop considérables pour ses forces et ont été assez énergiques pour résister à toutes les violences du flux qui menaçait de les entraîner. Louis XIY ne voulut pas écouter Leibnitz cherchant à le pousser en Egypte. Napoléon V vendit la Louisiane. I^apoléon III refusa les protectorats du Siam et de Madagascar qu'on lui offrit. En 1882, la troisième République ne voulut pas s'engager en Egypte. En 1885, 270 sur 544 députés furent absolument opposés à notre maintien au Tonkin.

Aujourd'hui, c'est vous, citoyens français, qui gou-

Mt LA FRANCE AFRICAINE

vernez. Les soldats, les marins vont se faire tuer là où ^n les envoie. Vous seuls, vous êtes responsables.

Vous connaissez les forces, les ressources, les volontés dont vous disposez pour vous maintenir dans des positions trop avancées, de méiïie que vous connaissez celles des adversaires qui pourraient convoiter vos pos-» cessions.

Vous avez tous les éléments pour juger le côté délicat de la situation.

Il vous appartieat de ne pas vous laisser émouvoir par des mouvements irraisonnés d'une opinion qui, si elle sait vous lancer à travers l'Afrique jusqu'à Faschoda, sait aussi vous traiter d'utopistes, de criminels quand vous êtes obligés de vous en retirer, et qui, soit par parti pris, soit par ignorance, veut impliquer dans toute idée d'échanges coloniaux, même les plus avantageux, une pensée d'impuissance et de désistement, là où il n'y a que logique, bon sens, par conséquent véritable force!

Aujourd'hui, grâce à tous les efforts du passé, vous vous trouvez dans des conditions tout particulièrement favorables. Vous pouvez donner à la fois satisfaction à l'opinion, aux nécessités coloniales, en vous étendant dans tout le nord et l'ouest de l'Afrique, tout en n'ayant pas à craindre d'avoir jamais à reculer. En occupant, en exploitant tous ces immenses territoires, vous pourriez vous laisser emporter par le flux, sans avoir jamais à craindre d'être remportés par ce reflux qui a obligé tous vos ancêtres à se retirer de leurs conquêtes lointaines.

De la peur! de la crainte! de l'appréhension! nous n'en avons aucune; nous ne voulons pas en connaître. Toute notre histoire est là pour prouver que nous ne savons pas ce que c'est et ne permet pas qu'on nous en soupçonne.

Peut-être les plus malintentionnés de nos ennemis

pourraient-ils nous en accuser si nous parlions de tels échanges à un moment de dang^ers pressants; mais, notre entente avec l'Angleterre, notre accord avec le Japon nous garantissent actuellement la sécurité complète de nos possessions lointaines et nous ne parlons de ces échanges qu*au moment où on peut les faire, au moment où personne ne nous menace, au moment où toutes nos colonies sont assurées d'une situation de paix suffisamment solide pour que nous ayons tout le temps de nous y défendre de la façon la plus puissante.

Quand on a autant de vigueur, on peut sans risque affronter tous les dangers. C'est uniquement parce que la France est une nation grande et forte, parce qu'elle a soif de justice, de bien-être et d'humanité, de grandes idées, qu*elle ne doit pas hésiter à profiter de cette période de paix relative dont jouit actuellement le monde, pour convier les nations à un partage plus normal, plus logique des peuples secondaires que la fortune des expéditions a placés sous la protection de nations souveraines.

En échangeant nos colonies extra-africaines contre les colonies d'Afrique étrangères enclavées dans nos territoires, à peu près équivalentes, nous ne lâcherions rien, nous n'abandonnerions rien ; il n'y aurait là aucun désistement, ni aucune déchéance; il n'y aurait là qu'intelligence et équité.

Il s'agit d'ouvrir les yeux, de ne pas vouloir se briser la tète contre le roc ; de ne pas chercher à arrêter le mouvement éternel des astres et des choses. Il s'agit de s'incliner devant des lois fatales, inexorables, contre lesquelles le courage le plus valeureux ne peut rien, contre lesquelles ce serait folie de vouloir toujours continuer à se révolter.

Il s'agit de s'incliner devant la simple logique. Les Français passent pour être par-dessus tout des gens de

bon sens, c'est-à-dire pour avoir au plus haut deg^ré la faculté de comprendre et de juger selon la droite raison. Eh bien ! vous avez à votre portée, au milieu de vos colonies d'Afrique, dans vos propriétés mêmes, des enclaves de terrains étrangers; vous avez à 15.000 kilomètres de votre pays des colonies de valeur équivalente à peu près à ces enclaves. Le bon sens ne vous commande-t-il pas d'échanger ces enclaves étrangères, situées au milieu de territoires qui vous appartiennent, contre les possessions que vous avez si loin, au milieu de territoires qui appartiennent aux propriétaires des enclaves de vos propres terrains ?

Eh bien! voilà des peuples qui, à tous les points de vue, seraient plus heureux sous d'autres régimes que sous le vôtre. De les maintenir sous votre protectorat, cela ne vous rapporte rien, ni gloire, ni profit; cela, au contraire, risque de vous entraîner dans les complications les plus graves. Voilà d'autres peuples qui seraient mieux placés sous votre protectorat; votre commerce avec eux serait prospère; vous êtes placés plus avantageusement que tout autre peuple pour mettre leur pays en bon état d'exploitation; vous pouvez leur assurer la paix absolue. La droite raison ne vous crie-t-elle pas : « Entamez des négociations avec les autres nations intéressées ! Efforcez-vous d'échanger le protectorat de ceux-ci contre le protectorat de ceuxlà! »

La logique, le bon sens seuls vous le conseilleraient si, à la fois, l'honneur, la justice, l'intérêt ne vous l'ordonnaient pas !

Pour répondre aux controverses les plus sérieuses des adversaires de tout projet d'échanges, il faut le faire sur trois points :

r De tels échanges de colonies seraient immoraux

parce qu'on ne peut pas troquer des populations comme des marchandises ;

2** Les difficultés qu'entraîneraient les négociations les rendraient impraticables et risqueraient de produire les complications les plus graves ;

3* De tels changements, résulterait une révolution générale dans les courants commerciaux actuels^ les intérêts privés en seraient tellement lésés que, toute autre raison mise à part, celle-ci seule suffirait à faire abandonner toute idée de prise en considération de semblales propositions.

Ces objections sont sans valeur.

Quel serait tout d'abord le but de ces échanges? Pour quelle raison, avant tout, seraient-ils combinés, provoqués? Pourquoi s'efforcerait-on de les opérer? Pardessus toutj pour répartir les peuples de la terre qui sont incapables de se protéger, d'exploiter eux-mêmes leur sol, d'une façon plus logique, c'est-à-dire d'une manière qui les fesse dépendre de la nation souveraine la plus capable de remplir vis-à-vis d'elles les devoirs qui sont la charge des puissances protectrices. En passant en revue successivement les colonies au sujet desquelles des échanges ont été proposés, il a été montré pourquoi chacune d'elles serait mieux placée sous tel protectorat que dans sa situation présente. Il n'est pas question là de troquer qui que ce soit comme une marchandise puisque, tout au contraire, il ne s'agit que d'améliorer le bien-être des populations. Il y a lieu simplement de dire aux nations protégées : a Dans le partage du monde rapide et fait au hasard qui vient de se terminer, vous êtes tombées entre les mains de telle nation souveraine. Ce partage est sous beaucoup de rapports tellement illogique qu'il n'a aucune chance de durer; un jour ou l'autre, la raison, la force des choses reprendront leurs droits ; dans chaque partie du

monde, les peuples secondaires tomberont fatalement entre les mains de la puissance qui y sera prépondérante. Cet événement est si certain que, jusqu'à ce qu'il se produise, vous ne serez pas convenablement défendues; votre sol ne sera pas avantageusement exploité; parce que votre position, trop en Tair pour elle, ne permettra pas à votre métropole d'assurer votre défense ; parce que votre situation précaire écartera de votre pays toutes les entreprises sérieuses. Vous resteriez ainsi dans une position tout à fait défavorable à vos intérêts, à votre avenir. Pour éviter des guerres, des successions longues et désastreuses de difficultés, de complications, nous vous proposons de vous placer entre les mains de ceux par lesquels tout oblige à admettre que vous devez être mieux protégées parce qu'ils semblent être les plus aptes à assurer à votre pays, la paix et la prospérité. Vous en jugerez sans doute comme nous en jugeons, parce que nous comme vous, nous n'avons qu'un seul but : « Âssu- « rer le bonheur de votre collectivité »» ; et nous ne visons, dans tout cela, qu' « à arriver à un partage plus a logique des différentes parties du monde » .

Il est certain qu'il est toujours flatteur de se sentir populaire, de se sentir adoré. Quelque sceptique qu'on puisse être, on reste toujours sensible aux grands fegrets qu'on provoque en s'éloignant. Mais, pour que ces regrets soient autre chose que de mesquines singeries, il feut qu'il y ait réellement attachement, il faut que les âmes se soient intimement saisies. Une telle affection est très rare même entre gens du même pays, de la même ville, de la même famille, qui se voient quotidiennement, qui vivent ensemble.

Gomment voulez-vous qu'un tel sentiment existe entre gens qui comme vous et vos protégés ont des cerveaux essentiellement différents, des conceptions opposées sur

tous les points, qui se comprennent tellement peu qu'ils peuvent à peine communiquer entre eux, pour les choses les plus élémentaires de la vie, au moyen d'un parler « petit nègre » ou par Tintermédiaire d'un interprète, ce qui ne permet pas de saisir les âmes. N'ayez aucune crainte à ce sujet! Vous pouvez vous séparer de tous vos protégés, sans provoquer de navrants déchirements! Il importe peu aux Canaques, aux Maoris, aux Annamites, d'être sous votre domination ou d'obéir à d'autres. Tous ces indigènes regrettent les temps de la liberté, les temps où, sur le sol natal, ils pouvaient vivre suivant leur religion, leurs goûts, leurs mœurs, sans être obligés de payer des impôts à tous ces étrangers, qui envoient dans leur patrie à eux le plus clair du produit de leur travail; ils regrettent le temps où, avant d'avoir été envahis par les Européens, ils vivaient en dehors du contact des ^ barbares de la mer » . Soyez convaincus que dans toutes nos colonies du Pacifique, d'Asie, il n'y a pas un indigène qui se chagrinerait de tomber sous le protectorat de n'importe quelle autre nation européenne, au lieu de demeurer sous le vôtre. Celle-là, il la préférera, qui fera payer le moins cher et celle-là sera forcément la nation souveraine la plus puissante des parages de son pays. A ce genre d'esti* mation se réduisent à peu près toutes les idées de l'indigène sur l'Européen. Pour beaucoup de ses mœurs extérieures, il méprise le blanc; au fond, il l'ignore; en somme, il n'en apprécie que ce qui lui est procuré en sécurité et en bien-être, pour l'argent qu'on exige de lui. Ce sont des sentiments qui, en cas de séparation, ne sont pas susceptibles de donner lieu à de très grands regrets.

Et, si nous pouvions nous bercer de la douce illusion que par milliers nos protégés souhaiteraient demeurer sous notre drapeau, voudraient rester Français, nous

aurions assez de terres à donner à tous ceux qui voudraient les exploiter et les peupler, en Afirique et à Madag^ascar, pour satisfaire tous les désirs des 30 millions de nos sujets dont nous pensons que l'avenir serait mieux assuré par d'autres que par nous.

Le but même essentiellement moral et élevé des échanges que nous proposons paraîtrait devoir aussi assurer le bon vouloir et Tacceptation de toutes les nations civilisées à ces propositions d'échanges.

Si l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne n'étaient poussées par de tels sentiments, elles y seraient entraînées par leur intérêt même. Chacune de ces nations ferait peut-être la plus grande opposition à de telles négociations si elle ne devait pas en tirer profit. Si on négociait successivement avec l'Allemagne, puia avec les États-Unis, puis avec l'Angleterre, nul doute que des complications ne manqueraient pas de se produire, qu'on courrait le danger de troubler gravement la paix générale au lieu de la consolider. Proportionnellement, chacune des nations intéressées gagnerait à peu près autant à de tels échanges. A condition de les mener de front, aucune difficulté ne semblerait donc pouvoir résulter de telles négociations faites dans l'intérêt de toutes les nations protectrices comme dans celui de toutes les nations protégées.

Ce serait d'ailleurs, avant tout, une question d'ordre moral que nous aurions le désir de faire triompher. Une telle question ne peut pas se traiter séparément avec chaque nation; elle n'en aurait pas tout l'éclat nécessaire. Ce serait aux représentants de tous les peuples que nous devrions faire appel pour les. inviter à opérer une répartition plus logique des terres du globe dont les premiers résultats seraient d'augmenter considérablement les chances de maintien de la paix

gfénérale. Une cour d'arbitrage existe déjà pour traiter de ces sortes d'affeires. Pour marquer nettement le but céel que nous poursuivrions en cherchant à opérer dans nos possessions extérieures d'aussi importantes modifications, c'est par l'intermédiaire de la cour de la Haye que devraient être entreprises à la fois toutes les nég^ociations au sujet des différentes colonies que nous voudrions échanger.

Si cette haute assemblée n'est pas compétente pour régler entre les nations des questions d'intérêts vitaux qui ne peuvent être tranchées que par le jugement des guerres, elle ne pourrait pas se récuser dans le cas, parce que tout ce qui est susceptible d'augmenter les conditions de la paix universelle tombe dans ses attributions. Avec son concours, on ne voit pas quelles complications pourraient advenir.

Certes, des travaux aussi délicats demanderaient un long temps pour aboutir, peut-être dix ans, peut-être vingt. Ce sont des périodes très longues pour des colonies dont l'existence est aussi précaire que celle de nos possessions d'Asie et du Pacifique. Ce sont des périodes nulles pour des colonies dont la longévité serait aussi assurée que promettrait de l'être celle de notre immense domaine africain, qu'il ne s'agirait pac^ de garder deux cent huit ans comme le Canada, cent huit ans comme l'Acadie, qu'il s'agirait de garder français aussi longtemps qu'il y aura une France.

Les changements d'ordre politique, entre des nations de premier ordre, ne sont pas susceptibles, au vingtième siècle, de léser brutalement les intérêts privés. Même après la guerre de 1870, les intérêts particulier» ont été respectéflu S^il en est ainsi à l'issue de guerres, à fortiori^ ne pourrrait-il pas en être autrement à la suite d'échanges opérés par consentement mutuel.

A r occasion des dernières transactions franco-anglaises pour le French shore^ les entreprises françaises n*ont pas eu à souffrir et ont été justement indemnisées, . Que d'autres courants commerciaux résultent de tels échanges, non seujement c'est fort possible, mais c'est même désirable, puisque nous voudrions nous efforcer d'augmenter nos transactions africaines. Mais il serait inutile, pour faire opposition à ces projets, d'insinuer que les entreprises faites avec des capitaux français dans quelques-unes de nos colonies risqueraient d'être entraînées dans les pires catastrophes si ces colonies passaient en d'autres mains, parce que la France a l'habitude de placer ses fonds à l'étranger, où elle a 30 milliards, plutôt que de les placer dans les colonies françaises. Gela indique suffisamment qu'un changement de gouvernement dans nos possessions ne ferait courir aucun danger de ruine aux entreprises qui y sont fondées avec nos capitaux.

Vous ajoutez encore : » En ne faisant plus qu'une politique africaine, vous vous séparez complètement du monde; vous en devenez aussi isolés qu'en ne suivant qu'une politique exclusivement continentale au lieu de vivre intimement de la vie universelle des peuples, comme vous permettent de le faire aujourd'hui toutes ces magnifiques possessions éparpillées dans Jes cinq parties du monde! » Pourquoi cela? Est-ce parce que nous n'aurions plus aucun point faible à l'extérieur? Est-ce parce qu'on ne pourrait plus pratiquer vis-à-vis de nous l'éternel chantage colonial dont nous sommes victimes depuis quatre siècles, que nos sociétés, nos commerçants, nos industriels, nos savants ne pourraient plus se livrer partout à toutes les entreprises autant qu'ils le font aujourd'hui? Gomme si dans tous les paya étrangers, il n'y avait pas autant de Belges^ de Suisses

que de Français! Non, en ne faisant plus que de la poli* tique africaine, en effet, nous ne vivrions plus intimement avec tous les peuples du monde, parce que cette intimité comporte la mise en commun des relations de points forts et de points feibles, et qu*en ne faisant plus que de la politique africaine, nous n'aurions plus vis-à-vis des autres nations que des points forts, nous n'en aurions plus de faibles; notre cuirasse n'aurait plus de défaut.

Remplacer notre politique extérieure et coloniale actuelle par une politique exclusivement africaine, en supprimant dans toutes les branches tout ce qui ne serait pas directement utile à l'exportation de cette immense France africaine, mais ce serait la fin de toutes les intrigues diplomatiques; ce serait la fin de toutes les ambitions politiques, la fin des expéditions coloniales, la fin des aventures dans toutes les parties du monde ! C'est pour le coup qu'on pourrait dire : a La France s'ennuie! »

Non, on ne pourrait pas dire « la France s'ennuie » parce qu'on ne s'ennuie jamais quand on travaille !

Mais attendez au moins d'être menacés, avant de prendre des déterminations aussi radicales ! Attendez au moins, pour vous donner de tels tracas, pour occasionner de telles perturbations ! Il sera bien temps de prendre des décisions quand les événements nous y forceront! Jusque-là, g^agnons le plus d'argent possible. Laissons courir! en maintenant là-bas quelques batçaux, quelques dizaines de mille hommes destinés à feire croire aux indigènes que nous les défendons. De plus, avec notre entente cordiale anglaise, avec notre aqçord japonais, nous en avons, toujours bien, pour au

moins une cinquantaine d'années! a Et après nous le déluge! »

Attendez ! Nous ne sommes nullement menacés d'un dangfer immédiat? Vous avez raison. Les Japonais, les Chinois auraient bien tort de vous prendre dès maintenant rindo-Ghine, la Nouvelle-Calédonie, les iles de la Société. Vous n'avez encore feit que pour 280 millions de francs de chemins de fer ! C'est énorme la quantité de travaux publics qui restent à exécuter dans tous ces pays, avant qu'ils vaillent la peine d'être pris! Il faut creuser des bassins, faire un arsenal, des chantiers à Saïgfon; créer un port à HaYphong ; rendre le Mékong navigable ; surtout mener les chemins de fer tonkinois jusqu'au cœur du Setchouen; installer des établisements maritimes à Papeete, à Nouméa. C'est encore des dépenses de centaines et de centaines de millions, beaucoup de temps et de peine! Pourquoi le Japon se presserait-il? Il aurait bien grant tort. Il a actuellement à coloniser la Corée, Formose, les Pescadores ; à développer son commerce, son industrie; à augmenter sa flotte, et, par-dessus tout, à s'emparer de la maîtrise de l'océan PaciBque et à s'infiltrer dans toute la Chine. Je suis de votre avis, le Japon, s'il était sensé, ne chercherait pas à s'emparer trop tôt de nos colonies. Il a tout intérêt pour les cueillir d'attendre que le fruit ait été complètement mûri par nos capitaux et par nos efforts. Vous avez raison, pourquoi les Japonais n'attendraient-ils pas au moinsune cinquantaine d'années? L'enfance d'une colonie dure cent ans; dans un demi-siècle, Tlndo-Chine arrivera à l'âge adulte, à l'âge du plein rapport si nous y travaillons convenablement et tout notre passé, tous les pays de la terre, sont là pour témoigner combien la France est la première des nations pour découvrir, explorer, dégrossir les pays neufs, diriger leurs premiers pas dans la vie, avant de se les faire enlever par

d*autres ! A quoi bon pour les Jaunes, qui n'ont pas de capitaux, d'aller prendre des terres où tout est à faire, où pour gagner quelques misérables sommes il faut commencer par en sacrifier de cent fois plus importantes? A quoi bon pour eux se presser de prendre des pays si coûteux, quand ils ont la bonne fortune de trouver un peuple qui, à travers les siècles, a toujours fait profession de dépenser des sommes d'argent colossales, des efforts énormes pour lancer tous les pays, et se les faire prendre dès qu'ils ont été suffisamment développés pour rapporter; quand ils ont la chance d'avoir affaire à un tel pourvoyeur de tous les triomphateurs coloniaux qui préfèrent conquérir en coulant en quelques heures des vaisseaux et des marins qu'en travaillant cent, deux cents ans, à explorer, à occuper, à faire des routes, des ports, à jeter ces premiers fondements de colonies, si coûteux en argent et en sang?

N'est-il pas préférable pour eux, tout au contraire, de laisser les Français faire toutes les premières installations et de bénéficier de leur occupation passagère en accaparant, comme le font les 250.000 Chinois de rindo-Chine, tout l'argent qu'ils jettent si largement partout.

En vingt ans, vous avez engagé 2 milliards au Tonkin. Dans cinquante ans, vous y aurez engagé plus de 5 milliards. Est-ce à ce chiffre fatidique que vous avez fixé ce que, dans l'avenir, doit perdre chaque génération de Français?

Restez satisfaits, vous autres qui ne voulez prendre aucune décision devant une situation grave que vous refusez de reconnaître. D'ici cinquante ans, vous serez tous morts avant peut-être d'avoir été astreints à sortir de votre optimisme. Vous pourrez vous endormir de votre dernier sommeil, en rêvant des splendeurs de la

magfnifique expansion coloniale française de la fin du dix-neuvième siècle et avec la satisfaction de laisser à vos successeurs, sinon une France intacte, peut-être tout au moins une France coloniale pas encore démembrée!

Traitez de peur de vivre, de frayeur de complications, de difficultés, le courage de mesurer froidement les dangers d'une situation! Traitez d'infâme, d'indigne, d'abjecte, toute opinion susceptible de troubler votre quiétude ! Traitez de politique d'abattement, de découragement, de velléités, d'abandon, de désistement, de lâcheté, de déchéance, d'ignominies, toute politique basée sur les réalités, non sur vos rêves ! . . .

De vérifier que les Européens commencent à être expulsés d'Asie, comme ils ont été chassés d'Amérique ; de constater que les mers se partagent comme ont été partagées les terres; que, toute la surface disponible du globe étant distribuée, aucune nation ne peut plus avoir l'espoir de s'emparer de contrées inoccupées; que tous les peuples dès lors vont être obligés de travailler et de se défendre pour vivre dans les pays où ils sont cantonnés, comme furent contraints de le faire les Barbares, quand ils eurent terminé de se partager toutes les provinces de l'empire romain ;

De constater que la France a toujours, dans le passé, perdu toutes ses colonies parce qu'elle n'a pas été assez puissante pour en rester maîtresse, et cela alors qu'elle était la première des nations, qu'elle n'avait qu'un ennemi maritime, tandis qu'actuellement elle n'est plus que la quatrième et doit compter sur mer avec sept rivaux ;

De se demander si c'est bien la volonté d'une démocratie, qui prétend ne vouloir agir que dans le but de la paix générale et du bien-être de l'humanité, de partir en guerre dans toutes les parties du monde ;

Devant de telles constatations, proposer d'échanger tous les pays protégés qu'on ne peut pas défendre pour se concentrer dans d'immenses terres qui, de par tous les droits,' vous reviennent plus qu'à toute autre nation; dans des terres où, en toute paix, on peut créer une œuvre séculaire capable d'assurer l'avenir de centaines et de centaines de générations de ses descendants ;

Proportionner ainsi ses entreprises à ses forces, en conformant ses actes à ce qu'exigent l'honneur, la justice, la logique, le bon sens, l'intérêt,

Tout cela mérite-t-il tant d'insultes?

Traitez de glorieux, d'illustres, tous les actes de votre passé, qui vous sont sacrés comme les plus précieux des legs!

Ne veuillez pas perdre une parcelle de votre patrimoine, ces réserves immenses pour l'avenir, que vous tenez à intégralement transmettre à vos descendants!

Gardez votre place dans le monde ! Continuez votre mission civilisatrice !

De quelles dates de votre passé colonial voulez-vous parler? Est-ce de 1713, de 1763, de 1815, ou de 1898?

Vous voulez beaucoup ! Par quels moyens comptezvous faire prévaloir votre volonté? Comment protégerezvous des peuples sans moyens de protection ?

Vous parlez d'œuvre coloniale de cinquante ans, alors que l'enfance seule d'une colonie en dure cent!

Votre place dans le monde jusqu'au milieu du dernier siècle ! Elle a été la première; aujourd'hui elle est la quatrième. Gomment comptez- vous revenir au premier rang et tout au moins ne pas descendre au cinquième?

Votre mission civilisatrice! Elle est dans la stricte exécution de vos contrats avec vos protégés. Eux paient l'impôt. Vous, leur assurez- vous la sécurité du travail dans la paix?...

Refuser de reconnaître révolution générale qui se produit dans les sociétés. Ne pas vouloir en tenir compte. Continuer à jouer les conquistadores à travers le monde, quand il ne s'agit plus que de s'établir solidement dans les terres qu'on a pris la charge d'exploiter et qu'on a la prétention d'occuper au détriment des autres peuples.

Tout cela mérite-t-il tant d'éloges?

Depuis que, par quatre voix de majorité, notre maintien au Tonkin a été décidé, une succession des événements les plus graves a totalement bouleversé le monde.

Gouverner ne consiste pas à laisser aller les choses, mais à prévoir. Il est impossible que le peuple qui gouverne ne prévoie pas, parce qu'un gouvernement qui ne prévoierait pas ne s'appellerait pas gouvernement, il s'appellerait anarchie.

Des faits nouveaux les plus graves vous obligent à adopter une politique nouvelle et, comme vous êtes forts, vous saurez prévoir.

Trois solutions se présentent à vous :

V Profiter de la période de paix que vous assurent l'entente anglaise et l'accord japonais pour créer en Indo-Chine une défense sérieuse du pays ; à cet effet : dépenser 109 millions de premier établissement, 57 millions par an ; tenir prêt l'envoi au loin d'armées navales de trente-cinq bâtiments de combat, et de corps de troupes d'au moins 200.000 hommes, pour défendre vos colonies d'une façon effective.

2' Maintenir simplement vos dépenses actuelles, pour sauver les apparences de votre protection, au moyen de petits paquets de troupes et de quelques bateaux sans valeur, disséminés dans toutes les parties du monde. Effectivement, garantir la sécurité de vos colonies en les plaçant sous la protection de l'accord japonais et de

rentente cordiale anglaise; risquer ainsi pour éviter une guerre coloniale d'être jetés dans une guerre continentale avec r Allemagne.

3* Adopter une politique exclusivement africaine, en concentrant en Afrique toutes vos forces, toutes vos possessions , tous vos efforts . Cette politique vous promet des réductions de dépenses considérables; elle est sûre, nettement déterminée, véritablement grande ; elle est seule digne d'une démocratie pacifiste et humanitaire !

Choisissez!

Mais, avant de choisir, arrêtez-vous encore un instant sur les magnifiques perspectives que présenterait ce bloc compact de 12.214.000 kilomètres carrés, peuplé de 62.336.000 habitants, que constitueraient tout le Nord et l'Ouest-africain, depuis la Méditerranée jusqu'au Congo :

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en kilonètres etrrés

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