MON DOMESTIQUE TOM
sieurs serviteurs : le prestige de l'autorité serait amoindri. Avec les nègres, comme chez les Arabes, tout est une question de dignité, de tenue, de représentation.
Au Dahomey, chaque domestique a sa spécialité, son emploi, et se garde bien d'aider son voisin. Les noirs sont instinctivement paresseux; il faut constamment user de moyens énergiques pour les faire sortir de leur apathie "naturelle. Au-dessus de tout le personnel plane le factotum, l'homme de confiance, celui qui approche le maître en toutes circonstances. Thomas remplit ces fonctions auprès de moi pendant longtemps et, quoiqu'il fût un petit garçon, tous lui obéissaient et le redoutaient.
Je l'avais acheté à Grand-Popo, clans le courant de janvier 1888. Je me hâte d'ajouter qu'il cessa d'être esclave le jour même où il devint mon captif.
Des musulmans, venus de l'intérieur du Mossi, par Togodo, grand marché situé au nord de Grand-Popo, sur les bords du fleuve Mono, parcouraient à cette époque le littoral du golfe de Bénin, deux fois par an, avec des armes, des amulettes, de l'or, des corans, cherchant à troquer leur cargaison contre de la poudre, des balles et du sel, cette denrée de première nécessité manquant absolument dans les contrées montagneuses. C'est dans une de ces caravanes, qui se composait, outre les maîtres, de cinq négrillons qu'ils faisaient passer pour leurs enfants, que je vis Thomas pour la première fois. Je ne tardai pas à comprendre à l'attitude humble et craintive des petits qu'ils étaient esclaves. A peine vêtus de morceaux de calicot bleu, maigres, sales, ils suivaient leurs maîtres, silencieux, résignés, s'arrêtant seulement pour regarder avec curiosité les blancs. A leurs yeux étonnés de tout, puisqu'ils n'ont jamais rien vu que les arbres, le ciel et la terre, nous passons pour des sorciers, des êtres surnaturels.
Amadi, le sergent du poste, me fit remarquer Thomas, dont la mine éveillée, les yeux brillants et les tatouages bizarres attiraient tous les regards. Trois entailles partaient des coins de la bouche et se terminaient à la hauteur des oreilles. Il riait constamment, découvrait de grosses lèvres lippues sous un nez épaté, montrant des dents très blanches. Il savait à peine baragouiner un langage impossible et souvent presque incompréhensible. Malgré les observations de son « père », il s'approcha de moi et me demanda par un signe à manger. Je fis causer son maître et j'obtins le petit moyennant 250 francs. Nous donnâmes à l'enfant le nom de Thomas. Les Minas, ou habitants de Grand-Popo, l'appelèrent Komlavi, Legba-vi, petit Thomas, petit diable.
En six mois, Thomas, devenu mon boy, s'habitua à nos mœurs, se plia à mes habitudes, se soumettant docilement à tous les ordres. Son bonheur était de cirer mes bottes. Il apportait dans ce travail une attention religieuse, des scrupules de grand artiste. Levé avec le jour, il empoignait le soulier et la brosse et frottait, frottait avec acharnement. Lorsque le cuir était brillant, il s'arrêtait, se reposait et se contemplait avec délices, en souriant, clans ce miroir d'un nouveau genre qui lui plaisait plus que la glace qui ornait ma chambre à coucher, et devant laquelle je le surprenais en train de se faire des grimaces à lui-même.
Très souvent même, il regardait derrière la glace pour tâcher de deviner ce qui produisait un pareil phénomène, extraordinaire pour son intelligence, ouverte mais inculte.
Thomas apprit aussi très vite à servir à table, montrant une aptitude spéciale à cette besogne, celle qu'il prisait le plus, à cause des bénéfices, les restes, qu'il partageait solennellement avec les marmitons et les enfants de nos tirailleurs.
Dès qu'on apercevait mon casque ou mon dolman blanc, on était certain de voir survenir Thomas, chargé de quelque colis précieux, le revolver, la sacoche ou le panier à provisions contenant le déjeuner du matin.
Je lui confiai mon revolver, parce que j'étais certain qu'il n'y toucherait pas : il avait horreur des armes à feu et se bouchait les oreilles toutes les fois qu'on exécutait un tir. Sa peur instinctive m'était un sûr garant de sa fidélité à observer la consigne qui lui interdisait d'ouvrir l'étui. Mais sa vanité le poussait à vouloir se charger de l'arme, afin de passer pour belliqueux aux yeux de ses compagnons.
Dans tous mes voyages, à Petit-Popo chez le commissaire impérial allemand, à Lagos chez le gouverneur, au Tado chez Pohenzon, à travers le Dahomey, j'ai été suivi de Thomas, gai, valide et bien portant.
Pendant la campagne de 1890, mon boy a assisté à toutes les affaires, sans se départir une minute de ses occupations multiples de valet de chambre, de maître d'hôtel et de chef de ma maison civile.
Plus tard, dans un combat sur les bords du fleuve Ouémé, il eut une expression heureuse. Nous naviguions, sur YÉmeraude, lentement, craignant une surprise; les berges se rapprochaient de nous, et nous pouvions être fusillés à bout portant, sans voir d'où seraient partis les coups. Thomas suivait des yeux les arbres; tout à coup il s'écria : « Voyez, voyez, des nègres là-bas! » Il avait vu mieux que nous; grâce à lui, nous pûmes diriger le tir vers l'endroit indiqué et nous passâmes sans avarie.
En quittant Cotonou, j'avais confié Thomas au gouverneur, qui lui avait décerné le titre de garçon de bureau, aux appointements de quinze francs par mois. Il devenait fonctionnaire comme moi. Mais il avait le goût des voyages : il ne voulut pas attendre mon retour.
Engagé par mon ami Clozel, de la mission Maistre, il disparut dans le Haut-Congo, mangé par un tigre en 1892.
Au contact de l'Européen ou de voisins plus civilisés, les nègres se débarrassent peu à peu de leur passivité instinctive ; ils commencent à se remuer, à s'agiter, à se trouver des besoins qu'ils ne se connaissaient pas quelques années auparavant et cherchent à les satisfaire. Dès qu'ils ont une organisation politique quelconque, dès que l'un d'eux arrive à prendre sur les siens un semblant d'autorité, on voit naître les convoitises, les querelles, les luttes intestines entre individus, entre familles, entre tribus. Guerres de pillage et de rapines, où le plus fort achève le plus faible, ou l'emmène en captivité. Le vainqueur