ORIGINE DE LA PUISSANCE DAHOMÉENNE
dépouille le vaincu et brûle le village. Sans avoir appris la tactique, lorsqu'une razzia est décidée, les hommes s'assemblent. Sans convoi, sans impedimenta, à peine quelques boules cVakassa (manioc bouilli) dans la besace, en deux ou trois marches, les pillards se portent vers l'objectif du coup de main et se cachent dans les broussailles. Avant l'aube, le groupe se divise en deux tronçons : les uns vont de l'avant, les autres tournent les cases. Le fusil d'une main, le coutelas de l'autre, ils se précipitent, effrayant les habitants encore endormis, et disparaissent en entraînant qui ne résiste pas, tuant qui ne veut pas marcher. L'année suivante, même opération. La tribu victorieuse, encouragée par le succès, dans le but de prévenir un retour offensif ou une vengeance de voisins jaloux, recommence ses incursions. Pour rémunérer grassement le concours dévoué de tous les malandrins qui viennent se joindre à elle, pour équilibrer le budget devenu onéreux, elle agrandit son champ d'exploitation, elle renouvelle ses raids en plusieurs endroits. C'est ainsi que le Dahomey contemporain a pris naissance vers le milieu du xvuc siècle et a conquis peu à peu Abomey, Alada, Savi, Ouiclah, Godomey ou Jacquin. En présence d'aborigènes aux mœurs patriarcales s'est élevée une féodalité de guerriers qui terrorisaient de temps en temps les populations du littoral ou de l'intérieur, incapables de résister. Des négriers espagnols ou portugais, débarqués de leurs boutres, ont donné des conseils, des principes politiques, quelques notions d'art militaire.
Pour inspirer aux gens d'alentour une terreur salutaire, un roi institue vers 1670 la fête des Coutumes, pendant laquelle sont immolés les captifs que l'on n'a pu vendre et que l'on ne sait employer pour les travaux de culture. Les féticheurs expliquent les sacrifices humains par la nécessité religieuse d'entretenir des relations avec les morts, auxquels les messagers décapités portent les cadeaux, les alcools, les tabacs, des cauris et des nouvelles de la terre.
Les procédés sanguinaires en usage au Dahomey, c'est-à-dire à 100 kilomètres de l'Atlantique, contrastent avec l'humeur pacifique, des Eoués et des Minas, qui ne parlent souvent que par ouï-dire, comme de légendes, des affaires d' Abomey. Le foyer de cruauté est restreint, pour ainsi dire localisé, au nord de nos possessions. Il n'y a pas sur la côte, et même à Ouidah, trace de férocité instinctive.
C'est à la raison d'État qu'il faut imputer les causes de la barbarie dahoméenne. Pour maintenir leur autorité et leur prestige, leurs sources de revenus, les guerriers conquérants sont obligés de forcer leurs mœurs; ils perpétuent la crainte qu'inspire le nom dahoméen, ils masquent sous une apparence de force une puissance problématique, qui se désagrège, et qui s'écroulera dès qu'un peuple plus hardi se présentera.
En 1885, la France, pour donner aux commerçants de Porto-Novo quelque prestige, affirma son droit de protectorat, déjà ancien, en accréditant un représentant officiel auprès de Toffa Houenou Baba Dassy dit le Doux. Ce noir n'avait pas la même morgue belliqueuse que son parent Glé-Glé. La fréquentation des civilisés, l'habitude du luxe, l'abus des
alcools, l'excitaient de temps en temps à rompre en visière à son suzerain. En 1888, des questions d'intérêt les divisent davantage. Une période de tiraillements, d'hostilités sourdes, succède à des échanges de messages aigres-doux. Grisé par tout ce que ses confidents mulâtres lui racontent sur notre puissance militaire, Toffa, après quelque orgie, sort de sa torpeur habituelle.
A l'insu du Résident, il donne des ordres à ses agents. On tracasse les Dahoméens
de Godomey et d'Abomey-Calavi quand ils passent le lac Denham pour venir commercer à Porto-No vo. Les chemins sont fermés de part et d'autre. Les traitants protestent. Les décimères (douaniers de Glé-Glé) rossent les oniboclés (percepteurs de Toffa). Les laris ou ministres de ce dernier prélèvent des droits de péage, établissent des impôts, pressurent les vilains, soi-disant pour remplir les coffres de leur maître, en réalité pour augmenter leurs revenus personnels, qu'ils consomment dans les factoreries. Aux réclamations de Glé- Glé, Toffa répond par des plaisanteries et des rodomontades. Il fait fétiche, cérémonie grotesque où l'officiant, prenant une attitude hiératique, immole une chèvre et une poule. Le legba annonce que le Dahomey doit bientôt succomber et que Toffa sera roi de toute la contrée. En mars 1887, Glé-Glé, convaincu que les Français n'avaient aucun intérêt à se mêler des dissentiments qui régnaient entre son indiscipliné cousin et lui, puisque les comptoirs commerciaux des deux pays appartenaient aux mêmes raisons sociales, envoie quelques bandes appuyer ses remontrances de démonstrations plus énergiques. Toffa n'hésite pas une seconde : il se sauve sur la rive anglaise.
Le pavillon tricolore flottait au mât du protectorat. Un navire de la reine se présenta devant la ville affolée. De mesquines rivalités d'attributions surgissent entre le fonctionnaire civil et l'officier. On câble. V Aréthuse, battant pavillon de l'amiral Brown de Colstoun, arrive devant Cotonou, met cinquante hommes à terre et les cohortes de guerriers dahoméens disparaissent.
C'est dans ces malentendus de nègres, clans ces palabres qu'il faut chercher la principale raison, ou tout au moins l'origine du conflit franco-dahoméen. Nous avons pris fait et cause pour une des parties.
Au commencement d'octobre 1889, je me trouvais à Porto-Novo avec le docteur Bayol, qui avait été chargé par le gouvernement de tenter un accord pacifique et de mettre fin à un état de choses préjudiciable au développement économique de la colonie.