LA MISSION BAYOL EN
Natif d'Eyguières, près d'Arles, sous le bon et chaud soleil du Midi, poète provençal à ses heures, boulevardier, médecin de marine, explorateur, le gouverneur colonial Bayol voulut éviter la guerre entre la France et le Dahomey. Il ne put, à son grand regret, briser l'entêtement des nègres ignares et vaniteux.
Le 16 novembre 1889, la mission Bayol quitte Cotonou pour gagner Abomey. Glé-Glé avait fait attendre trois semaines l'envoi de sa canne.
A la Côte des Esclaves, un bâton ostensiblement porté par un domestique ou moulèque représente l'envoyeur; on lui doit la même considération qu'à son propriétaire. Le souverain fait toujours communiquer ses ordres aux gens du littoral par un cabécère (chef) qui remplit les fonctions de récadère ou messager porteur de canne. Ce dernier est reçu avec solennité ; les sujets se prosternent, mettent la tête dans la poussère et les grands honneurs se rendent à la canne comme à Sa Majesté dahoméenne.
La canne représente la personne à laquelle elle appartient. Lui manquer de respect équivaut presque à une insulte faite à son propriétaire. En 18G3, l'amiral Laffont de Labedat a abandonné Porto-Novo parce que le roi de ce pays avait cassé le bâton du représentant de la France sur la tête du domestique porteur d'un message, le sieur Lawani-Kosoko. Lorsqu'on veut faire acte de déférence envers un notable sans l'aller voir, on envoie son domestique le saluer avec la canne. Cet objet remplace l'anneau du moyen âge : il atteste que le messager dit la vérité et vient bien de la part de son maître. Lorsqu'on passe dans une ville où il y a beaucoup de personnes à visiter et que le temps manque, le boy fait une tournée dans
chaque maison, la canne à la main. Cela suffit. On vous rend la politesse par le même procédé, et les convenances sont respectées. C'est la carte de visite.
Secouée par ses hamacaires, exposée aux rayons pernicieux du soleil, aux piqûres de myriades de moustiques, la caravane, composée, outre le lieutenant-gouverneur, d'un secrétaire, d'un interprète, d'un sergent et de quatre gardes civils, passe Godomey, Abomey-Calavi, Torricada, Alada, Ekpé, villages sans importance, suivant, à travers la grande forêt de palmiers à huile, des sentiers étroits et sinueux, encombrés de lianes et de troncs d'arbres, que le nègre paresseux laisse religieusement, malgré l'encombrement, là où la dernière tornade les a jetés, se contentant de passer à côté et plus loin quand l'obstacle devient infranchissable. Derrière les hamacs des Européens courent à la file indienne, chantant des complaintes somnifères, tous les parasites qui, au Dahomey, font
LE DOCTEUR BAYOL.
cortège aux gens de qualité : autorités locales, yévoghans, agoligans, apollogans, koassoiigans , chaudatons, moccs, féticheurs, domestiques, esclaves et curieux. Tout ce monde suit, pieds nus, par habitude et par devoir. L'usage de la conduite est dans les mœurs. Les représentants du roi honorent la marche du blanc de leur présence, mais aussi le surveillent, pour qu'il ne se serve d'aucun instrument, d'aucun appareil photographique.
En avançant vers le nord, le pays s'ondule sensiblement, la population diminue, les habitants ont fui les vexations et les cruautés des gens du roi. Sous le bois profond, des singes et des perroquets, seuls propriétaires de ces vastes et mornes solitudes, se sauvent à l'approche des hommes. Le 19. novembre, on traverse la lama, marais réputé inextricable : un couloir de vase sous un bosquet de verdure. Le sol devient mou, les porteurs glissent, les paquets tombent, les Européens se fâchent, les nègres crient, mais on marche quand même pour arriver à Cana. La végétation est moins dense; çà et là quelques cultures : maïs, ignames, arachides, bananiers; dans le lointain, des collines : ce sont les premières terrasses des monts de Mahis, à peine entrevues en 1871 par l'Anglais Skertchly. h' harmattan, vent chaud imprégné d'électricité, souffle et dessèche les puits, l'eau devient rare; on l'achète à des femmes qui passent, portant sur la tête de grandes cruches en terre rouge.
20 novembre. — Cana. — Des cases en pisé, des masures menaçant ruine. Une députation des grands du royaume, avec de larges chapeaux de feutre gris sur le sommet du crâne, des chaussettes de laine rouge aux pieds. S'avancent lentement, hiératiques, grotesques, le Migan, chef de la justice et grand bourreau, le Méhou, chef des guerriers; le ministre Imavo, le Mévo Rouble, les cabécères Gonflé, Aladagmé, un millier de soldats. Ces dignitaires complimentent le yévoghan français.
De Cana, M. Bayol m'écrit la lettre suivante :
« Monsieur le Résident, j'ai l'honneur de vous informer que nous sommes arrivés hier matin à Cana, à 9 heures 50 minutes. Entre Abomey et Alada, forêts inextricables, sentiers, lianes-caoutchouc très abondantes. Entre Alada et Ekpoué, continuation des forêts, arbres superbes de première grandeur. Le pays est formé par des ondulations sensibles de terrain. Après Ekpoué, nous avons traversé dans; le sens du sud au nord de longs couloirs de verdure, dont le sol est formé par une vase noire variant d'épaisseur. C'est ce que l'on est convenu d'appeler la lama. La marche y est très rude. Peu de mares réelles.
« A Cana, nous sommes dans un pays mieux cultivé. La végétation y est beaucoup plus rare; on y cultive le manioc, le mil, les ignames, les niébés. Plus de palmiers à huile depuis Ekpoué. Le sol argilo-ferrugineux est jaune pâle. Nombreux petits cailloux formés
CANNES nOYALES.
M. BAYOL A ABOMEY.
d'argile conglomérée; quelques effritements de roches ferrugineuses. Nous avons aperçu dans le nord-est une petite colline de 40 mètres de hauteur.
« Il n'y a pas plus d'eau que dans le grand Bélédougou. Le pays a sensiblement l'aspect du Haut-Sénégal à Bakel. Le vent d'est (harmattan) a commencé brûlant comme au Sénégal.
c< Je suis obligé de vous écrire à la hâte pour profiter d'un messager que l'on veut bien nous donner. Notre santé est bonne jusqu'ici, mais je ne crois pas que cela continue, pas plus pour Angot que pour moi.
« J'ai hâte d'avoir rempli ma mission et de reprendre la route de Cotonou. Les paysages superbes traversés par nous ne sont pas parvenus à m'émouvoir et, sans l'importante mission que j'ai à remplir, je vous dirais que je n'ai jamais de mon existence éprouvé un ennui aussi colossal. Angot lui-même, qui est jeune et enthousiaste, partage mes sentiments.
« Le nombre des porteurs ayant été insuffisant, nous avons laissé huit caisses en arrière, et nous n'avons ni vin ni riz. Nous allons boire du cognac, dont il nous reste une bouteille.