INSTRUMENTS DU BOURREAU. — D APRES NATURE
« Ignorant si la poste est bien faite, je me borne à ces renseignements sommaires.
« Nous écrivons pour demander du pain.
« Agréez, etc. « Jean Bayol. »
Le 21 , à 10 heures du matin, le lieutenant-gouverneur Bayol entre dans Abomey. Grand caravansérail, peuplé des fidèles du roi, esclaves et domestiques. Les tams-tams, les dents d'éléphants trouées qui servent de flûtes, les sons bizarres, les hurlements et les cris rauques que lancent les négresses accroupies, faisant la haie pour voir passer nos compatriotes, tout ce tintamarre d'instruments primitifs et de voix avinées produit un tohubohu, un charivari indicibles et donne aux voyageurs la migraine, seul bienfait des
mélopées africaines. On loge la mission dans une case en terre, humide et sans lumière; on déploie autour du saramé ou quartier plusieurs escouades de guerriers pour veiller sur les blancs et un peu aussi pour les garder à vue. Pendant trente-six jours, roi, prince héritier, chefs de tout rang, soldats, amazones et serviteurs se procurent le plaisir — ineffable pour un nègre — de se moquer sans vergogne des blancs qui assistent, bon gré mal gré, à des danses furieuses, hurlantes, erotiques, à des libations copieuses et enfin à des sacrifices humains. En l'honneur de la France, pour saluer les mânes des ancêtres, pour apaiser les génies malfaisants, les legbas et les maous de l'Olympe dahoméen, ces sauvages entassent cadavres sur cadavres dans les rues, places publiques et cours des maisons.
« Jusqu'au 6 décembre, dit M. Bayol dans son rapport officiel, nous fûmes contraints d'assister à des spectacles pénibles pour des Européens. Chaque jour des têtes fraîchement coupées étaient placées sur un monticule de sable de chaque côté de la porte du palais du roi. Des mares de sang couvraient la place, et nous apprenions par des émissaires qu'un grand nombre de prisonniers avaient été égorgés dans les prisons.
« Au grand Marché, des cadavres horriblement mutilés étaient pendus deux par deux, la tête en bas, à des gibets très élevés, et les femmes du roi qui passaient là chaque jour, vêtues de leurs habits de fête, faisant partie de la procession des fétiches, pouvaient sans rougir contempler ces nudités sanglantes. Pour nous, qui savions combien étaient nombreux les prisonniers faits sur le territoire de Porto-Novo et sacrifiés par le roi Glé-Glé aux mânes de ses ancêtres, nous souffrions vivement d'être obligés de voir ces témoignages de la barbarie des Dahoméens. Heureusement pour moi, une maladie grave allait m'empêcher de quitter la maison où nous vivions comme des prisonniers. »
A tout instant, le roi Glé-Glé [Quini-quini-quini) , lion des lions, un vieux rabougri au chef dénudé, au visage émacié, un débris de nègre, œil éteint, voix aphone, affublé d'un grand pagne de soie verte, constamment entouré de femmes nues qui essuient son front pigmenté et luisant, à tout instant Glé-Glé éprouve le besoin de consulter le docteur; on vient le chercher dans sa chambre, dans son lit même; on exige qu'il ait son costume officiel, et surtout son pantalon à bande d'or. De l'uniforme de gouverneur colonial, — grande tenue des préfets, broderies or, épée à poignée de nacre, chapeau à plumes, écharpe tricolore, etc., — le pantalon à bande d'or seul produit un réel effet sur les esprits enfantins de ces prétoriens de bas étage. La bande les hypnotise. Ils la touchent, la palpent et en demandent la valeur au secrétaire. Les porteurs s'arrangent toujours, en se rendant au palais, pour que les Français aient à traverser soit une mare de sang, soit un groupe de corps en putréfaction étendus en travers des portes et des ruelles étroites. Une odeur fétide empeste l'air ambiant : cette odeur se mélange avec celle des bordelaises de rhum de traite éventrées, avec le parfum douteux de l'eau de Cologne frelatée.
Kondo, aujourd'hui Behanzin, fait de la politique avec M. Bayol. Son père, absolument incapable de gouverner, lui laisse carte blanche. Grand gaillard de trente-huit ans, le
BEHANZIN.
faciès éraillé par les excès prématurés, l'héritier présomptif est notre ennemi. Il déclare tous traités nuls, repousse notre intervention et résiste aux patriotiques suggestions de l'ambassadeur fran- . çais.
Rien ne peut améliorer la position; la diplomatie perd son latin en présence de l'entêtement du prince, que des traitants mulâtres de Ouidah excitent contre nous. M. Bayol prend force purgations. Le prince ne s'émeut pas. Les cadeaux de M. Etienne, sous - secrétaire d'État des Colonies, ne font aucune im-
BEHANZIN.
pression. Il y avait
cependant une collection pittoresque d'échantillons de notre industrie nationale : un casque de dragon à crinière verte, une longue-vue marine, un stéréoscope qui faisait voir les merveilles de Paris en 1889, six pièces de soie et trois de velours, un yatagan avec fourreau grenat, un bonnet d'astrakan semblable à celui du shah de Perse, orné de pierreries précieusement fausses, une boîte à musique jouant plusieurs airs, entre autres la Marseillaise ,1e Père la Victoire, six douzaines de chaussettes de laine, douze parapluies, vingt caisses de liqueurs. Toutes ces belles choses trouvent des spectateurs froids et dédaigneux. Nous avons des armoires pleines de pareils bibelots, répond Kondo. Aucune détente; on parle même de garder les envoyés comme otages, parce que les cadeaux sont insignifiants et les desiderata exorbitants. Kondo ne comprenait pas que la France se laissât gouverner
par une femme, la République, qu'on lui a montrée sur une pièce de 5 francs. M. Bayol, essaye de lui expliquer le régime parlementaire. Un rire large et prolongé, des exclamations gutturales, des cris de paon affolé accueillent cette courte dissertation de droit constitutionnel, qui écrase l'intellect du moricaud. Toute réflexion faite, il déclare préférer son système de gouvernement, plus expéditif, plus macabre, plus original. Son Altesse engage les Français à revenir à l'Empire et envoie ses hommages à son cousin Napoléon : on a beau lui affirmer que l'Empereur est mort, il n'en croit rien et se fâche.
Le 27 décembre, départ d'Abomey. Il était temps : Glé-Glé meurt le 30 et on accuse le docteur de lui avoir jeté un sort. Le 31 '., la mission revoit la plage de Cotonou avec un légitime soulagement. Behanzin, surnommé Bossu Bowélé (roi requin), succède à son père Bahadou-Glé-Glé.
Craignant le courroux de la France, pris d'un remords tardif, le nouveau roi nomme M. Bayol grand cabécère et apollogan honoraire d'Alada. Comme ces fonctions peu lucratives l'exposaient à retourner dans la capitale, et comme il ne se souciait guère de se voir de nouveau accablé de politesses extraordinaires, le docteur répondit que les Français ne pouvaient prendre de service à l'étranger, même à titre honorifique, sans l'autorisation de leur gouvernement, mais qu'il allait solliciter la permission d'accepter ce bienveillant témoignage de la munificence royale.
M. Bayol rendit compte immédiatement à Paris de son voyage et de l'insuccès de ses démarches.
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