EXPÉDITION DE
avancer, et ce sans exposer clairement la situation au département. A mon sens, l'arrestation des autorités dahoméennes fut inutile et dangereuse pour l'avenir; comme tous les esprits simples, le nègre a la mémoire tenace et le don d'imitation.
Du 21 février au 3 mars, nos troupes livrent tous les jours de petites batailles, légères escarmouches, où nous sommes en présence des contingents du littoral, mal armés, mal commandés. Pas d'orientation dans le plan de campagne. Des lenteurs politiques, administratives. Au lieu de faire immédiatement un. raid sur Ouidah et de trancher l'affaire, nous avons une attitude expectante. Nous laissons à l'ennemi le temps de se reconnaître.
La colonne est venue à la hâte du Sénégal, sans ambulance, sans convoi, sans outils, sans équipage d'eau. Comme il n'y a pas une bête de somme dans le pays, le commandant s'adresse à Toffa, qui vide ses prisons et envoie 1500 squelettes d'ébène, incapables de marcher douze heures de suite avec trente kilogrammes sur la tète. Il faudra d'abord les engraisser. En attendant, on les entraine à coups de trique ; ils suivent la troupe dans les marches, stupides, résignés, et s'esquivent à la première alerte, à travers broussailles et marais. Le convoi rappelle le tonneau des Danaïdes : on a beau le remplir, il se vide constamment. Je suis nommé chef des services administratifs de la colonne.
22 février. — On procède à des travaux de fortification passagère et on commence un fortin en palanques sur l'emplacement laissé libre par la destruction de l'Agoli.
23 février. — A midi, l'ennemi est signalé à 1 200 mètres des avant-postes sur la lisière des bois que traverse la route de Cotonou à Godomey. Il semble hésiter à se porter en avant. Deux colonnes sont formées pour l'attaquer. Un bois les sépare; il est fouillé et les éclaireurs ennemis l'évacuent.
Protégés par le tir de l'artillerie, les Sénégalais s'avancent rapidement. L'ennemi essaye de résister dans la plaine et les broussailles très épaisses situées au nord-ouest de Cotonou. Il est poussé vigoureusement et mis en déroute par des feux de salve. Il disparaît dans la forêt, en laissant sur le terrain 17 cadavres, de nombreuses armes, des munitions et des vivres. Cette escarmouche nous coûte 3 blessés. Les Dahoméens ont plus de 60 hommes hors de combat. Ils étaient environ 800. Le commandant demande au Sénégal des renforts, des munitions et des outils dont le manque se fait sentir.
24 février. — VAriège appareille pour le Gabon. Le Sané, croiseur, commandant Fournier, demeure seul sur rade. On attend le Kerguélen et Y Ardent. Des auxiliaires arrivent de Porto-Novo et les travaux de défense sont poussés activement. La construction du fort et le débroussaillement sont menés de front. On commence à couper le bois situé à l'ouest du télégraphe.
25 février. — A minuit, le Sané ouvre le feu sur la forêt, où des rassemblements avaient été signalés par les vigies. Le lendemain, les reconnaissances poussées à deux kilomètres n'ont rien vu d'anormal. Des renseignements envoyés de Porto-Novo font connaître que
des troupes se concentrent sur la ligne Godomey-Abomey-Calavi et plus en arrière, à Alada, où le roi est attendu.
/er mars. — Le commandant Terrillon, pour se donner de l'air ettâter l'ennemi, dirige une pointe sur le Denham, lac situé à 5 kilomètres au nord de Cotonou. Les troupes s'embarquent sur des pirogues à 4 heures du matin. La distance de Cotonou à Aouansori (village lacustre construit sur le lac Denham) est rapidementfranchie; puis, pendant 2 500 mètres, les hommes traînent les pirogues dans la vase jusqu'au village de Zobbo. Le débarquement ne peut commencer qu'à 8 heures. Les cases paraissent vides; mais les premiers hommes mis à terre, les gardes civils, sont accueillis par une fusillade nourrie partant des fourrés. Pendant quelques instants, le commandant et les officiers qui l'entourent sont obligés de se défendre avec leurs revolvers contre des ennemis qui s'approchent à dix pas. Deux gardes civils sont tués. La compagnie Lemoine se plonge dans la vase et accourt. Les clairons sonnent la charge. On s'élance à l'assaut; on enlève le village à la baïonnette. Les pièces de canon sont mises en batterie, au prix de grands efforts. Les Dahoméens, délogés, fuient dans toutes les directions. A 10 heures, au moment du repas, l'ennemi prononce un retour offensif. 11 faut que tout le monde se déploie et combatte jusqu'à midi. La journée coûte 4 hommes. Le combat a eu lieu dans un pays très difficile, couvert de palétuviers, de hautes herbes et de marais. Les Dahoméens ont attaqué en masse. Leurs pertes étaient estimées à 150 hommes. Cette sortie a permis de constater la présence d'un ennemi sérieux à peu de distance de Cotonou. Jusqu'à ce jour, on n'avait rencontré que les contingents improvisés chargés de la garde du littoral. Ces troupes s'étaient bien battues, mais sans ordre. Les régiments réguliers ne devaient pas être loin.
En principe, tout Dahoméen en état de porteries armes était incorporé en cas de guerre. Le service était plus qu'obligatoire ; les cabécères et les bonougans le pratiquaient sous les formes les plus variées. A côté des contingents irréguliers, on comptait un certain nombre de régiments permanents, dont les noms ont été conservés par les féticheurs et les rapsodes, appelés Ahanjito, ou gardiens des traditions nationales :
Aci, premier régiment armé de fusils; Avanti, composé à l'origine de guerriers recrutés chez les Achantis; Adangbenoie, consacré au génie Dangbé, serpent; Ahoiianzo (feu de l'alcool) , régiment de soudards ; Ahowikan , commandé par les fils des rois ; Soflimata ; Malenou (musulmans) ; Fanti; Cacotoukou; Blu; Anilima; Adonvi; Adla.
Les amazones Mtnos (nos mères) formaient deux bataillons (Gugbé et Agbodogbé). Leur fétiche s'appelait Dewin : il veillait à la chasteté de ces guerrières. Mais leur vertu n'était qu'une légende depuis longtemps.
L'armement consistait en longs fusils de traite, portant à 80 mètres au maximum, une cartouchière, une besace, un couteau et un bâton en bois appelé ag/ocpo. Il y avait aussi des espingoles ou tromblons. Les canons que l'on rencontre partout sont de vieux mortiers employés pour les salves les jours de fête et inutilisables pour un tir régulier.