STOÏCISME D'UN DÉCAPITÉ
Le S mars, un espion est pris, interrogé et décapité. Comme il n'y a pas de guillotine, M. Bayol prête un grand couteau matchet, un sabre de migan, curiosité dont Toffa lui avait fait cadeau. Un garde civil, ancien esclave à Abomey, fait office de bourreau.
Le condamné arrive à l'endroit choisi pour l'exécution, au bord de l'eau. Dialogue :
L'exécuteur. — Tu sais, frère, je vais te couper... (geste significatif).
Le condamné. — Bien.
11 se met à genoux et penche la tête, comme quelqu'un qui veut se faire tondre les cheveux.
Le garde civil lève son instrument et dit en souriant :
« Tu y es?
— Oui.
— Eh bien, voilà! »
Et le glaive tombe sur le cou du pauvre diable,
fait une entaille; le sang jaillit, mais il n'y a pas décollation. Pendant quelques secondes, le bourreau, devenu féroce, essaye de scier. Fatigué, ruisselant de sueur, il crie à un de ses camarades :
« Prête-moi ton sabre. »
Le demi-décapité, immobile, stoïque, ne se plaint même pas. Il faut encore trois minutes. Le corps est enfin jeté dans la lagune poissonneuse, où les caïmans ne tardent pas à se le partager....
Un déserteur nous apprend que nos compatriotes demeurés à Ouidah malgré les avis de leurs collègues, plus prudents, qui s'étaient évadés en temps opportun, ont été arrêtés le 24 février, garrottés, maltraités et dirigés sur Abomey. Cet incident jette un froid. On craint pour leur vie. On recommande à Toffa de bien traiter nos prisonniers, pour que nous ayons des objets d'échange présentables, le cas échéant. Plus tard, nous savons que les autorités dahoméennes de Ouidah auraient laissé les Européens vaquer tranquillement à leurs affaires, si, par excès de zèle, égarés par le manque de nouvelles, étourdis par un long isolement, ces braves gens ne s'étaient pas d'eux-mêmes, et sans aucun ordre, mis en état de guerre, barricadant leur factorerie le 15 février, six jours avant l'affaire de Cotonou, montant la garde, faisant l'exercice, répandant des bruits sinistres dans la population, au grand ébahissement des indigènes, compromettant leur situation, et rendant réel un ennemi sinon imaginaire, du moins problématique à ce moment-là.
4 mars. — Behanzin, surpris par notre attaque du 21 février, ordonna d'abord aux gens de Cotonou de reprendre leurs cases et de nous jeter à la mer. Puis, craignant de nous voir marcher soit sur Ouidah, soit sur Abomey, il avait concentré ses troupes immédiate-