ESCARMOUCHES ET COMBATS
À la gauche de la ligne de bataille, nos affaires sont un instant compromises.
Les Dahoméens avaient formé deux masses d'attaque. L'une, forte de 1 000 guerriers et 200 amazones, devait enlever le fort « Compérat »; au sud, 1200 hommes avaient pour objectif le télégraphe et les factoreries. Les féticheurs, qui marchent en tête des contingents, sont sans armes; une queue de cheval, qu'ils agitent à droite et à gauche comme un chasse-mouches, leur sert d'épée de commandement pour entraîner leurs hommes à l'assaut et de gri-gri protecteur contre les projectiles des blancs.
Les guerriers s'élancent le sabre d'une main, le fusil de l'autre; ils tirent au hasard, sans viser; des esclaves ramassent les armes et les rechargent. Les blessés sont achevés, les tètes emportées comme trophées et portées à Behanzin.
La colonne du sud avait attaqué avec vigueur et enfoncé notre poste de garde en tuant
5 hommes. Elle poursuivait sa marche au milieu des ténèbres, lorsqu'elle rencontra la compagnie Lemoine qui la fit reculer vers la forêt, où l'artillerie du Sané envoyait ses obus dès le début de l'affaire.
Cette phase du combat dure deux heures. A 6 h. 15, les Dahoméens essayent un retour offensif, mais l'artillerie de terre a pris position et contribue au succès de la journée. De
6 h. 40 à 9 heures, l'ennemi, quoique vaincu désormais, essaye de se reformer et n'hésite pas à se découvrir. A 9 h. 30, les plus intrépides disparaissent en abandonnant leurs morts, 120 guerriers, 7 amazones. Les patrouilles volantes signalent que la plaine est jonchée de cadavres.
Nous avions 8 tués, dont 2 Européens, et 26 blessés.
Dans la soirée, le front à défendre étant jugé trop étendu, on incendie tout le village, on renforce les postes; toute la colonne campe sur les positions. On procède à la décollation des 127 Dahoméens. Les têtes sont envoyées au roi Toffa dans des sacs cousus et cachetés, les corps enfouis dans des trous arrosés de goudron. Les vautours et les termites se chargent des nombreux morts tombés dans les bois d'alentour....
La journée du 4 mars s'achève sans incident. Effet des événements nets, précis, inattendus : tous les bavards d'antan sont muets. Ce farceur de Behanzin est quelqu'un. Diable! Mais le Dahomey bouge ! Adieu les parties de plaisir que plus d'un se promettait à Abomey et dans les régions salubres du 8G degré. Chacun rengaine son plan de campagne; quelquesuns envoient en France des télégrammes pessimistes, espérant forcer l'opinion publique. L'autorité est obligée de soumettre au visa toutes les élucubrations plus ou moins alarmantes.
Du 5 au 30 mars commence pour la garnison de Cotonou une vie des plus pénibles : tous les jours, on est prêt à recevoir un ennemi qui ne se montre plus et qui fait répandre le bruit qu'il va s'avancer. En réalité, l'armée de Behanzin a reculé, elle ne se représentera plus devant Cotonou. Si nous avions achevé la victoire en marchant sur Ouidah, la campagne était finie. Des renforts arrivent par petits paquets, par compagnies et par pelotons. Les forces navales s'augmentent.
Le 23 mars, dans une marche sur Godomey, la colonne ne rencontre rien.
Le 25, on occupe Godomey-plage et un détachement va reconnaître la route de Godomeyville, dans l'intérieur. A 1 500 mètres des cantonnements, vers 2 heures de l'aprèsmidi, au moment de s'engager dans le bois épais qui débouche sur la lagune conduisant à Ouidah, une fusillade part sur la droite de fourrés impénétrables. L'ennemi, que personne ne voit, a déchargé ses armes et s'est enfui. 50 guerriers préposés à la garde des factoreries abandonnées avaient d'abord reculé devant nous, puis, postés à l'endroit le plus propice pour une surprise, nous attendaient. 2 officiers blessés grièvement, 3 hommes tués, 9 blessés. Pour avoir un champ de tir, on se replie sur une clairière à 500 mètres en arrière. L'infanterie de marine se déploie et essaye les fusils Lebel. On ne peut apprécier les avantages de la poudre sans fumée: il n'y a plus d'adversaires. La retraite sur Cotonou commence à 4 heures, la marche est pénible. Les porteurs ont peur, abandonnent leurs charges, les blessés souffrent. Nous mettons six heures pour faire 9 kilomètres.
L'armée du roi est toujours à Alada; pour la faire sortir de son inertie, le commandant Terrillon tente, les 28 et 29 mars, une diversion sur l'Ouémé, dans les collines boisées, au nord de Porto-Novo. Les chasseurs des villages dékamés, Dogba, Zongué, Mitro, Yokon, Bada, Azaouicé, forment une excellente troupe d'éclaireurs dévoués au Dahomey. Ils ne reconnaissent pas le roi Toffa et pillent, quand ils le peuvent, les villages amis. La colonne a remonté l'Ouémé en pirogues, remorquées par la canonnière YÉmerande jusqu'à Késounou, où s'effectue le débarquement. On se dirige ensuite vers les villages perchés à flanc de coteau à travers la forêt vierge. Les tirailleurs s'avancent avec précaution dans des sentiers à peine indiqués. Çà et là, des groupes de cases enfouies sous des futaies : ce sont des repaires de brigands plutôt que des habitations. La végétation est luxuriante, la vue limitée. Vers midi, un coup de feu tiré à bout portant tue le capitaine Oudard. Le lieutenant Mousset succombe à un coup de chaleur et meurt sans soins. Les guerriers sont partout, sur les arbres, dans les maisons, dans les broussailles. C'est la bête qui défend son antre. Nous marchons depuis 5 heures du matin, sans repos, sans eau. La chaleur devient suffocante. A 1 heure, on reprend le chemin de Késounou, face en arrière. On se contente d'incendier les cases. Dans ces journées terribles, les tirailleurs sénégalais nous donnent une idée exacte de leur valeur et de leur force de résistance en campagne. C'est une troupe admirable. Marchant, combattant neuf heures sur des chemins difficiles, à travers bois et marais, dans lesquels nous enfonçons jusqu'à la ceinture, tous les noirs riaient, chantaient. Campagne! disaient-ils philosophiquement, campagne! Et ils montraient leurs belles dents blanches, leurs gencives rouges en écartant leurs grosses lèvres lippues.
Notre diversion sur l'Ouémé eut une conséquence immédiate : le roi Behanzin en personne, avec toute son armée, passe l'Ouémé à Badao et marche sur Porto-Novo dans les premiers jours d'avril.
A Cotonou, le télégraphe sous-marin communique des nouvelles graves. M. Bayol
COMBAT D'ATCHOUPA.
est rappelé en France, le commandant Terrillon est nommé lieutenant-colonel. M. le capitaine de vaisseau Fournicr prend les fonctions de gouverneur,...
la marche sur Ouidah est définitivement ajournée... et la marine met enfin à terre ses compagnies de débarquement.
20 avril 1890. — Depuis quelques jours la panique règne dans la banlieue de Porto-Novo.
Les renseignements signalent la marche de bandes nombreuses qui se rapprochent ; un poste de 20 gardes civils établi à 18 kilomètres au nord-ouest a été attaqué et forcé de se replier avec quelques pertes.
Le 19 avril, à minuit, on annonce que Behanzin campe à Bedji , à 12 kilomètres. L'attaque est imminente. Toute l'armée dahoméenne est là qui va tenter un suprême effort. La garnison ne pouvait dégager que par une audacieuse sortie une grande ville dépourvue d'ouvrages de fortification. S'y renfermer, c'était se condamner à subir le choc des Dahoméens, à voir l'enceinte, un misérable mur en terre, forcée, et les factoreries européennes pillées et brûlées. Le 20 avril, à o h. 45 du matin, la colonne française, forte de 350 hommes et trois pièces de canon, s'ébranle dans la direction de Bedji.
Le roi Requin, poussé par Dékamé-Hossou, son chef d'état-major, quittait aussi son camp et se dirigeait vers nous à la tête de 3 000 guerriers et 1 000 amazones. La collision se produit à 7 h. 30 au village d'Atchoupa, près d'un ruisseau. Les guerriers de Toffa, au nombre de 300, éclairent la route. Ces auxiliaires se heurtent aux masses ennemies à l'improviste et s'enfuient en laissant huit des leurs sur le terrain. Le carré est formé. Des feux de salve sur toutes les faces. Pendant deux heures les Dahoméens attaquent avec furie et renouvellent leurs assauts malgré la mitraille. Les amazones sont les plus acharnées : elles
TIRAILLEUR SENEGALAIS.
s'avancent à cent pas. Les pièces tirent à toute volée. Dès qu'un rang ennemi disparaissait sous nos balles , une autre ligne se reformait et enjambait les cadavres, s'avançait en exécutant des feux de file, comme dans les vieux règlements de la ligne. Cependant nos munitions diminuaient. La chaleur devient intense. Les guerriers ne lâchent pas pied; fanatisés par les féticheurs, ils harcelaient sans cesse les tirailleurs sénégalais et les disciplinaires. A 9 heures, on apprend qu'une colonne essaye de nous couper la route de Porto- Novo : la ville risquait d'être enlevée si le coup de main réussissait. On sonne la retraite, qui s'effectue lentement et en ordre. De temps en temps on s'arrêtait pour détruire les grappes humaines qui se précipitaient plus denses et plus courageuses. A 11 heures, la colonne rentrait dans ses cantonnements, après avoir brûlé 25 000 cartouches, 120 boîtes à mitraille, 200 obus à balles; 8 guerriers de Toffa tués, dont le prince Béni Patoutou; 57 blessés, dont 1 officier et 20 auxiliaires. L'ennemi avait le quart de son effectif par terre, près de 1 000 hommes et femmes. Les effets produits par les feux de peloton et les canons avaient été quelquefois terrifiants. Deux jours après l'action, les Dahoméens renonçaient à enterrer leurs morts et les jetaient par tas dans les puits profonds de 10 à 15 mètres, nombreux dans cette riche contrée. L'affaire d'Atchoupa fut le dernier fait d'armes de cette courte mais pénible campagne. Elle eut les conséquences politiques les plus heureuses. Behanzin rentra à Abomey pour se préparer à y attendre les Français, et concentra ce qui lui restait de soldats au camp de Zagnanado. De notre côté, nous ne devions plus bouger. En sept engagements nous avions eu 2 officiers tués, 5 blessés, 1 mort des suites de ses blessures, 21 soldats tués, 8 morts des suites, 101 blessés, plus 9 hommes décédés par maladies pernicieuses; total : 147 hors de combat. Ces pertes douloureuses sont minimes, surtout lorsqu'on les compare à celles subies par les Anglais dans la guerre contre les Achantis, qui présente beaucoup d'analogie avec notre expédition '.
Le 22 avril, le commandant Fournier, qui avait remplacé M. Bayol dans les fonctions de gouverneur, télégraphie à Paris, demandant des renforts, non pour aller en avant, mais pour repousser l'ennemi qui semble vouloir s'emparer de Porto-Novo. Il ajoute : « Il faudra expédition sérieuse. Programme : marche sur Abomey par Porto-Novo. Moyen : 1 500 tirailleurs sénégalais, 1500 hommes troupes blanches avec artillerie; nombreux porteurs indigènes; service organisé d'approvisionnements, ambulances, gîtes d'étapes fortifiés pour renvoi en arrière malades et blessés, un transport-hôpital à Cotonou, un transport-aviso avec division navale (les troupes d'occupation renforcées sont en dehors des 3 000 hommes nécessaires) ; blocus continué; occupation de plage Ouidah, prise de ville par troupes détachées de colonne de marche. »
En même temps, leSané bombarde Ouidah et obtient la mise en liberté des Français emmenés en captivité à Abomey le 24 février, MM. Dorgère, Chaudouin, Heuzé, Bontemps, Piétri,etc.