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RETRAITE DE BEHANZIN SUR ABOMEY. 43

Pour des considérations qu'il n'y a pas lieu d'examiner ici, le gouvernement n'est pas favorable à une expédition sur Abomey et prescrit d'engager des négociations. M. le contreamiral de Cuverville, remplaçant le commandant Fournier, arrive en rade de Cotonou le 8 juin 1890 et cherche à clôturer l'incident franco-dahoméen d'une manière transactionnelle.

Le 19 juillet, à huit heures du matin, la Naïade et le Roland couvrent de projectiles les bois et les clairières qui environnent Cotonou. Alerte, prise d'armes. A 9 heures, comme on ne voit rien, chacun rentre dans son gourbi pour manger la soupe. Le rapport général explique l'événement : « Les vigies avaient signalé des chiens errants, et comme le chien indique généralement l'homme, nous avons cru à la présence d'un parti ennemi ». Les malheureux caniches ainsi bombardés étaient les derniers survivants du village nègre de Cotonou ; depuis l'incendie des cases, ces pauvres bêtes ne savaient comment réintégrer leurs anciens domiciles, d'où le vent transportait au loin les bonnes odeurs des viandes de conserve et des ragoûts qui mijotaient dans les marmites de nos troupiers.

Le /2 août, à minuit, deux coups de fusil sont tirés aux avant-postes. En un quart d'heure on brûle 6 000 cartouches : les feux électriques et les boulets fouillent l'obscurité. Rien. Le lendemain matin, on trouve un nègre criblé de balles. C'est un vieil esclave qui, échappé des mains dahoméennes, voulait rentrer chez son maître à Porto-Novo. Pour le dédommager de ses peines et réparer le malentendu, par ordre supérieur, l'indigène est baptisé le 14; il meurt le 15, et on l'enterre, à côté de nos soldats, clans le cimetière européen. Le feu ne devait plus enlever personne, mais l'hivernage avec ses pluies torrentielles et ses brouillards était arrivé. Atmosphère lourde, humide. Jour et nuit pas de repos, pas de sommeil.

Je remplis les douloureuses fonctions d'officier de l'état civil. Pendant la saison des pluies, les ambulances se remplissent. La constitution hydrotellurique de la région occasionne des fièvres de tout genre. Les caractères les plus dociles s'aigrissent ou arrivent à une indifférence absolue de tout ce qui n'est pas la mort, contre laquelle tous luttent avec énergie. Que de fois, hélas! j'ai reçu ce billet triste et laconique :

« Ambulance. — L'infirmier-major a l'honneur de prévenir M. le Résident du décès du soldat R..., de la 30° compagnie, mort à l'ambulance.

a Porto-Novo, 15 juillet 1890.

« Signé : L'infirmier, Rilaval.

« P. -S. — Le menuisier est prévenu. »

Oh! ce post-scriptum ! Ce menuisier! mon cauchemar. Pour pouvoir enterrer nos pauvres soldats convenablement, entre quatre planches de roko (arbre rouge très dur), j'avais traité avec un ouvrier du pays qui travaillait comme un nègre, c'est-à-dire mal. Ou bien il n'était pas prêt à l'heure de la cérémonie, ou bien, pris d'un accès de zèle intempestif, il confection-

nait d'avance deux ou trois boîtes raboteuses trop longues ou trop étroites, qui souvent ne pouvaient servir.

Cependant les souffrances physiques n'empêchaient pas nos petits marsouins de rire, de chanter, d'écrire. Dans un cahier de vers d'un caporal j'ai copié les strophes suivantes, que je publie à titre de document, pour les curieux des lettres :

... Des fois, on a ses jours, je songe a la beauté De ces pays troublants où l'aurore est plus brève, Où les palétuviers qui prolongent la grève Comme en un bain d'argent plongent aux nuits d'été. ' Voici le bois profond do grands singes hanté, La brousse où sous mes pas le scorpion se lève, Et la paillote basse et l'enclos écarté Où le bambou se fend sous l'effort de la sève, Et la lagune glauque où glissent lentement Comme de longs poissons les pirogues légères, Et les sombres fourrés où chantent constamment Des oiseaux ravissants, un monde d'éphémères. Et puis,... quand je me dis que tant d'autres ici Ont été, sont restés à six pieds sous le sable, J'ai le droit de hurler comme un gueux qu'on accable : La graisse vous l'aurez.... quant à la peau,... nenni!...

Le 3 octobre, après de longs et interminables préliminaires, M. le contre-amiral Cavelier de Cuverville signait à regret, à Ouidah, un traité avec les sieurs Aladaka, Dodedji, Koussougan, Guédou, Zizidokoué, Amadou, Zonoucouhou, cabécères représentant Behanzin Aï-Djerry. Un décret, paru à VOfficiel du 19 décembre 1891 , a ratifié cet arrangement , qui assurait au roi de Dahomey une rente de 20 000 francs en échange des douanes de Cotonou.

J'ai quitté le Bénin par le Taygète, le 10 octobre, convaincu que tout cela recommencerait tôt ou tard. Le livre d'or de l'infanterie de marine et des tirailleurs sénégalais s'est enrichi d'une page de plus. Les hasards de la vie militaire leur avaient réservé le l'are et périlleux privilège de forcer, au déploiement en rase campagne, ces compagnies mystérieuses de femmes réputées terribles, qui maintenaient encore, par delà les mers, les légendaires exploits d'Antiope, de Thomyris et de Penthésilée.

Pendant l'année 1891 , Behanzin se prépare à la guerre, achète des armes à tir rapide ', fait subir de nombreuses vexations aux commerçants français de Godomey et de Ouidah. De notre côté nous fortifions Porto-Novo et Cotonou. Nous construisons le wharf et le blockhaus. C'est une trêve armée.

On essaye cependant de nouer des relations amicales. M. Audéoud, chef de bataillon d'in-

1. Armes européennes achetées par les Dahoméens en 1891 et 1892:

Chargé par le général Dodds, le loc janvier 1893, de faire l'enquête sur l'introduction des armes à tir rapide au Dahomey, j'ai pu établir, après vérification des livres de commerce des maisons allemandes, un premier recensement; mais toutes les livraisons ne furent pas inscrites dans les registres. J'ai trouvé trace de vente de : 300 peabodys ; 133 winchesters ; 648 chassepots; 200 albinis; 200 spencers; 240 sniders ; 1 canon de 8 cent. ; 4 canons de 6 cent.; 3 mitrailleuses ; 2 canons (ballon geschùtz) ; 400 000 cartouches de divers modèles. Soit un total de 10 pièces d'artillerie et 1 721 fusils.

Les livraisons ont eu lieu du 1er janvier 1891 au 9 août 1892, date de la déclaration de blocus. (Voir annexe I.)

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