‹ La France au DahomeyChapitre 23 sur 122 · LA COUR DE BEHANZIN · texte numérisé non relu

LA COUR DE BEHANZIN

sous leurs parasols, entourés de leurs guerriers; puis enfin les troupes qui sont venues défiler devant nous. Le centre de la place est inoccupé. Nous comptons 2 300 fusils et évaluons approximativement la populace à 10 000 personnes.

« Nous faisons une fois le tour de la place, puis nous descendons de hamac en face du roi. Nous nous approchons jusqu'à une distance d'une trentaine de mètres qui est déterminée par une ligne de bambous et nous saluons le roi.

« Celui-ci se lève et vient à nous, entouré de ses femmes de service. L'une d'elles tient un parasol au-dessus de sa tète; une autre lui évente la tête, une autre les pieds, une quatrième tient un crachoir en argent, une cinquième a la charge de lui essuyer la bouche, etc. Il fume constamment une longue pipe, qu'il garde dans la bouche tandis qu'il nous adresse la parole. C'est un homme assez grand, d'une quarantaine d'années environ; ses cheveux commencent à grisonner; il n'a presque pas de barbe. Il a l'œil très vif, le regard hautain et souvent dur; le geste est brusque. Il nous demande si nous avons fait bon voyage et si nous nous portons bien, puis il retourne sous son apatame en se dandinant.

a Tous les cabécères lui crient : Té, Té, Také... Ladé. « Prends garde, ô mon roi! » Si le roi buttait ou tombait, des têtes tomberaient certainement aussi.

«Alors nous engageons une conversation à 30 mètres de distance. Le roi parle, son premier ministre répète en criant ses paroles, Koussougan les transmet à l'interprète et nous savons alors seulement ce que le roi a dit, ou ce qu'on a bien voulu nous dire. Il s'étonne de la longueur de nos sabres, qu'il ne trouve pas convenables pour des guerriers.

« Le roi fait danser les amazones. Elles portent une casaque sans manches, jaune devant et bleue derrière, un pagne écossais avec dessus rouge et un bonnet de police noir et rouge. Elles ont le même fusil à pierre que les guerriers et portent de nombreux fétiches. Koussougan nous raconte très sérieusement qu'elles ne meurent jamais de maladie et qu'elles ressuscitent, même lorsqu'elles ont eu le cou coupé. Quelques amazones sont jeunes, la plupart sont d'un âge mûr, quelques-unes ont les cheveux blancs. Elles paraissent assez guerrières, et lorsqu'elles dansent, elles ont l'air non moins terrible que les hommes. Il est vrai que la danse excite les noirs à un point extraordinaire dont ne peut se faire une idée quelqu'un qui ne l'a pas vu.

« Leurs ballets sont assez beaux et très curieux. Après les amazones, on fait venir devant nous les gardes du corps du roi, qui sont au nombre de 500. Ce sont les plus beaux hommes du royaume, ils ne vont jamais à la guerre. On les reconnaît facilement à leurs bonnets rouges, ornés sur le devant d'un colimaçon doré. Après eux, vient une troupe de gens qui sont tous bourreaux. Le roi nous dit alors le courage de ses troupes, que celles que nous avons vues ne sont rien, qu'il lui faut trois mois pour les réunir. Toffa a été cause de la guerre ; mais nous sommes à jamais amis et il est très content de nous voir. Il est 9 heures, on nous fait boire, puis, le roi nous ayant donné rendez-vous pour demain, nous partons, les cabécères en tête. Nous sortons de la ville par un autre chemin et, après une demi-heure de

marche, nous arrivons dans l'ancienne maison du chacha, où nous devons demeurer pendant notre séjour à Abomey. Nous recevons à notre tour les cabécères et nous ne pouvons nous mettre à table qu'à 1 1 heures du soir.

« Jeudi 5 mars. — Nous partons à 2 heures pour le palais de Djébé. Quelques minutes avant d'y arriver, on nous fait arrêter sous de grands arbres, où nous trouvons Koussougan, Zizidokoué et Hounkésé. Le Père Dorgère et les sœurs nous y rejoignent. Un noir, Feliciano, qui accompagne Candido et Georges (trio dont les têtes ont été mises à prix pendant la guerre) , vient pour nous serrer la main,... mais il se retire en pure perte. Après un quart d'heure d'attente, nous nous remettons en marche, nos cabécères en tète, et nous arrivons sur une grande place qui fait face au palais.

« On nous fait asseoir à l'ombre; les cabécères gardiens du palais, qui sont bien au nombre de cinquante, viennent nous saluer.

« Ensuite commence un immense défilé de cabécères en grand apparat; j'en compte soixante-dix. Les uns ont une vingtaine de personnes à leur suite, d'autres quarante et plus. Ils font trois fois le tour de la place en tirant des coups de fusil, chantant et dansant; cela dure près de deux heures. Le défilé se termine par deux femmes cabécères et des amazones. Alors arrive le roi, précédé de deux ou trois cents guerriers. Il est dans un hamac de soie, porté par huit hommes; il fume toujours la même pipe et porte sous le nez une sorte de godet en argent maintenu derrière les oreilles par des pattes comme des lunettes. 11 doit aspirer du camphre ou quelque autre poudre odorante.

« Il fait quatre fois le tour de la place en saluant devant nous, puis il descend de hamac, monte sur un divan suspendu comme son hnmac, et défile trois fois avec ses femmes. Alors il se dirige vers une case fétiche, au centre de la place, en fait deux fois le tour et entre dans son palais. Les amazones seules le suivent. Peu de temps après, nous sommes appelés. Koussougan veut nous faire retirer nos sabres avant d'entrer : nous nous y refusons, pour n'avoir pas été prévenus d'avance. Le roi est très aimable, il s'approche très près de nous, écartant d'un geste les cabécères qui sont allongés entre lui et nous; il nous dit bonjour, demande de nos nouvelles et se fait répéter nos noms. Il salue ensuite le Père Dorgère et les sœurs, puis, se retournant vers nous, il nous dit qu'il est trop tard pour causer, qu'il nous reverra demain.

« Vendredi 6. — Nous sommes appelés à 4 h. 30, il paraît que le roi nous attend; les hamacaires prennent le pas de charge, nous faisons 4 kilomètres en vingt-cinq minutes. Cela ne nous empêche pas de faire une station d'une demi-heure, sur la place, avant d'entrer. Au moment où nous franchissons la porte du palais, les cabécères qui nous accompagnent se jettent à genoux et se lavent dans la poussière. A un signe du roi, ils avancent de quelques mètres en rampant et en poussant des « ah! » formidables, puis ils recommencent leurs ablutions. Ils s'avancent ainsi jusqu'à quelques mètres du roi, en faisant plusieurs stations, à chacune desquelles nous saluons. Après nous avoir parlé quelques instants, le roi fait venir

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