‹ La France au DahomeyChapitre 26 sur 122 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En pirogue sur le lac Nokoué. — Les empalés d'Aouansori. — Villages lacustres. — Le canal du Toché. — Porto- Novo, — Le roi Toffa. — Le Tout Porto-Novo. — Recrutement des porteurs (du 5 au 10 septembre 1892).

4 septembre 189^. — Je quitte Cotonou pour me rendre à Porto- Novo; 18 milles marins séparent ces deux points. Les communications se font par chaloupes à vapeur. Malheureusement mes camarades et moi nous manquons la canonnière de service. Nous sommes obligés de prendre une pirogue du pays, creusée dans un tronc d'arbre et servant habituellement au transport des puncheons d'huile de palme. Trois tonnes peuvent être chargées dans une embarcation, que les indigènes mettent six mois à confectionner. L'ouvrier travaille dans l'intérieur des forêts, seul, lentement et à son aise, avec le plus grand dédain du temps et de sa valeur qu'il ignore. Pour les Européens ce mode de locomotion est moins que confortable. Couchés sur des planches nues que recouvrent de grosses nattes du pays, dites chachas, nous entendons le clapotis de l'eau qui pénètre à travers la carcasse fibreuse du baobab mal raboté qui nous porte. Un nègre tenant à la main une calebasse, ornée de dessins burlesques, enlève cette eau qui menace de couler notre esquif et la rejette dans la rivière. Au-dessus de nos tètes une toiture primitive, formée de feuilles de palmier et de bananier entremêlées, nous abrite du soleil ardent. La chaleur est suffocante, la navigation mortellement ennuyeuse. Nous ne pouvons regarder que devant nous ou en arrière, à travers les jambes

UN TOFFANI.

des canotiers qui se tiennent debout deux par deux sur les caillebotis, enfonçant paresseusement leurs longs bambous dans la vase, et les en retirant imprégnés d'une boue noirâtre qui dégage des miasmes peu odoriférants. Nous passons alternativement d'une rive à l'autre, sans gouvernail, suivant les fonds bas pour éviter de prendre les pagaies. La lagune de Cotonou est large de 80 à 100 mètres, profonde de 80 centimètres à 1 mètre. Les bords sont déterminés par des palétuviers. Quelques palmiers se profilent au-dessus des terres meubles d'un sol alluvionnaire, fait d'immondices et de détritus, riche en matières organiques. Nous écartons les branches pour avancer, non sans déranger des caïmans qui se prélassent sur le sable, et qui plongent précipitamment à notre approche, effrayés de ce vacarme qui trouble leur sieste.

Au bout de deux heures d'une marche lente et pénible, nous entrons dans un vaste entonnoir de forme elliptique, le grand lac Nokoué ou Denham, du nom d'un marin anglais qui en a fait la première carte en 1845. La vue s'étend à 10 kilomètres au large. De tous côtés, de l'eau. Dans le fond, vers Abomey-Calavi, Ganvié et Sô, quelques grands arbres, des manguiers. C'est le déversoir des eaux de l'Ouémé et de la rivière de Sô. A droite, un îlot d'herbes piqué d'aigrettes blanches dont les silhouettes mélancoliques égayent le paysage. Des poteaux fichés dans l'eau, des coquères ou demi-roniers supportent les squelettes en décomposition de deux noirs que le roi Toffa, dit le Doux, a fait empaler récemment pour avoir volé les sacs et le canot de la poste. Des charognards gris foncé sont en train d'achever ces infidèles facteurs. A gauche, Aouansori, un village sur pilotis. Ces constructions préhistoriques sont pittoresques, quoique le séjour en soit des plus malsains. Les habitants originaires de Godomey et d'Abomey-Calavi se sont réfugiés là pour éviter, dit-on, les incursions et les vexations des Dahoméens, qui, d'après la légende (très fausse) , ne doivent pas naviguer. Leurs cultures sont en terre ferme près de Zobbo. On a cru longtemps que ces gens étaient amis de la France. Pendant les opérations de 1890, comme en 1892, ils n'ont cherché qu'à se maintenir entre nous et leurs redoutables voisins, leur vendant des provisions plus souvent qu'à nos troupes. Ils étaient chargés d'alimenter le marché de Cotonou, mais ils préféraient porter leurs produits à Abomey-Calavi, centre de ravitaillement des troupes de Behanzin, lorsqu'elles campaient à Mahon et autour d'Alada. La crainte d'être sévèrement châtiés par quelque canonnière les a seule empêchés de prendre ouvertement parti contre nous, et d'arrêter les convois de vivres qui montaient à Porto-Novo.

Le lac Nokoué mesure 17 milles de la rive d'Abomey-Calavi à la crique de Kéténou et 10 milles d'Aouansoiï à Sô. La profondeur varie avec les saisons. Les chaloupes à vapeur calant 60 à 90 centimètres y peuvent naviguer toute l'année.

Çà et là autour de nous des pêcheurs jettent leurs filets ou attendent patiemment la récolte. Le poisson, d'un excellent goût, est la principale nourriture des indigènes, qui le préfèrent avarié et légèrement fumé. Nous croisons des pirogues; nos gens en profitent pour échanger des politesses. Okou! okoii! okou cléou! okou kak'a! okou baba! etc. : « Bonjour! bonjour!

LES EMPALÉS D AOUANSORI.

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