EN PIROGUE SUR LE LAC NOKOUÉ
Comment vas-tu? Comment va ton père, ta sœur, ton frère, ton bœuf, ton cochon, ta poule, etc.? » Toute la famille y passe. Les formules de salutation sont longues et dites sur un rythme doux, presque plaintif. Okou yévo : « Bonjour, blanc ». Tafia! tafia! (cri de ralliement de tous les nègres quand ils voient passer un Européen : « Donne-moi du tafia! »
Tout a une légende et un fétiche au Dahomey. Nokoné signifie « case de la mère : « no, « mère », kouê, « maison ». Le lac n'existait pas il y a trois cents ans, paraît-il. C'était un bois touffu. Une féticheuse ayant donné le jour à un enfant difforme qu'elle ne voulut pas reconnaître, pria Legba de détruire les palmiers et la case de la véritable mère du monstre. Le fétiche exauça le vœu de sa prêtresse, incendia la forêt et la transforma en lagune.
Les noirs, très superstitieux, ont une grande crainte de voyager la nuit sur le lac. Leur ignorance de la navigation et la défectuosité de leurs embarcations sont les véritables causes des nombreux accidents qui ont fait au Nokoué une mauvaise réputation.
La lagune qui vers l'ouest paraît conduire à Ouiclah communiquait autrefois avec le grand lac et on pouvait se rendre en pirogue de Lagos à Porto-Ségouro. L'isthme qui s'est formé entre Zobbo et Godomey rend indispensable aujourd'hui le transbordement lorsqu'on veut pénétrer dans le Bas-Dahomey sans toucher à Cotonou. Couper cette langue de terre et entretenir le chenal au moyen d'une drague paraît facile et semble devoir être un travail d'utilité publique très profitable au commerce de nos comptoirs.
Les canotiers ne poussent plus la pirogue au bambou. Pour profiter de la brise de mer qui s'est élevée vers midi, ils ont mis à la voile. Deux pagnes de coton, teints en bleu, noués bout à bout et fixés à une gaule formant vergue, et nous voguons rapidement le cap sur Afotonou, autre village lacustre situé à l'est.
Vers 3 heures du soir, nous sommes dans le canal du Toché, laissant sur la droite Kéténou, que l'Angleterre nous a cédé le 1er mars J 890, en échange de Pocrah et de la rivière Addo. Le lac Nokoué communique avec la lagune de Porto-Novo par des petits bras de l'Ouémé, le Zoumé, le Toché, canaux peu profonds bordés de villages sur pilotis '.
Les rivières, torrentueuses dans le nord, n'ont pas dans la région inférieure des berges bien nettes. Elles déposent sur le fond les matières qu'elles ont charriées, coulant souvent à un niveau presque plus élevé que la contrée environnante. Pendant la période des inondations, les eaux s'épanouissent dans une plaine basse comprise entre le plateau d'Alada et celui de Porto-Novo, et forment un vrai delta. Dans leur marche vers le sud, les arbres et les plantes qui bordent les rives s'arrachent et viennent obstruer l'entrée des canaux.
Nous circulons difficilement. Les piroguiers se mettent à l'eau, après avoir agité les bambous et poussé des cris lugubres pour chasser quelque caïman endormi ; ils portent presque
1. A signaler à Kéténou, dont le territoire avoisine l'océan, des salines. Les habitants mettent de l'eau de mer dans un tonneau placé verticalement sur une couche de sable d'environ 25 centimètres d'épaisseur. Au moyen d'un trou pratiqué à la partie inférieure et d'un bambou, l'eau plus ou moins filtrée s'écoule dans des jarres que les indigènes placent ensuite sur des foyers très actifs. Après l'évaporation complète de l'eau, ils recueillent le sel qui s'est déposé à l'intérieur des récipients.
la pirogue à travers les joncs et les herbes marécageuses remplies de nids de gendarmes,
peuplées de moustiques, de papillons multicolores et de passereaux bruyants, parmi
lesquels se distingue le martin-pècheur au ravissant plumage de turquoise. Nous heurtons
des îlots de nénuphars jaune pale.
Après le poste du Toché, occupé par des gardes civils, le canal s'élargit : on aperçoit Porlo-
Novo, la maison Régis, la Mission, la Résidence, et en face, à 800 mètres, le petit village de
Ouéta, caché sous un petit bois de cocotiers et de palmiers. La
nuit est arrivée. Des millions de mouches lumineuses se pro- " *«=«====»=-»
mènent partout et nous éclairent. Nous longeons le bord du ||
plateau, légèrement incliné vers la lagune, sur lequel est bâtie la ville. Pour fouler un terrain solide il faut pénétrer dans de petits fossés perpendiculaires dits bouthés, creusés dans la vase par chaque propriétaire de terrain situé sur le bord de l'eau. Cesbouthés sont utiles, mais
OUETA.
comme ils servent de
dépotoirs à 30 000 habitants, ils entretiennent un cordon infectieux. La brise du soir, que chacun attend avec impatience pour se rafraîchir, arrive imprégnée de principes morbides et d'odeurs nauséabondes.
5 septembre. — Porto-Novo, capitale du royaume de ce nom, est la seule ville du Bénin. La forêt qui autrefois semblait jeter les maisons dans la lagune a été défrichée. Des rues, des places publiques ont été tracées un peu partout : l'avenue Gabrielle, la place Bayol, la place Cuverville, le boulevard Tofï'a. L'hôtel du gouverneur est en construction sur la crête d'un plateau situé à l'ouest, en avant des casernements de la troupe. A l'est de la Résidence (ancienne factorerie Daumas-Béraud) commence la ville indigène, dont les cases sont bâties en barre et recouvertes en paille. On donne le nom de barre à l'argile rougeàtre que les nègres pétrissent comme du mortier en la foulant avec les pieds. Cette terre durcit sous l'action du soleil et acquiert une grande fermeté. Pour construire une case, on établit une première couche de barre, puis une tranche horizontale de 60 à 80 centimètres de hauteur et de 60 centimètres d'épaisseur. Dès qu'elle est séchée, on remet une deuxième couche sur la