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LE TOUT PORTO-NOVO

cette occurrence un rôle délicat. La marche sur Abomey eût été probablement impossible, si l'on n'avait pas réuni les 5 000 indigènes nécessaires au corps expéditionnaire . Le roi Toffa a suivi les errements de ses voisins les Dahoméens. Il a obligé ses sujets à s'engager volontairement. Les jours de grand marché, des souricières étaient établies à Adjara, dans les centres peuplés de la banlieue et même aux portes de la ville. Les habitants pouvaient rentrer, mais ne sortaient que pour s'embarquer à destination de l'Ouémé ou pour suivre les fractions de troupes ralliant le quartier général. Les chefs de village étaient en outre chargés de recruter directement leurs contingents. Ils procédaient sur leurs territoires comme le roi aux environs de Porto-Novo, par réquisition. Pendant trois mois, dans tout le royaume, ce ne fut qu'une chasse à l'homme, le noir se montrant peu enthousiaste pour le métier de coolie.

L'œuvre des raccoleurs et la garde des Toffanis ont été facilitées par la réfection de l'enceinte et des fossés de Porto-Novo. Sur un périmètre de 3 kilomètres, les indigènes, dirigés par nos artilleurs, ont coupé lianes et arbres et élevé quatre ouvrages de fortification passagère : le fort des Amazones, le fort Oudard, le fort Mousset et le fort Toffa.

Une avenue fait le tour de la ville. Le Tout Porto-Novo des dimanches s'y donne rendezvous après vêpres. On y voit des nègres de toute nuance, affublés de chapeaux de dimensions et de formes majestueuses, vêtus de redingotes noires, longues lévites de mode juive, voire même d'habits fripés à la française, défroques antédiluviennes, vendues au prix du neuf par les pacotilleurs. Pour se donner du chic, — le mot est prononcé en français, — les gentlemen noirs tiennent à la main le parasol qui doit protéger leur teint basané contre les ardeurs du soleil, portent des breloques fantastiques, des chaînes de montre larges comme des cables, des bracelets, des boucles d'oreilles, et des lorgnons à verres fumés. Le monocle est inconnu, mais il fera son apparition dès que les indigènes l'apercevront dans l'œil de quelque Européen. Les mulâtresses indolentes promènent nonchalamment leurs toilettes bigarrées, mélange hétéroclite de confections imparfaites taillées comme à Sierra-Leone, corsage très court, jupe longue qui laisse une traînée de poussière et dégage une odeur sut generis et des parfums d'Europe frelatés, mélangés à'atiké '.

Leur attitude embarrassée prouve qu'elles sont habituées à marcher sans chaussures : elles savent mal se servir des petits bateaux de cuir qui emprisonnent leurs larges pieds. Ce petit monde, sauvage hier encore, parle, rit, crie, potine, en un mot se civilise. Nos marsouins et nos légionnaires, qui pour des raisons de service ne sont pas encore à la colonne, profitent de leur passage en ville pour circuler au milieu des groupes. Ne pouvant résister aux suggestions de leur vive imagination, ils pincent sans gêne, en mousquetaires, en vainqueurs, en conquérants, toutes ces chairs noires et veloutées qui se balancent devant leurs yeux fatigués par la

1. Composition exotique dont les femmes et les jeunes filles se poudrent les épaules et la poitrine. — Formule de Yatikê, selon le P. Ménager, ancien préfet apostolique du Dahomey : Clous de girofle, graine d'anis, eau de lavande; une espèce de résine odorante (le coubaril) ; semence d'Hibiscus abelmoscatus, quelques feuilles odorantes inconnues, dont l'une vient de la côte de Krou, le musc d'un chat-tigre.

lumière blanche. Effet des rêveries incohérentes, chacun arrive, après quelque séjour sous le tropique du Cancer, à donner le nom de femmes à des formes passives. Le sentiment de la laideur est momentanément étouffé par le besoin d'exutoirc et la négresse joue le rôle de dérivatif aux longs isolements, aux abstinences obligatoires.

Lorsqu'il fait clair de lune, les dames de Porto-Novo organisent des sauteries, séances de chorégraphie indigène vulgairement appelées tams-tams. On se trémousse furieusement. Les bras, les mains, la tête, le corps, les yeux, les lèvres, tout danse, ou plutôt se remue, se déhanche. Le salon est une cour en plein air. Les violons sont remplacés par des voix avinées qui chantent des mélopées d'un rythme uniforme, accompagnées de battements de mains et de tambours grossiers. Quelques maisons créoles ont reçu des pianos, devenus douteux à force d'être manipulés par des mains inhabiles. Et cependant il ne faut pas dire très haut que ces virtuoses jouent comme des savates: on se ferait des ennemis mortels. Le métis brésilien du Dahomey n'admet pas la plaisanterie sur le chapitre de ses mérites: il croit les avoir tous. Il a une haute opinion de son individualité naissante et se sent appelé, dans son ignorance, à vivifier le monde africain sans le concours du blanc.

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